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Dominik Moll / 2025

Dossier 137


par Ginette Vincendeau / mercredi 3 décembre 2025

Une dénonciation des violences policières affaiblie par des stéréotypes genrés

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Trois ans après le grand succès de La Nuit du 12, Dominik Moll poursuit ses recherches sur la police avec Dossier 137. Ici une policière de l’IGPN (la « police des polices »), Stéphanie Bertrand, interprétée par Léa Drucker, enquête sur un accident grave qui a eu lieu durant une manifestation des Gilets jaunes le 8 décembre 2018 à Paris. Aux alentours des Champs-Élysées, un jeune homme, Guillaume Girard (Côme Peronnet) est grièvement blessé par un tir de LBD (Lanceur de Balles de Défense). Sa mère, Joëlle Girard (Sandra Colombo) porte plainte. En menant l’enquête, Stéphanie découvre –grâce aux vidéos de surveillance et à quelques séquences filmées par des particuliers – les agissements d’un groupe de cinq policiers de la BRI, dont deux d’entre eux tirent sur le jeune homme sans avoir été provoqués, et l’un d’eux lui lance des coups de pied alors que le jeune homme est à terre, la tête ensanglantée.

Dossier 137 est inspiré d’un fait réel. Plusieurs membres d’une famille « sans histoire » de la Sarthe (Saint-Dizier dans le film) montent à Paris pour manifester leur solidarité avec les Gilets jaunes. L’un d’eux, un jeune homme, a une main déchirée par le tir d’un CRS. La famille porte plainte mais après sept années d’enquête, le CRS, accusé de « blessures involontaires » est relaxé. Ironie du sort, le procès a eu lieu en septembre 2025, après la présentation du film de Dominik Moll à Cannes en mai dernier. Le film néanmoins fait le même constat. Il montre que, malgré des preuves accablantes, les policiers, soutenus par leurs collègues et par leur syndicat, vont s’en sortir. Ceux qui avaient tiré, mis en garde à vue par Stéphanie, sont libérés à cause d’un détail technique (impossible de prouver lequel des deux a tiré) tandis que les trois autres ont été, comme par hasard, envoyés en mission outre-mer. Le propos explicite du film est donc clair : la violence est systémique dans la police française et des pratiques corporatistes protègent les policiers des représailles. En même temps, le film montre les difficultés de leur métier, les lenteurs administratives ainsi que la violence et l’hostilité à laquelle ils doivent faire face.

Dans un film qui met en scène – de manière très efficace – une violence globalement masculine (des hommes tirent et tapent sur des hommes), on peut se poser la question du choix d’une femme pour incarner la personne qui mène l’enquête. Ce choix est dans une certaine mesure justifié. De plus en plus de femmes travaillent dans la police et l’IGPN en compte même un peu plus que les autres départements (42% d’après un rapport officiel de 2024) . Ceci s’explique d’une part par des horaires plus réguliers qui attirent les femmes surtout si elles ont des enfants mais aussi, comme Stéphanie l’explique dans le film lors d’une discussion avec son ex-mari, parce que la mission de l’IGPN rebute beaucoup de policiers qui n’ont pas envie de juger leurs collègues et donc on y admet plus de femmes. Mais on peut voir la présence de ce personnage féminin sous d’autres angles.

Léa Drucker est fréquemment saluée par la critique, et ce film ne fait pas exception. Elle est en effet très juste dans son jeu, sobre et pourtant chaleureux. Il est aussi agréable de regarder une femme qui tient le rôle principal dans un film policier et qui n’est pas, contrairement à une pratique répandue, dans une situation psychologique ou mentale susceptible d’altérer son jugement ; par comparaison, Saga (Sofia Helin), la détective de la série scandinave The Bridge, est autiste ; Carrie (Claire Danes), l’héroïne de la série Homeland, est bipolaire. Elle n’est pas non plus montrée comme incapable de mener de front sa carrière et son métier, comme par exemple Laure (Caroline Proust) dans Engrenages. Stéphanie paraît avoir de bons rapports avec son fils pré-ado et s’entendre bien avec son ex-mari – jusqu’à ce que celui-ci l’agresse à propos de son enquête en cours. Elle semble travailler sereinement avec ses collègues, hommes ou femmes. Le film est-il pour autant exempt de stéréotypes sexistes ? Le genre de l’héroïne n’a-t-il aucune incidence sur le récit ?

