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Je suis sortie de la projection de The Drama, de Kristoffer Borgli, quelque peu déconcertée, mais j’imagine que c’est le but recherché. Le film, qui met en vedette Zendaya et Robert Pattinson, est sorti en salles début avril 2026 et a reçu un accueil mitigé tant de la part du public que des critiques.
Qualifié d’anti-romance et de comédie noire, The Drama, troisième long métrage du réalisateur norvégien, raconte l’histoire d’Emma (Zendaya) et Charlie (Pattinson), un couple à quelques jours de leur mariage. La scène s’ouvre sur Charlie en train de lire à un ami le brouillon de son discours de mariage. Il y raconte leur rencontre, leur premier rendez-vous et tout ce qu’il aime chez sa fiancée, Emma. On voit Emma dans une scène similaire, en train de répéter son discours devant deux amies. La première partie du film montre le couple accomplissant les tâches habituellement associées aux rituels de mariage de la classe moyenne et supérieure américaine : le discours soigneusement préparé, la danse de couple chorégraphiée par des professionnels, la dégustation du menu… Et malgré les tensions occasionnelles (mineures) qui peuvent être attribuées au stress lié à l’organisation d’un grand événement, Charlie et Emma semblent former un couple amoureux.
Tout au long du film, le récit alterne entre le présent et le passé, permettant au public de mieux connaître Charlie et Emma. Les transitions entre les deux lignes temporelles sont habilement réalisées, les scènes du passé étant souvent introduites et mises en valeur par des dialogues du présent. J’ai trouvé que ce choix technique contribuait à construire l’intrigue et, par la suite, à amplifier la tension. C’était une bonne façon de laisser les scènes se dérouler petit à petit, et cela a (globalement) joué en faveur du film.
Cette ambiance de romance prend un tournant à 180 degrés lors de la dégustation du menu. Charlie et Emma sont avec un autre couple, Mike et Rachel, en train de goûter les plats et le vin qui seront servis le jour du mariage. On reconnaît Mike comme l’ami de Charlie à qui il a lu le brouillon de son discours, et Rachel comme l’une des femmes qui étaient avec Emma au bar pendant qu’elle travaillait sur le sien. Nous découvrons que l’autre couple est déjà marié et qu’ils partagent leur expérience de l’organisation de leur propre mariage. De bonne humeur et un peu éméchée par l’alcool, Rachel (jouée par Alana Haim) mentionne qu’elle et Mike se sont confié la pire chose qu’ils aient jamais faite la veille de leur mariage, un secret qu’ils avaient promis de garder pour eux. Sur l’insistances répétée de ses ami·es et après avoir convenu que tout le monde partagerait ses propres secrets, Mike cède et révèle le sien. Les membres du groupe partagent leurs actes honteux : s’être caché derrière un ex-partenaire face à un chien de rue agressif, avoir enfermé un autre enfant dans un endroit abandonné dans les bois, avoir harcelé un camarade de classe en ligne jusqu’à ce qu’il déménage dans une autre ville. La plupart de ces actes ont été commis lorsqu’ils étaient adolescents, l’ignorance de la jeunesse servant d’excuse. Emma rit maladroitement avec les autres à mesure que chaque histoire est racontée. Et quand vient son tour, elle raconte au groupe comment elle avait planifié une fusillade à l’école lorsqu’elle était au lycée. L’ambiance vire au rire gêné et incrédule tandis que les autres lui demandent si elle plaisante. Charlie insiste sur le fait qu’elle voulait sûrement dire qu’elle en avait rêvé. Mais Emma maintient qu’elle avait, en fait, des plans plus concrets qu’elle n’a finalement pas mis à exécution. Rachel est furieuse. Elle dit à Emma que ce qu’elle vient de confesser n’est pas acceptable, d’autant plus que sa cousine a été victime d’une fusillade à l’école. Un incident qui a laissé la cousine de Rachel paralysée des jambes. La tension dans la pièce continue de monter, avec une Rachel furieuse, Emma essayant timidement de s’excuser, et les deux hommes tentant de trouver des excuses, mais échouant finalement à désamorcer la situation. Le dîner se termine dans l’embarras quand Emma, ayant trop bu, vomit en jet sur la table.
Cette scène cruciale du dîner occupe environ 20 minutes du film. D’un point de vue technique, elle est magnifiquement filmée et mise en scène. Elle parvient à révéler avec fluidité la nature des personnages et de leurs relations. Par exemple, on constate que Charlie a du mal à se décider lorsque le serveur leur rappelle que le menu doit être définitif et qu’aucune modification ne sera plus acceptée. On apprend également que l’amitié entre Rachel et Emma trouve son origine dans la relation de longue date entre leurs partenaires respectifs. Et lorsqu’elles abordent le sujet de la DJ de leur mariage, qui aurait consommé de la drogue (non pas au travail, mais pendant son temps libre), tout le monde, sauf Emma, estime qu’elle devrait être renvoyée. Emma finit par se plier à la volonté de Charlie (une dynamique que l’on retrouve également lors de leur répétition de danse), mais cette interaction suggère qu’elle a une vision des choses plus indulgente et probablement plus progressiste que son futur mari et ses amis. C’est un excellent prélude au tournant émotionnel du film. Il est impossible de ne pas ressentir la montée de la tension et de la gêne dans cette scène.
