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L’hirondelle / Die Schwalbe

Mano Khalil, Arte / 2016

>> Noël Burch  

Publié le lundi 6 mars 2017




East is East and West is West
And never the twain shall meet

Rudyard Kipling


Hier, dans une rame de métro entre Concorde et Sablons, j’ai été témoin d’une scène pénible. Un immigrant – de l’Europe de l’Est ? du Moyen-Orient ? – ne cessait de hurler à tue-tête, mélange des phrases en anglais et d’autres dans un très mauvais français, sa haine des nantis de ce pays riche, de nous les voyageurs autour de lui, de notre arrogance, de notre mépris des pays pauvres... Un fou ? Un ivrogne ? Personne ne lui répondait bien sûr mais une gêne collective était perceptible. Nous étions sans doute nombreux à savoir qu’il disait vrai...

Hier soir j’ai opté pour le long métrage suisse du kurdo-syrien émigré Mano Khalil qui passait sur Arte, L’Hirondelle (Die Schwalbe, 2016). C’est un « beau film » comme on dit, excellemment interprété et réalisé, émouvant et d’une « brûlante actualité ». On est pris d’un bout à l’autre. Pourquoi m’a-t-il laissé un goût de cendres ?…

Mira, Suissesse d’une trentaine d’années, germanophone de Berne, vient d’arriver à Erbil, capitale de la région kurde d’Irak. Un flash-back nous apprend qu’elle est ici à la recherche d’un père kurde, suite à la découverte dans un grenier de quelques lettres qu’il a envoyées après la chute de Saddam, adressées à la mère de Mira laquelle a pourtant toujours prétendu à sa fille que ce père était mort il y a longtemps, étant retourné dans son pays pour combattre le régime de Saddam. Persuadée donc que son père a survécu et qu’il vit encore, Mira compte le retrouver.

Elle croise deux fois « par hasard » un bel homme de son âge, Ramo, qui va proposer d’être son guide, interprète et chauffeur. Par bonheur, il a vécu en Allemagne et parle parfaitement l’Allemand… car Mira ne parle que l’Allemand et l’Anglais, et la barrière linguistique va jouer un rôle important dans la suite de l’histoire et de la métaphore qu’elle file. Très rapidement, nous comprenons que Ramo est loin d’être net : nous entendons ses conversations téléphoniques privées et finirons par comprendre qu’il se sert de Mira pour retrouver le père de celle-ci... avec l’intention de le tuer. Un personnage très inquiétant qu’il rencontre épisodiquement en faussant compagnie à Mira au cours de leurs pérégrinations, lui rappelle avec une insistance croissante son devoir, l’exhorte de ne pas oublier de qui Mira est la fille et qui est celui qui a tué son père à lui.

La garce et la famille

Le projet de Mira est de se rendre dans toutes les localités d’où son père a envoyé les fameuses lettres, et d’y montrer un peu partout la photo de cet homme, retrouvée avec les lettres. Comme la mère de Ramo habite la région en question, c’est chez elle que tout naturellement Ramo les fait héberger. Et c’est tout aussi naturellement que celui-ci fait l’interprète entre les villageois et Mira, lui cachant certains propos que les sous-titres nous révèlent et qui nous font comprendre que ce père élusif est très connu dans la région. Au bout de nombreuses visites et en suivant beaucoup de pistes, un vieillard révèle au spectateur le pot aux roses : ce père que Mira idéalise, voit en héros de la résistance, dirigeait l’une des milices kurdes au service de Saddam, qui commettaient des atrocités sur leurs compatriotes. Mira ne comprend pas ce qu’il dit et la traduction de Ramo est mensongère, mais elle a saisi un mot, celui qui désigne ces milices. Et lorsqu’elle apprend de la sœur de Ramo (qui ignore tout des manigances de celui-ci) le sens de ce mot, elle comprend, effondrée, qui était réellement son père… et pourquoi Ramo s’est servi d’elle sans scrupule.

Cependant, celui-ci est de plus en plus perturbé par la perfidie de sa mission de revanche, il finit par craquer devant Mira et raconte l’extermination d’une partie de sa famille par ces supplétifs… sans toutefois lui avouer que c’est ce père recherché qui les commandait… Mais nous l’avons déjà deviné.

Ramo et Mira sont sur le point de s’avouer leur amour, elle est prête à rompre avec son ennuyeux fiancé suisse ; Ramo, dans une nouvelle crise d’hystérie, brise la Kalachnikov qu’il cachait dans le coffre de sa voiture pour liquider ce criminel de guerre – et peut-être aussi sa fille, avons-nous pu croire au début du film, quand il la traite en kurde de « garce » au téléphone et parle de « s’en débarrasser ». Et Ramo a souligné aussi que « pour les Kurdes, le plus important c’est la famille »… Celle qu’il a perdue, ou celle qu’il compte punir ? Toujours est-il qu’au cours d’une fête régionale où il y a foule, un inconnu met très discrètement entre les mains de Mira un papier sur lequel est indiqué le pseudo et l’adresse de la villa où elle trouvera son père. Elle s’y rend, trouve un homme d’affaires au style de vie opulent, lui crie sa haine de ce qu’il est devenu, un traître et un assassin. Il ne nie pas mais cherche à se défendre en vantant tout ce qu’il fait aujourd’hui pour construire le nouveau Kurdistan. Mira lui tourne le dos et s’en va.

