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Laurent Cantet et Robin Campillo / 2025

Enzo


par Geneviève Sellier / dimanche 13 juillet 2025

Un adolescent rebelle découvre son désir

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Enzo est un adolescent en rébellion contre sa famille (CSP+) qui a arrêté ses études pour devenir apprenti en maçonnerie. Il participe au chantier de construction d’une maison, sous la houlette d’un maçon ukrainien qui exerce sur lui une forte fascination. Le film raconte à la fois le conflit familial et l’attirance du garçon pour un homme un peu plus âgé.

Enzo est une entreprise singulière : « un film de Laurent Cantet réalisé par Robin Campillo ». Le cinéaste de Ressources humaines (2000) et Entre les murs (2008) est décédé d’un cancer à la veille du tournage. Son compagnon de route Robin Campillo, rencontré à l’IDHEC au début des années 1980, qui a monté six des films de Laurent Cantet (sur neuf) et co-écrit cinq d’entre eux, a assuré le tournage et le montage du film. Ils ont pu faire ensemble le casting des quatre personnages principaux. Selon Campillo, « Laurent a souhaité confronter à ces comédiens connus des acteurs « non-professionnels », de manière à créer déjà un rapport de classe entre les personnages. Maksym Slivinskyi travaillait comme Vlad sur des chantiers. (…) Laurent souhaitait faire le portrait d’un jeune apprenti qui échappe à la contrainte de la trajectoire scolaire et ses nouveaux outils de contrôle (le fameux Parcoursup que suit son frère Nathan) et qui tente de se confronter à la brutalité du monde, c’est-à-dire à la réalité du travail ouvrier, puis au contact de Vlad et Miroslav, à la menace de la guerre. (…) Nous n’étions pas d’accord avec Laurent sur la nature du désir d’Enzo. Pour Laurent, l’adolescent avait une sexualité fluide qui ne s’interdit aucune expérience, pour moi à travers ce fantasme d’ouvrier étranger, Enzo découvrait un nouveau pan de sa libido. La vérité est que ni Laurent ni moi n’en savions rien. Et le film, pas plus que la vie, n’essaie jamais de statuer sur le sujet. Le film n’est d’ailleurs à aucun moment un film sur le coming out. (…) Ce que recherche Enzo, c’est un compagnon d’armes face à l’incertitude des temps présents, c’est pourquoi ce désir n’est pas exempt d’un certain virilisme. Laurent tenait à ce que l’adolescent ne soit pas montré comme une chenille en crise qui peine à atteindre l’âge adulte, mais plutôt un personnage totalement déconnecté de sa famille. »

Le film baigne dans la lumière éclatante du littoral méditerranéen (le tournage a eu lieu à Cassis) et la caméra filme les corps masculins comme désirables (une fois n’est pas coutume), celui d’Enzo, le protagoniste, un adolescent de seize ans – Eloy Pohu dont c’est le premier film a fait de la natation de compétition – et celui de Vlad, le maçon ukrainien. Le film est construit sur l’opposition entre deux lieux et deux mondes : la villa à l’architecture contemporaine de la famille d’Enzo, avec de grandes baies vitrées entourées d’une piscine, surplombant la mer, et le chantier de construction où travaille Enzo, entouré d’une dizaine d’ouvriers sous un soleil de plomb. Opposition autant esthétique que sociale.

Le récit s’ouvre sur le chantier où Enzo se fait engueuler parce qu’il est incapable d’appliquer correctement les consignes : mettre des gants pour protéger ses mains, monter des parpaings en utilisant un fil à plomb, etc. Exaspéré, le chef de chantier le ramène chez ses parents pour le recadrer devant eux. On apprend qu’il est en apprentissage depuis huit mois, après avoir abandonné sa scolarité contre l’avis de sa mère ingénieure et de son père professeur de maths dans le supérieur. Le choix de la maçonnerie par l’adolescent n’est pas montré comme le résultat d’un goût ou d’une compétence, mais comme un moyen d’échapper à son milieu privilégié – on peut d’ailleurs s’interroger sur la vision quelque peu caricaturale que donne le film de l’aisance financière de cette famille d’intellectuels. Après cet avertissement, l’adolescent semble suivre plus attentivement les conseils de Vlad, et son regard sur lui change peu à peu de nature, ce dont le jeune Ukrainien joue de façon ambigüe. Entretemps, Enzo s’engueule avec son père et va se réfugier dans le studio des deux Ukrainiens qui l’accueillent généreusement : ils mangent, boivent et dansent puis vont en boite : Enzo est refoulé, n’étant pas majeur. Il voit Vlad retrouver une femme qu’il présente comme sa copine. Le récit est scandé par les confrontations entre Enzo et son père qui tente en vain de le ramener au bercail. Enzo s’accroche à Vlad, fasciné à la fois par le prestige associé à son pays en guerre et par la beauté du maçon, jusqu’à lui exprimer son désir par une caresse sur le torse du jeune homme endormi. Vlad met le holà, sans pour autant prendre ses distances avec l’adolescent, ce qui va conduire au drame. Alors que le chantier se termine, ce qui signifie pour Enzo la séparation d’avec Vlad, il se laisse tomber du toit de la maison. Plus de peur que de mal (ce qui manque un peu de vraisemblance…). L’épilogue en Italie semble suggérer qu’Enzo est rentré dans le giron familial… une fin un peu frustrante !

Ce récit d’apprentissage tisse des questions sociales et des questions de désir. La rébellion d’Enzo est d’abord contre son milieu familial privilégié, mais sa rencontre avec Vlad fait émerger la fluidité de son désir sexuel (on l’a vu d’abord flirter avec une copine). On peut regretter l’épilogue qui affirme un peu trop facilement le déterminisme social.


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