_________
Premier film de l’acteur, metteur en scène et dramaturge Amine Adjina, La Petite Cuisine de Mehdi tient en équilibre sur le fil entre comédie et mélodrame pour raconter les tribulations de Mehdi, jeune chef cuisinier d’un bistrot lyonnais, tiraillé entre Léa, sa petite amie française et Fatima, sa mère algérienne. La première désire faire connaissance avec la famille de l’homme qu’elle aime et avec qui elle travaille, la seconde, mère au foyer, s’est enfoncée dans la douleur de l’exil, accentuée par un veuvage précoce et par la crainte que ses enfants, Mehdi et ses trois sœurs, ne renient leur culture d’origine. L’une des sœurs est en instance de divorce, l’autre est enceinte et veut garder l’enfant bien qu’il soit sans père. Pour se protéger d’éventuels conflits, Mehdi a compartimenté sa vie mais la demande de Léa le met au pied du mur. Dans le bar « Mostaganem » où il retrouve ses copains, la patronne Souhila (Hiam Abbass), une maîtresse femme, lui propose de tenir le rôle de sa mère vis-à-vis de Léa. Imbue de son rôle, elle en fait des tonnes pour séduire Léa, au grand dam de Mehdi qui n’en demandait pas tant. Ce mensonge va bien sûr en entraîner d’autres, d’autant plus que l’imagination et la capacité d’initiative de Souhila sont sans limites !
Le film tisse habilement les ressorts de la comédie et du mélodrame, pour traiter sans les dramatiser, des questions brûlantes : les souffrances de l’exil, les discriminations que subissent les personnes d’origine maghrébine en France, et en particulier les Algériens, la difficulté dans ce contexte d’assumer cet héritage culturel.
Le cinéma français a souvent traité cette situation à travers des personnages féminins qui mettent un mur entre leur famille maghrébine et leur vie sexuellement émancipée, mais ces films sont souvent manichéens et imprégnés de stéréotypes racistes sur les traditions maghrébines, comme Pierre et Djamila (1987) de Gérard Blain, ou Samia (2000) de Philippe Faucon. Plus récemment, on trouve, grâce à l’émergence de réalisateurices d’origine maghrébine, une vision plus nuancée et plus empathique de cette situation, comme dans La Petite Dernière (2025) de Hafia Herzi.
La Petite Cuisine de Mehdi confirme ce courant : le réalisateur Amine Adjina assume la dimension autobiographique de son film :
« Le dilemme qui en nourrit le centre est inspiré d’une situation que j’ai vécue : j’ai moi-même tardé à présenter ma petite amie à ma famille. (…) La question de l’identité algérienne est la toile de fond du film, d’où, sans doute, la dimension mélancolique. La mélancolie est souvent liée à un sentiment ou à une angoisse de la perte. Mehdi ment pour essayer de maintenir un équilibre impossible. Il passe son temps à gérer des situations qui lui échappent en compartimentant sa vie. (…) J’ai la double nationalité, algérienne et française : cela teinte tout ce que j’écris. Mon identité est ainsi en dialogue et mouvement permanents. »
Le personnage de Mehdi, étant le seul fils, est aliéné par l’obligation qu’il a intériorisée de protéger sa famille et sa mère veuve, la photo du père prématurément décédé trônant dans le salon comme une statue du commandeur. Ses sœurs vivent leur vie plus ou moins chaotique plus librement que lui. Mais la mère s’est installée dans une posture de déploration qui tétanise son fils et l’amène à s’installer dans le mensonge. Il faudra toute la générosité des femmes qui l’entourent, en particulier sa fausse mère, pour le sortir du piège où il s’est enfermé. La Petite Cuisine de Mehdi nous sort des clichés sur le « garçon arabe [1] » violent et désocialisé, et montre en même temps la capacité d’agir des femmes et leur complicité bienveillante.










