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Mathieu Kassovitz / 1995

La Haine


>> Ginette Vincendeau / lundi 17 août 2020

Le retour (de bâton)

Trois jeunes hommes, Vinz, d’origine juive (Vincent Cassel), Saïd, d’origine maghrébine (Saïd Taghmaoui) et Hubert, originaire d’Afrique francophone (Hubert Koundé), vivent dans une cité de banlieue « difficile » (le film débute par des scènes d’émeutes). Désœuvrés et vaguement impliqués dans des histoires de drogue, les trois copains sont souvent en conflit avec la police. Vinz, le plus agressif des trois, vole un révolver. Lors d’une visite dans le centre de Paris, Saïd et Hubert sont arrêtés et malmenés dans un commissariat. Lorsque les trois protagonistes apprennent la mort de leur ami Abdel suite à une bavure policière, la pression monte et, de retour dans la cité, une violente altercation avec des policiers mène à la catastrophe.

Dès sa sortie en 1995, La Haine de Mathieu Kassovitz connait un succès public et critique considérable, récompensé à Cannes, aux Césars et ailleurs. Il devient immédiatement un « phénomène de société », visionné par des membres du gouvernement, contesté par la police nationale, enseigné dans les écoles, commenté par de nombreux travaux universitaires [1]. Depuis, on a célébré les 10 ans du film, puis ses 20 ans et maintenant 25 ans, chaque fois par une nouvelle sortie en salle et maintes éditions en DVD en France et dans le monde. Le film a largement contribué à définir le genre du « film de banlieue ». Déclinaisons et hommages ont suivi, dont le plus abouti est Les Misérables de Ladj Li en 2019, film également couvert de prix. Vingt-cinq ans après sa sortie, La Haine est toujours admiré pour son portrait « authentique » du « malaise des banlieues », comme le dit un des personnages du film, interprété par Peter Kassovitz, le père du cinéaste. En 1995, Le Figaro promettait à ses lecteurs, qu’avec La Haine « vous allez passer vingt-quatre heures survoltées avec un trio pluriethnique de copains d’une cité de banlieue ». Le même quotidien déclare aujourd’hui à propos des Misérables : « Voici la banlieue comme si vous y étiez ». Mais ce qui est censé, dans ces deux films, ouvrir nos yeux sur la réalité de la banlieue parisienne en est en fait une version assez convenue et partielle, inlassablement répétée par les médias, – vision contre laquelle s’insurgent souvent les maires des communes en question. Certes, il existe des différences importantes entre les deux films : La Haine suit un trio de délinquants, Les Misérables un trio de policiers ; La Haine porte un regard extérieur sur la banlieue (Kassovitz vient d’une famille de bourgeois parisiens blancs), Les Misérables est l’œuvre d’un jeune homme noir élevé dans le type de banlieue que l’on voit à l’écran. Néanmoins, les deux films présentent de nombreuses similarités. Drogue, chômage, habitat dégradé, désert culturel et violence (surtout policière) forment la toile de fond des deux récits construits autour d’un trio de protagonistes masculins à l’iconographie formatée : hommes dans l’ensemble jeunes, en vêtements de sport, musique d’origine américaine (rap, funk) et langage « de banlieue ». Dans les deux cas, la fin est à la fois apocalyptique et ouverte.

Un autre écho, particulièrement frappant, entre les deux films est la vision intensément masculine de la « réalité » qui nous est présentée [2], et pas uniquement parce que les femmes y sont marginalisées, même si c’est la première chose qui saute aux yeux. Il s’agit d’un choix qui en dit long sur la vision du réalisateur, mais aussi sur le concept de réalisme au cinéma. Interrogé à l’époque par L’Express (11 mai 1995) sur l’absence de femmes dans son film, Kassovitz offrait deux réponses. D’une part que cela correspondait à la réalité de la banlieue où l’on ne « mélange pas » les hommes et les femmes. D’autre part qu’il ne souhaitait pas « adoucir » le propos du film : « Qu’est-ce que l’amour aurait à voir dans cette histoire ? ».

