pour une critique féministe des productions audiovisuelles

♀ le genre & l’écran ♂


Accueil > Films en salle > Valeur sentimentale / Père mère sœur frère

Joachim Trier 2025 / Jim Jarmusch 2026

Valeur sentimentale / Père mère sœur frère


Par Anne Gillain / vendredi 16 janvier 2026

Deux films contrastés sur la famille

____

____

Valeur sentimentale et Père mère sœur frère travaillent des matériaux analogues : les dynamiques familiales, en particulier celle des rapports parents enfants. Ces films me posaient tous deux question : le premier, porté aux nues par le public, me mettait mal à l’aise, alors que le second, moins unanimement apprécié, me touchait. Pour résumer ma lecture, je dirais que l’un m’a paru sentimentalement faussé et l’autre d’une vérité décapante.

Les films – tous deux « réussis », réalisés par d’excellents cinéastes, interprétés par des acteurs de haut niveau – affichent des formats narratifs contrastés. Valeur Sentimentale, construit autour de la figure d’un grand artiste, Gustav, apparemment inspiré par Bergman, se déroule sur plusieurs mois, ou même années, et décrypte le parcours d’un traumatisme transgénérationnel. Le second scrute, au cours de quelques heures, les échanges privés au sein de trois familles sans aucun lien entre elles, et même situées dans trois pays différents : les États-Unis, L’Irlande et la France.

Comme le montre très justement Geneviève Sellier dans son article sur le film, Valeur Sentimentale est un hommage au génie créateur mâle. Tous les défauts sont dans le film associés au féminin et on peut même avancer que Gustav est doublement victime d’un contingent de femmes : sa mère et ses filles. A l’origine du traumatisme se situe en effet sa mère. Torturée pendant la guerre par les nazis, elle se suicidera quelques années plus tard dans des circonstances particulièrement effroyables pour son jeune fils. Les filles adultes de Gustav le rejetteront parce qu’il les a abandonnées enfants sans que le récit explicite les raisons de cet abandon. Alors que la jeune sœur a une vie stable avec un bon mari et un bel enfant, l’aînée, une actrice célébrée, souffre dans sa vie personnelle – elle a fait une tentative de suicide ; son amant marié la rejette – et professionnelle minée par des crises de tract dantesques.

Quand le film commence, Gustav, dont la femme vient de mourir, est en perte de vitesse. Son dernier film a été mal reçu et il peine à financer le suivant. Il vient d’écrire un nouveau script et souhaite la collaboration de ses filles au tournage. Il voudrait associer son petit-fils au film et offrir le rôle principal à sa fille aînée. Les deux sœurs refusent catégoriquement son offre. Faute mieux, Gustav engage une actrice américaine connue qui finira par abandonner le projet malgré son sentiment de culpabilité. Ajoutons que dans un de ses anciens films, on voit deux jeunes enfants qui essaient d’échapper à des soldats nazis, la petite fille réussit, mais son jeune compagnon est arrêté, la laissant, elle aussi, en proie à une douloureuse culpabilité.

Dans la seconde partie du film, on voit Gustav retomber sur ses pieds. En fait, on voit le monde retomber à ses pieds. Il est arrivé à faire lire son script à ses filles et une rédemption générale s’ensuit. Miracle ! L’aînée, qui fait un tabac dans le rôle, se trouve libérée du trac qui la paralysait et, comme sa sœur, déborde désormais d’affection pour Gustav. Ce miracle paraît peu crédible. Le génie artistique ne soigne pas tous les maux, surtout familiaux. Pensons à la famille Picasso, ou à Bergman, dont l’autobiographie détaille l’ampleur des tourments psycho-physiologiques liés à la création, tourments absents du film. Gustav ne paraît jamais particulièrement torturé dans le récit, à la différence de la génération qui l’a précédé, sa mère, et qui le suit, ses filles. La relation entre les deux sœurs, qui assument vaillamment le trauma familial, est à mes yeux la seule relation crédible et touchante du film. Valeur Sentimentale est un beau film qui repose sur un fantasme, la force rédemptrice du geste créateur masculin, sans lien avec la vérité des êtres. On a le droit d’aller au cinéma pour rêver.

