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Louise Courvoisier / 2024

Vingt Dieux / entretien


entretien de Gaëlle Cavelier avec Geneviève Sellier / vendredi 24 janvier 2025

Le monde rural vu sans misérabilisme

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Entretien à propos du film Vingt Dieux (Louise Courvoisier, 2024) avec Gaëlle Cavelier, apicultrice à Léméré (Indre et Loire).
Gaëlle Cavelier a grandi à la campagne et est paysanne sur une ferme avec son conjoint, apiculture biologique (un peu plus de 300 ruches) ; ils ont deux filles de 20 et 14 ans. Ils connaissent bien le Jura, où ils sont allés passer des vacances chez des copains qui font du comté.


GS : Pouvez-vous vous présenter et préciser le contexte du film ?

« GC : Les agriculteurs qui font du comté ont un statut collectif qui est envié par le monde agricole : c’est une organisation unique en France : les éleveurs s’occupent des vaches, d’autres sont dans la collecte du lait, et d’autres sont dans les fruitières qui fabriquent le fromage. Ils sont dans une situation plus confortable que dans d’autres régions, ici par exemple (en Touraine) où le même agriculteur élève les vaches, récolte le lait et fait le fromage, ce qui est un travail de malade. Pour le comté le savoir-faire est mieux distribué, il y a des fruitières dans chaque village, les grands groupes n’ont pas encore réussi à détruire cette organisation. Les éleveurs décident du prix du lait collectivement, ce qui est exceptionnel. »

Comment avez-vous réagi au film ?

Gaëlle est allée voir le film avec son mari et leur fille cadette : ils sont sortis du film assez enthousiastes :

« Le traitement de la ruralité est brut, pas enjolivé, mais sans aucun misérabilisme, le film est rude, montre la précarité, quand le jeune homme va chercher de la nourriture dans les poubelles, mais plein de gens pauvres font ça.
La réalisatrice filme la jeunesse avec beaucoup de douceur, c’est beau et plein d’espoir. Ça change des films sur les paysans, soit ils sont bêtes, soit ils sont sinistres ; ici ils sont malicieux, ils sont drôles, la jeune femme élève le troupeau, elle est chef d’exploitation, les frères et le père s’occupent de la collecte du lait et font le fromage ; c’est la fille qui a repris la femme, c’est chouette, et en effet, il y a des femmes aujourd’hui qui reprennent des fermes.
Tous les acteurs sont non professionnels : le jeune protagoniste est un agriculteur, éleveur de poules, il a des doigts d’agriculteur un peu noircis. Ses rapports avec sa petite sœur sont sains, c’est pas glauque. Ils se débrouillent tous seuls, il n’y a pas d’adulte, mais ce n’est pas le propos. »

Qu’est-ce que vous pensez des activités ludiques autour des voitures ?

« On n’a pas ça chez nous, mais il y a les comices agricoles, avec des fêtes autour des tracteurs, des bals, etc. Le film n’est pas daté : il n’y a pas de téléphone portable, la réalisatrice a voulu montrer la vie de jeunes, c’est une fable. Mais ce n’est pas une vision idéalisée, ils sont dans la merde, le jeune homme est complètement à côté de la plaque avec le comté qu’il fabrique, il faut une AOC, leur maison est décrépite. »

Que pensez-vous de la violence masculine décrite dans le film ?

« La violence masculine est une réalité du monde rural : ces bastons sont régulières : ça boit et ça se tape sur la gueule, les filles n’interviennent pas trop, mais dans le film la fille intervient quand ses frères sortent un fusil contre les jeunes qui se sont fait choper à voler le lait.
Mais j’ai vu aussi des femmes qui se battaient.
J’ai apprécié dans le film qu’il n’y ait pas le côté bourgeois, hyper édulcoré, où il faut se parler dire au revoir et merci. C’est pareil dans les moments intimistes, c’est pas comme dans les films où les scènes d’amour ne correspondent absolument pas à la réalité et qui font croire aux jeunes filles que ça va être un truc très romantique, mais on n’a pas des dessous en dentelles quand on va aux vaches, et puis quand elle dit : ben toi tu peux pas, mais moi je peux… c’est très chouette. »

« Ma fille, ce qui l’a marqué, c’est que les copains du garçon l’ont jamais laissé tomber : c’est une histoire d’amitié, les copains sont là, ils s’occupent de la petite sœur, il n’y a pas ce côté glauque, qui fait croire que l’inceste, les viols, c’est toujours à la campagne, et pas chez les riches et les gens qui ont des belles maisons. Dès qu’on parle de milieux précarisés, il y a des violences intrafamiliales. Ben non, on peut être paysan, pauvre et être sain et plein d’amour. »

Y a-t-il des changements de comportement entre garçons et filles dans la jeune génération ?

« La nouveauté c’est qu’on en discute beaucoup. Mais les comportements ne changent pas beaucoup. Mes filles sont allées au collège public à Richelieu, dans un milieu très précarisé, avec beaucoup de parents au RSA. Je me bats avec la CPE qui dit aux filles de faire attention à leur habillement pour ne pas provoquer les garçons. Notre fille qui est en troisième, elle en marre des profs qui disent que les garçons sont plus forts, que c’est normal qu’ils dominent. Les enfants des notables vont au collège privé. Milieu très catho. Pas de mixité sociale.

Nous on est un peu à part, parce qu’on a fait des études supérieures avant de revenir à la campagne, comme la réalisatrice, dont les parents étaient musiciens, puis sont devenus maraîchers. Ma fille aînée fait des études de cirque au CNAC à Chalons-en-Champagne : dans ce milieu artistique, ça change, elle est très au fait des études de genre, elle en discute avec ces copains. »


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