Le premier argument contient un grain de vérité mais il est aussi très réducteur. Dans le contexte urbain, les jeunes femmes sont souvent confrontées à la domination masculine de l’espace, surtout de la part de garçons tels que ceux du film, qui cherchent à contrôler leur conduite ou leur apparence – voir la courte scène où Saïd interpelle sa sœur à la gare. Pourtant on ne saurait réduire les cités de banlieue à ce phénomène. A titre anecdotique, lors de ma visite dans la cité de La Noue à Chanteloup-les-vignes (où a été tourné La Haine) au moment d’écrire un texte sur le film en 1998, j’y ai vu en effet quelques grappes de garçons qui « trainaient » mais aussi des enfants qui jouaient et des hommes et des femmes adultes qui vaquaient à leurs occupations, dont pas mal de femmes rentrant chez elles avec les courses. Quant au deuxième argument, il trahit bien un imaginaire masculin dans lequel les femmes sont automatiquement associées à la romance et la sexualité (« l’amour »), et féminité et réalisme social sont considérés comme incompatibles. Il ne vient pas à l’esprit de Kassovitz que les femmes ont une identité sociale et que les problèmes très réels des banlieues défavorisées les touchent autant que les hommes, sinon plus. Dans le magazine Première de juin 1995, Kassovitz enfonce le clou en reconnaissant qu’il manquait peut-être à son film une scène de filles ensemble, mais que cela aurait représenté une « digression ». Les femmes dans La Haine sont en effet accessoires. Celles qui y font une fugitive apparition n’atteignent jamais le rang de véritable personnage et leur maigre dialogue n’a aucun impact sur l’histoire. Leur rapport aux protagonistes est exclusivement familial (sœur, mère, grand-mère, tante). Les deux jeunes femmes, interprétées par Karin Viard et Julie Mauduech [3], que l’on voit dans la scène où les trois copains se faufilent dans une galerie d’art contemporain, confirment cette assignation, puisqu’elles ne sont là qu’en tant que filles « draguées » (maladroitement) par Saïd.

Bien entendu, La Haine ne se réduit pas à une version stéréotypée du « jeune de banlieue ». Le film continue de toucher le public car il provoque une véritable émotion. La mise-en-scène marrie parfaitement les codes du film d’action américain, l’esthétique du documentaire (images en noir et blanc, insertion d’images d’actualités) et une empathie évidente avec les victimes de la « fracture sociale », une expression en vogue dans les années 1990. Grâce aussi au dynamisme du récit, rythmé par un mécanisme d’horloge implacable jusqu’à l’explosion finale, et grâce au jeu à la fois agressif et séduisant, donc convaincant, de trois acteurs très doués. On sait que La Haine a fait de Vincent Cassel une star. Le fait que ce soit l’acteur blanc du trio qui ait poursuivi une belle carrière quand les deux autres sont restés cantonnés dans des rôles secondaires n’est évidemment pas uniquement dû à Kassovitz. Cela dit, le personnage de Vinz est beaucoup plus étoffé que les deux autres, et le film évacue la question du racisme en se concentrant sur les rapports conflictuels avec la police (un motif repris par Les Misérables – mais ceci est un autre débat. À 25 ans de distance, il est clair que le portrait de l’aliénation masculine dans les banlieues parisiennes que propose La Haine est aussi le symptôme d’un retour de bâton contre les femmes qui se manifeste à la même époque aux USA dans de nombreux films qui traitent des problèmes sociaux au prisme de la « galère » de personnages masculins aliénés et révoltés, qu’ils soient noirs (Boyz N the Hood, John Singleton, 1991) ou blancs (Falling Down, Joel Schumacher, 1993). L’accueil dithyrambique fait aux Misérables l’année dernière montre que cette vision étroitement masculine de la réalité sociale des banlieues a encore cours. La sortie-anniversaire de La Haine en 2020, le présente même comme « on ne peut plus d’actualité [4] ».


