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Romane Bohringer / 2025

Dites-lui que je l’aime


Par Geneviève Sellier / mercredi 21 janvier 2026

Un docu-fiction remarquable, bouleversant et profondément féministe

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Romane Bohringer, réalisatrice de l’Amour flou en 2018, jonglait déjà avec les registres du documentaire autobiographique et de la fiction pour raconter l’aménagement de l’espace familial après sa séparation d’avec Philippe Rebbot, le père de ses deux enfants. Elle entreprend ici de retrouver les traces de sa mère, décédée quand elle avait 14 ans, après l’avoir abandonnée à 9 mois. Le déclic est la découverte du livre de Clémentine Autain, Dites-lui que je l’aime, publié en 2019, sur sa mère Dominique Laffin, décédée alors qu’elle avait 12 ans. Leur commun traumatisme fait la trame du film, et leur tentative (réussie) de le dépasser et de rendre justice aux destins fracassés de leurs mères. Le point commun entre le livre et le film est le cheminement douloureux mais salvateur qui permet aux deux adultes d’exhumer les souvenirs d’une enfance chaotique et d’une mère défaillante, avec la volonté de « rompre la chaîne de l’abandon ».

Le film retrace la rencontre de Romane et Clémentine, les recherches de la première pour trouver le registre juste entre fiction et documentaire, ses essais de faire interpréter Clémentine par des actrices (Céline Salette, Julie Depardieu, Elsa Zylberstein) avant de proposer à l’autrice du livre d’en lire elle-même des passages. D’autres moments particulièrement forts des souvenirs de Clémentine sont incarnés par une actrice (Eva Yelmani) et une enfant, qui évoqueront aussi, de façon plus allusive, la mère de Romane.
On sait que Dominique Laffin fut une actrice à la carrière aussi brillante que brève, détruite par l’alcool. Son rôle le plus connu est La femme qui pleure (1979), écrit, réalisé et joué par Jacques Doillon alors qu’il était en couple avec elle (leur rupture aura lieu pendant le tournage). Doillon filme complaisamment la façon dont la femme qu’il quitte (Dominique Laffin qui garde son prénom dans la fiction) et celle qui la remplace (Haydée Politoff), se disputent son amour, en faisant assaut de générosité et de sacrifice. Pour parfaire la confusion entre fiction et réalité, Doillon fait jouer par sa fille Lola alors âgée de 4 ans, la fille de Dominique (Clémentine a 6 ans à l’époque). Quand j’ai vu le film à sa sortie, j’avais ressenti un fort malaise face à cette forme de sadisme qui consiste à faire pleurer l’actrice pendant quasiment tout le film. Ce rôle pour lequel elle avait reçu le prix Suzanne-Bianchetti, avait si fortement impacté la carrière de Dominique Laffin qu’on ne lui proposera par la suite que des rôles de femme fragile, comme dans Félicité (Christine Pascal 1979), Liberty Belle (Pascal Kané 1983), Garçon ! (Claude Sautet 1983), Passage secret (Laurent Perrin 1984).

La seconde partie du film est focalisée sur l’enquête que fait Romane pour retrouver des traces de sa mère, née à Saïgon d’une Vietnamienne et d’un Corse, adoptée par des Français qui la ramènent en France et l’abandonneront à leur tour. Elle retrouve des traces de sa mère dans un orphelinat tenu par des religieuses en Lozère, puis des deux jumeaux dont elle a accouché avant Romane et qu’elle a fait adopter à son tour. Cette enquête a quelque chose de vertigineux sur les destins des enfants abandonnés, que ce soit en contexte colonial ou de grande précarité, sur la récurrence des traumatismes. Mais l’enquête de Romane lui permet aussi de faire connaissance avec sa mère en ouvrant enfin le sac où sont conservés ses cahiers, de rencontrer les personnes qui l’ont aimée, et de découvrir un témoignage de l’amour de sa mère pour elle. Elle est aidée par sa psy, fortement incarnée par Josiane Stoléru.

Le film enterre la figure misogyne de la mauvaise mère pour mettre à jour le destin de femmes fracassées, déchirées entre leur amour pour leur enfant et leur incapacité à en assumer la charge quotidienne, à cause d’un passé traumatique qui les détruit. Mais le film montre aussi la capacité de résilience de ces deux filles qui parviennent à dépasser leur propre sentiment d’abandon pour rendre justice à leur mère tout en se construisant comme des mères « suffisamment bonnes », pour reprendre l’expression de Donald Winnicott, le célèbre pédiatre.

Il faut aller voir ce film remarquable, bouleversant et profondément féministe.


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