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Huitième long-métrage de Jérome Bonnell, La Condition, adaptation du roman Amours de Léonor de Récondo (2015), réunit dans une demeure bourgeoise provinciale au début du XIXe siècle, un notaire, André (Swann Arlaud), sa jeune femme Victoire (Louise Chevillotte), sa mère (Emmanuelle Devos), impotente et muette suite à un AVC, et leurs domestiques : deux femmes, l’une d’âge mûr, Huguette (Aymeline Alix) et l’autre à peine sortie de l’adolescence, Céleste (Galatea Bellugi).
On ne sortira quasiment pas de la villa entourée d’un parc, où le notaire a également ses bureaux, et où va se dérouler à huis clos un drame feutré. André est le seul homme de ce gynécée mais l’autorité qu’il exerce sur les quatre femmes l’isole et l’aliène. Son épouse essaie d’échapper au devoir conjugal, alors qu’elle tarde à donner naissance à un héritier. Pour « tirer son coup », il monte dans les combles violer Céleste qui subit en silence ce droit de cuissage. Sa mère donne des coups de béquille sur le plancher pour rappeler son existence à une maisonnée qu’elle ne peut plus régenter. Quand Victoire s’aperçoit que Céleste est enceinte, elle fait venir l’avorteuse qui renonce à intervenir : la jeune femme est enceinte de six mois. Victoire comprend que son mari est le géniteur et lui impose alors un « arrangement » : elle élèvera le bébé comme le leur, mais il ne viendra plus dans sa chambre. L’entourage semble n’y voir que du feu, mais Victoire ne parvient pas à s’occuper du bébé qui dépérit. Une nuit, Céleste vient prendre le bébé pendant que Victoire dort et l’emmène dans sa chambre. Victoire les rejoint et s’amorce alors une tendre complicité entre les deux femmes autour du bébé. C’est sur cette relation que le film va se focaliser, tandis que le mari, relégué sur un lit de camp dans son bureau, perd peu à peu les pédales, d’autant plus qu’il s’affronte régulièrement à sa mère, via l’ardoise sur laquelle elle écrit de courts messages furieux. L’alcool aidant, il devient violent et Louise décide alors de franchir le pas dont je ne révèlerai pas la teneur. On comprend que le réalisateur a voulu nous offrir un « happy end » mais on se permettra d’émettre des doutes sur sa vraisemblance. Les épouses comme les enfants à cette époque ne pouvaient pas sortir du territoire sans l’autorisation de leur mari et père…
La mise en scène échappe aux lourdeurs du film à costumes en filmant au plus près les visages et les corps, avec une caméra souvent à l’épaule. C’est l’attention aux émotions qui fait la qualité du film. Les trois acteurs principaux, Swann Arlaud, Louise Chevillotte et Galatea Bellugi, font des performances remarquables. La différence de classe entre l’épouse et la domestique est rendue physiquement sensible à travers le teint de porcelaine de Louise, la rigidité de son maintien dû au corset (elle s’évanouit à force de contention). André oscille constamment entre les attitudes autoritaires et prédatrices que son genre et sa classe ont imprimées en lui, et son besoin frustré d’amour conjugal et filial, mais aussi plus sordidement ses pulsions sexuelles. Victoire, en position dominée dans ce mariage arrangé où l’inégalité genrée est accentuée par la différence d’âge, passe d’une résistance passive à une stratégie où elle met toute son intelligence pour inverser le rapport des forces. Mais ce qui la fait basculer, c’est la découverte de la tendresse sensuelle qui lie Céleste à son bébé et qu’elle va peu à peu partager. Cette tendresse imprègne les mouvements de caméra, associée à la lumière de la bougie dans l’obscurité nocturne des chambres, où on reconnaît l’influence de Georges de la Tour.
Les scènes diurnes de déjeuner mondain font intervenir quelques rôles secondaires bien dessinés : on remarque un vieux beau particulièrement peu ragoûtant (François Chattot) qui tout en devisant, caresse lascivement la main de Victoire sur la table, face à son mari furieux et muet. L’aveu que fait Victoire à Céleste d’un flirt poussé avec ce personnage paraît invraisemblable, de même que l’aveu qu’elle fait entre deux portes à son mari d’un amant avant leur mariage. On sait que la virginité des filles était considérée par les familles bourgeoises comme leur capital le plus précieux.
Jérome Bonnell a ajouté dans son adaptation le personnage de la mère du notaire, incarnée par Emmanuelle Devos. J’avoue que j’ai eu un choc en voyant l’actrice dans ce rôle ingrat, les cheveux gris, alitée, muette, habitée par une rage méchante, réduite à ne communiquer que par une ardoise où elle écrit avec sa seule main valide. Emmanuelle Devos met tout son talent dans ce rôle de matriarche empêchée mais elle n’a que soixante ans au moment du tournage, pour incarner la mère de Swann Arlaud qui en a quarante-trois, lequel a déjà les cheveux blancs, ce qui rend la différence d’âge encore moins sensible. C’est la troisième fois que Jérome Bonnell fait jouer Emmanuelle Devos (en particulier dans Le Temps de l’aventure en 2013), on ne peut donc le soupçonner de sous-estimer le talent de cette actrice. Mais je ne peux pas m’empêcher d’y voir la énième manifestation du double standard genré auquel sont soumises les actrices : comme l’a documenté l’AAFA , les actrices de plus de 50 ans disparaissent des écrans. Ce n’est pas le cas d’Emmanuelle Devos, née en 1964, qui continue à jouer en tête d’affiche assez régulièrement : Numéro une (Tonie Marshall) en 2017, Amin (Philippe Faucon) en 2018, Les Parfums (Grégory Magne) en 2020, Vous ne désirez que moi (Claire Simon) en 2021, Noël joyeux (Clément Michel), L’Homme d’argile (Anaïs Tellenne), Un silence (Joachim Lafosse) en 2023, Pourquoi tu souris ? (Chad Chenouga) en 2024. Mais c’est la première fois qu’elle incarne une femme âgée, figure repoussoir, dans un rôle secondaire qui plus est. Même si soixante ans pour une femme au début du XIXe siècle était effectivement la vieillesse, ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui. Espérons qu’il s’agit d’un rôle de composition et non pas d’un début de relégation…










Polémiquons.
1. La Condition, 20 décembre 2025, 14:28, par louis-charles des grottes
J’aimerais ajouter quelques remarques :
Le titre d abord,qui renvoie au pacte entre les maîtres et la bonne, peut se lire aussi comme la condition des femmes, celle des hommes, et la condition sociale. En ce qui concerne les femmes,une scène dès le début du film dit tout : Victoire s’évanouit parce que son corset es trop serré. Les femmes sont donc étouffées par les conventions, la société, etc. Ensuite sur l’intérêt de l’onomastique : le notaire s’appelle André,ce qui fait penser au grec andros, l’homme viril, le masculin,Victoire sera si on peut dire victorieuse puisqu’elle fuit la prison de cette société et Céleste est une sorte d’annonciation, puisqu’elle est celle qui va révéler le don de soi et l’amour à Victoire : le dernier plan les voit se retrouver à la gare pour fuir ensemble et leurs mains se rejoignent. Pour finir, le patriarcat fait le malheur non seulement des femmes mais aussi des hommes.
Je vous laisse réfléchir sur ces quelques pistes.