On peut noter tout d’abord que, si les scènes d’interrogatoire montrent Stéphanie et ses interlocuteurs masculins rester sobrement professionnels, c’est toujours lors des face-à-face féminins que les choses dérapent. Tout d’abord la nouvelle compagne de son ex-mari l’attaque frontalement sur le fait qu’elle travaille à l’IGPN. Ensuite la mère du jeune blessé est très agressive (même si on comprend sa colère, il est clair que Stéphanie est pleine d’empathie et fait de son mieux). La femme de ménage d’un hôtel qui a filmé le moment crucial des violences policières se montre extrêmement méfiante. Enfin, et surtout, la cheffe hiérarchique de Stéphanie l’accable à la fin du film et l’accuse d’avoir introduit un « biais » dans son enquête, un biais trop « humain ». En cause un détail de l’incident et une scène en particulier, ajoutés au fait réel, et qui sont à la fois peu crédibles et révélateurs. Le scénario de Dominik Moll et Gilles Marchand en effet invente le fait que Stéphanie vient de la même ville que la famille du jeune blessé. De plus, lors d’une visite à ses parents (à Saint-Dizier, donc), Stéphanie tombe sur la mère et la sœur de celui-ci en faisant ses courses à l’hyper-marché du coin. Une altercation s’en suit. Plus tard, à la fin du film, Stéphanie se rend, là encore de manière peu plausible, à Saint-Dizier, annoncer à Joëlle (la mère du jeune blessé) que les policiers ont été libérés. Nouvelle altercation au cours de laquelle Joëlle, nullement réconfortée par la visite de Stéphanie, s’en prend naturellement à elle. Ce qui me semble intéressant ici c’est que la question de l’éthique professionnelle qui apparemment constitue le sujet du film se trouve déplacée sur une dimension « humaine » montrée comme entièrement féminine et dénigrée en tant que telle. Le professionnalisme de Stéphanie et son talent d’enquêtrice sont sabordés par les choix des scénaristes qui ne correspondent même pas au fait réel. Encore une fois les hommes restent dans le registre social « rationnel », les femmes basculent dans les émotions. Si, théoriquement, le film condamne la réalité des violences policières, à l’écran c’est le rôle des femmes qui demeure le point faible.


générique


Polémiquons.

  • Bonjour,

    Pour ce film que j’ai beaucoup apprécié, mon ressenti ou plutôt mon analyse du scénario effectivement fortement genré ne recoupe pas tout à fait la vôtre.

    D’abord, Stéphanie et les autres femmes qui interagissent au cours du film (famille victime, cheffe, employée de l’hôtel et témoin), ne le font pas que dans un registre émotionnel. L’enquêtrice en particulier est pro avant d’être mue par l’émotion. Mais si ce registre est présent - colère de la mère de la victime, de la femme témoin, etc. n’est-ce pas parce qu’il souligne que pour nous, femmes, il est constitutif de notre rapport au monde, de notre façon de l’appréhender, de le parler, de le mettre en scène différemment des hommes ? Non qu’il ne soient, à la base, équipés des mêmes affects que les femmes, mais parce que d’un point de vue culturel et éducation, ils ont été - et c’est archaïque - sévèrement et continûment dressés à ne pas les montrer. Interdit de les montrer, pas de les ressentir. Chez nous, femmes, on ne rechigne pas à montrer. Ca ne signifie nullement qu’on ne soit pas capables de les gouverner, je dirais même : au contraire. Ce qui est parlé, mis en voix et en gestes, circule mieux.

    Je ne ressens donc pas ce film comme "dénigrant" cette part féminine, d’ailleurs Dominik Moll est un réalisteur trop fin pour tomber dans ce piège-là.

    Enfin, pourquoi utiliser le verbe "déraper" pour qualifier les scènes - effectivement marquées au coin de l’émotionnel - entre femmes ? Là pour le coup, on s’approche du stéréotype : ces scènes ne dérapent pas : elles montrent l’intensité de l’échange, elles témoignent du registre émotionnel dont je parlais ci-dessus.

    A propos du scénario, écrire qu’il "invente" que l’enquêtrice vient de la même ville que les victimes, eh bien, n’est-ce pas la raison d’être d’un scénario que d’inventer une histoire ? Si vous voulez dire par là que c’est un détail trop "chargeant", je trouve au contraire qu’il a sa raison d’être, sa pertinence, pour que l’enquête de Stéphanie apparaisse comme biaisée, ce qui donne à sa cheffe un motif pour la désavouer sans trop se désavouer elle-même. Peut-être par là le réalisateur a-t-il évité le dévoiement du film vers une "lutte des genres" où l’enquêtrice aurait été accusée de réagir en fonction de son état de femme ?

    Au final, j’ai trouvé Dossier 137 assez réussi dans sa dénonciation de la violence policière, et surtout dans la dénonciation de son "traitement". On ne compte plus les procès dédouanant les forces de police au détriment des victimes : des modèles du genre sont par exemple le non-lieu, prononcé en 2018, au bénéfice du gendarme qui a tué Rémy Fraisse en 2014 d’une grenade dans le dos, ou le renvoi en correctionnelle "pour homicide involontaire" des policiers qui en 2020 ont étouffé Cédric Chouviat sur le pavé parisien pendant un placage au sol brutal et une manoeuvre d’étranglement. Et un procès qui n’a toujours pas eu lieu…

    Et il me semble qu’au-delà de la recherche de ces fameux "stéréotypes de genre", on pourrait saluer - vous l’avez fait partiellement d’ailleurs - la ligne tenue au long du film sur son sujet principal.

    Merci de me donner ici l’occasion de réagir à votre critique par ailleurs nourrie et mesurée. Appréciée, dans un univers où la critique est souvent synonyme d’abattage !

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