Les choses tournent au vinaigre pour le couple après les révélations faites pendant le dîner. Emma ne cesse de s’excuser, tandis que Charlie a manifestement du mal à accepter ce qu’il vient d’apprendre. Charlie demande à Emma ce qui l’a poussée à vouloir commettre un massacre et à aller jusqu’à le planifier. Mais ses questions ressemblent davantage à un interrogatoire mené à l’encontre d’une coupable qu’à une tentative de comprendre l’état d’esprit de celle qu’il est censé aimer. Les réponses d’Emma sont également laconiques et évasives : elle dit qu’elle était jeune et déprimée, qu’elle n’est finalement pas allée jusqu’au bout. Ses explications à Charlie sont entrecoupés de flashbacks sur son adolescence. On découvre que la jeune Emma est une adolescente solitaire, à la maison comme à l’école, où elle est victime de harcèlement de la part des autres élèves. Elle développe une fascination pour l’esthétique du port d’une arme, genre de contenu qu’elle consomme en ligne, et plus tard, qu’elle crée elle-même. Elle trouve le fusil de chasse de son père et s’entraîne à s’en servir. Ses séances d’entraînement au tir en solitaire finissent par lui causer des lésions aux tympans et la perte de l’audition d’une oreille – un fait qu’elle n’avait pas révélé à Charlie jusqu’alors. Après ces échanges, Charlie reste bouleversé. Il a l’impression de découvrir une nouvelle facette d’Emma, ou de ne l’avoir en réalité jamais connue. Emma demande à Charlie s’il souhaite toujours se marier, et il répond que oui. Emma lui dit qu’ils devraient simplement faire comme si rien ne s’était passé, et que Charlie devrait cesser d’y penser. Mais bien sûr, il en est incapable.
Le couple tente de suivre le programme prévu pour les préparatifs du mariage, mais il est évident que quelque chose s’est brisé entre eux. Et bien que l’interprétation par Robert Pattinson d’un homme tourmenté en train de perdre pied soit tout à fait convaincante, j’ai été frustrée par le peu d’accès que l’on a au point de vue d’Emma. On voit et on vit le tourment de Charlie alors qu’il s’enfonce dans une spirale et aggrave encore la situation. Il tente d’arranger les choses entre Emma et Rachel, lorsque cette dernière annonce qu’elle, la demoiselle d’honneur, ne se rendra pas au mariage. Charlie invente un traumatisme d’enfance pour justifier les agissements d’Emma. Et après s’être indirectement confié à une collègue, il l’embrasse et s’arrête juste avant de coucher avec elle. Parce que l’infidélité est la réponse naturelle d’un homme en détresse émotionnelle, j’imagine…
Ce que l’on ne voit pas, cependant, c’est comment Emma réagit à tout cela. À ce stade, Zendaya joue clairement un rôle de second plan derrière Pattinson. C’est dommage, car j’aurais aimé voir Emma se défendre, expliquer comment elle a surmonté – ou non – cette période d’isolement et de dépression qui l’a poussée à envisager des actes de violence envers les autres et envers elle-même. Même lorsque l’on voit la jeune Emma s’impliquer dans une organisation étudiante contre la violence par arme à feu et jeter le fusil de chasse de son père, on ne voit pas son point de vue et elle n’a pas l’occasion d’exprimer clairement ce qui a constitué un tournant dans sa vie. Ses interventions sont réduites à des répliques peu convaincantes.
Il convient également de noter que le profil d’Emma ne correspond pas à celui habituellement associé aux auteurs de fusillades de masse. Les statistiques montrent que 55 % des auteurs de fusillades de masse recensées aux États-Unis entre 1982 et le début de l’année 2026 sont Blancs, et que 95 % d’entre eux, chiffre stupéfiant, sont des hommes. Bien que ces chiffres concernent les fusillades de masse en général et ne tiennent pas compte du lieu des fusillades ni de l’âge des auteurs, on peut tout de même affirmer sans risque qu’Emma, en tant que femme noire issue de la classe moyenne supérieure, va à l’encontre de la norme. Un aspect qu’il aurait été intéressant d’explorer un peu plus dans le film, mais qui, malheureusement, est réduit à une ou deux répliques dans une scène de flash-back sur la jeunesse d’Emma.
La situation atteint son paroxysme le jour du mariage. Rachel se rend tout de même à la cérémonie, mais en montrant qu’elle n’est pas heureuse d’être là, et en portant un toast ponctué de remarques sarcastiques à peine voilées. Cela rend Emma paranoïaque. Et pour ajouter à la tension, la collègue que Charlie a embrassée est également présente, accompagnée de son petit ami. Finalement, la spirale émotionnelle de Charlie se transforme en explosion de colère, et il renonce au discours qu’il avait préparé pour dévoiler le secret d’Emma, proclamant qu’il l’aimr malgré tout et admettant sa récente infidélité avec sa collègue. Emma, mortifiée, s’enfuit, et Charlie se fait tabasser par le petit ami de sa collègue.
Le film s’achève sur Charlie, l’air abattu, seul dans le fast-food où Emma avait proposé d’aller après la cérémonie. Il est seul et malheureux quand Emma entre. Au début, elle l’ignore et se dirige directement vers le comptoir. Puis elle s’assoit en face de Charlie et se présente, faisant ainsi écho à leur première rencontre où elle avait proposé de « recommencer » après leurs premiers échanges maladroits. Charlie s’en réjouit, et le couple discute comme s’ils se rencontraient pour la première fois. Le film n’offre aucune résolution. Aucun véritable éclairage sur cet événement tragique qui est devenu un sujet de plus en plus sensible aux États-Unis. Bien sûr, on peut arguer que Borgli s’est contenté de présenter une situation difficile, telle quelle, sans moraliser. Cependant, j’ai le sentiment que certains sujets, en particulier ceux aussi graves que celui présenté dans le film, nécessitent davantage de nuances. Et le fait de simplement l’utiliser pour dramatiser l’intrigue (jeu de mots intentionnel) m’a laissé un sentiment de frustration et m’a fait douter que le film ait réellement quelque chose à dire.

