De façon fort différente Jim Jarmusch, dans des scènes minimalistes, s’attache aux silences et non-dits des relations familiales qui se devinent dans un geste, un regard, un objet. La curiosité anxieuse dont chacun témoigne envers l’autre alimente le mystère d’un récit captivant. L’enjeu des échanges demeure voilé, mais on sait qu’il se passe quelque chose de fort, de crucial dans ces scènes ordinaires qui sont tout, sauf anodines et innocentes. Derrière les paroles banales se jouent des pulsions redoutables. C’est un film d’énigmes où l’amour existe mais comme un flot sans cesse empêché et bloqué par des obstacles qui en altèrent le cours. Le fait que le récit se déroule dans trois pays différents insiste sur l’universalité de ce sous-texte, tout comme son atemporalité puisque l’ensemble des épisodes évoque des tranches d’âge variées. On pense à Nathalie Sarraute et aux sous-conversations qu’elle cherchait à transcrire dans ces romans. Père mère sœur frère est un film de silence, mais un silence bruissant d’aveux qui, à leur insu, échappent aux personnages.

Chacun des deux films cultive une métaphore visuelle qui reflète la nature du projet de l’auteur. Pour Valeur Sentimentale, c’est l’image d’une belle demeure familiale chargée d’histoires. Cette maison deviendra un enjeu durant la succession qui suit la mort de la mère. Le réalisateur nous invite à la visiter dans le prologue du film et révèle qu’elle comporte une fissure cachée. Il s’agit bien sûr du traumatisme qui mine les liens familiaux. L’image parle, même si elle parle un peu fort. À la fin du film Gustav récupère la demeure et on le voit en train d’en arracher les anciennes boiseries pour la moderniser. Là encore la loi du père s’impose. Malgré son âge et sa santé vacillante, c’est lui qui bâtit le futur.

Dans Père mère sœur frère, les trois épisodes comportent chacun un trajet en voiture. Dans le premier, c’est le frère et la sœur cinquantenaires qui traversent la campagne du New Jersey pour rendre visite à leur vieux père retors. Dans le second, situé à Dublin, les sœurs qui se rendent à un thé chez leur mère, ont l’une et l’autre des déconvenues avec leur véhicule. L’aînée subit une panne handicapante ; la cadette (qui ment comme elle respire) fait semblant d’arriver en Uber alors que sa conjointe conduit le véhicule. Dans le troisième, les jeunes frère et sœur sillonnent en voiture les rues de l’Est parisien pour retrouver les meubles, objets et souvenirs de leurs parents décédés. Le temps, qui régit la suite des générations, est le grand protagoniste du film et Jarmusch le spatialise pour en offrir une image aussi stylisée qu’ironique. Les traits burlesques abondent en effet dans le film, comme la Rolex qui se pointe dans chaque épisode pour signaler la mondialisation nivelante des objets de luxe.

Père mère sœur frère est en effet imprégné d’un humour décapant qui sert un récit destiné à arracher leur masque aux apparences. Entre parents et enfants, on se ment, on se trompe, on se moque, on s’évite mais on reste inextricablement lié, au sein même des conflits. Le dernier épisode qui associe la jeune génération à l’ombre de la mort et à la disparition des êtres aimés clôture de façon magnifique ce récit vibrant de beauté, d’exactitude et de vérité.


générique



Polémiquons.

  • Très bonne analyse opposant deux stratégies esthétiques bien différentes. Valeur sentimentale semble plus séduisant au premier abord mais reconduit l’image de l’artiste tout puissant alors que la démarche plus modeste de Jamursch offre une visite au père reclus à la campagne tout à fait remarquable avec un final étonnant. Tom Waits y est fabuleux.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Partager