>> générique


Polémiquons.

  • Le film "bande de filles" de cécile sciamma est la réponse féminine à "La haine".
    On suit un trio de jeunes filles, en banlieue, et le film est très bien.
    Le film est rugueux et tendre, comme l’ adolescence.
    Il n’est pas interdit de préférer "Bande de filles" à "la haine".
    Ce dont je suis sur c’est que je le préfère au film "les misérables", qui est vraiment surcoté et qui a juste vingt ans de retard sur le cinéma étranger.

  • Un trop long temps sans lire "Le Genre et l’écran", et c’est donc par cet article consacré à la question du genre dans les "films de banlieue" primés, et surtout à "La Haine" de Mathieu Kassovitz que j’y reviens. Je me dis en lisant Ginette Vicendeau qu’il faudrait plutôt parler de "film de mecs de banlieue" dans les deux cas de référence, "La Haine" et "Les Misérables". De la même manière, les films de guerre pourraient pour la plupart d’entre eux être plutôt des "films de mecs en guerre"... Ceci dit, amputer les personnages masculins de leurs relations à des êtres féminines présuppose que les héros masculins de ce genre d’histoire n’auraient pas aussi à construire leur identité par rapport à des femmes... Hypothèse évidemment fausse sur la genèse des personnalités... Et donc, même si on acceptait, suivant Kassovitz, que les histoires d’hommes et les histoires de femmes seraient parallèles et étanches dans la "réalité", de sorte qu’il faudrait mener séparément les réalismes féminin et masculin, on ne peut pas imaginer une genèse de la masculinité et de la féminité sans aucune interaction intergenre... On pourrait prendre la question par un autre bout, et se dire qu’il y a probablement dans cette censure d’une partie de la genèse des personnages une origine de l’ennui suscité par les stéréotypes. Ou encore un autre bout, et retourner voir West Side Story, une autre naissance du film de banlieue, où la richesse des interactions entre sexes et la diversité des subjectivités motrices du récit sont sans doute pour beaucoup dans l’émotion que les spectateurs peuvent vivre. Sans doute aussi "Parasite" montre-t-il qu’un film est plus concret, émouvant et stimulant quant il parle de la misère sociale et de la résistance en diversifiant les subjectivités motrices du récit, en multipliant les féminins et les masculins... En tout cas merci de ce questionnement d’oeuvres que le succès, et sans doute aussi la réussite et même le charme, ne doivent pas mettre au-dessus de la critique.

  • Un grand merci pour cet article : on ne saurait mieux dire.
    Les propos du réalisateur sont tristement révélateurs des stéréotypes qui infusent le cinéma, y compris dans un film qui se veut protestataire et fidèle à la réalité sociale. C’est préoccupant, car ce genre de cinéma diffuse et renforce les stéréotypes de genre et ce film est considéré comme un des modèles du genre "film de banlieue" !
    Bref, si on veut en sortir, il faut vraiment continuer à éveiller les consciences comme le fait ce site et que la parité progresse dans toutes les instances de pouvoir et de création. Et peut-être aussi mieux choisir nos films en tant que spectatrices : pourquoi payer pour se voir niée ou caricaturée à l’écran ? Si ce genre de films ne fait plus recette, il va bien falloir que l’industrie du cinéma se remette en cause ...
    Saïd Taghmaoui a dû s’exiler aux USA et apprendre d’autres langues pour faire carrière. Il a sans doute bien fait. Dommage que le cinéma français l’ai laissé tomber. Ca en dit long sur l’ouverture d’esprit de ce milieu-là dans ces années-là.

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[1J’ai moi-même publié un livre sur le film (Ginette Vincendeau, La Haine, Londres, I.B. Tauris, 2005)

[2Voir la critique des Misérables de Geneviève Sellier sur le genre et l’écran du 27 novembre.

[3Celle-ci avait un rôle plus important dans le premier film de Kassovitz, Café au lait, en 1993.