Les amants se retrouvent, font des plans d’avenir, puis Ramo s’absente « pour quelques heures seulement » et rejoint celui qui depuis le début du film attend qu’il ait retrouvé l’assassin de sa famille. Ramo lui annonce qu’il « n’en peut plus de cette merde »... et se fait aussitôt abattre pour trahison. Les dernières images montrent Mira faisant un tour sur la Grande roue foraine : en effet le rêve que lui proposait Ramo pour leur vie future en commun était de monter sur la Grande roue et de cracher sur les gens en bas. Mira ne crache pas mais elle regarde les gens en bas, songeuse...

Quelle histoire ?

Je pars du principe qu’aucun film ne donne un reflet du réel « en toute objectivité », tout film a un point de vue, une idéologie. Quelle est-elle ici ?

Ce n’est pas une histoire d’amour, de vengeance, de liens de sang, ou d’autres grandes généralités dont une certaine rhétorique publicitaire est friande. Au fond, le sujet de ce film est le même que celui de la diatribe de mon émigré du métro : l’incapacité de l’Occident riche – dont la Suisse est un exemple parfait – à comprendre les complexités de l’Orient et surtout ses souffrances, lesquelles dans une large mesure il a provoquées.

Aura de violence

Les illusions de Mira, entretenues par sa mère, ajoutées à la barrière du langage (elle n’apprendra, en tout et pour tout qu’un mot de kurde, « Merci » spet) ne sont que l’illustration en miniature de ce phénomène aux dimensions historiques. Alors qu’elle est assise dans l’autocar qui l’amène vers la petite ville où elle entend commencer sa recherche, un convoi de camions militaires double le car dans un fracas effrayant : debout et serrés à l’arrière de chaque véhicule se tient un groupe d’hommes armés de kalachnikov qui hurlent sauvagement. Une voisine de Mira lui explique : « Ce sont des Peshmergas en route pour combattre Daesh. » Le moment est important. Pour Mira dans cette fiction et pour nous dans un monde saturé « d’informations », les Peshmergas sont les « bons », la seule force régionale qui ait tenu contre les méchants de « l’État islamique ». Et puis nous n’avons pas oublié l’inhumain gazage des civils kurdes par Saddam… Or, cette présentation des combattants est plutôt inquiétante et annonce le grand motif « démystificateur » du film. Car contrairement à la plupart d’entre nous et à la protagoniste du film à qui nous nous identifions, qui avons des Peshmergas une image héroïque, dans cette fiction ceux-ci sont le mauvais objet, bien plus que ces nébuleuses milices du temps de Saddam, ou cet ancien bourreau pitoyable. Donnée fugitivement par ce convoi qui passe, cette vision hyper-masculine, prometteuse de violences militaires à venir, sera concrétisée plus tard quand Mira et surtout Ramo seront maltraités à un check-point à cause de la kalachnikov dans le coffre, et ce jusqu’à ce que Ramo puisse les convaincre qu’il est l’un des leurs, un Peshmerga. La perfidie meurtrière et méprisante de Ramo (ce coup de fil où il annonçait qu’il se débarrasserait de « la garce » dès qu’il aurait l’adresse du père) s’explique maintenant : lui-même est un Peshmerga. Et qui sera liquidé à la fin du film par ses propres camarades, victime de cette aura de violence qui entoure dans ce film tous les hommes. Les Peshmergas dans ce film se conduisent comme des gangsters d’une quelconque maffia... ou comme Daesh.

Bon… ceux qui suivent de près les événements au Moyen-Orient ne doutent pas que les Peshmergas soient loin d’être des anges… A ce titre le film peut passer pour « réaliste », avec sa fin banalement tragique... bien que ce traitement lacunaire et caricatural de la réalité kurde laisse penser que cet auteur-réalisateur émigré a des comptes à régler avec sa patrie. Mais pour ma part, je suis surtout interpellé par la répartition sexuée des rôles dans cette fable. Mira (et sa complice en illusion, sa mère) représentent la crédulité et l’ignorance d’un Occident dont le mode de vie « choyé » l’a tout naturellement féminisé. Ramo, bien entendu, hyper-masculin d’aspect et de comportement mais tourmenté par de secrètes contradictions, incarne l’Orient, absolument étranger et inaccessible à la compréhension occidentale... tout comme Mira et Ramo ne pourront jamais trouver l’amour qui les attend « au-dessus de tout ça » au sommet de la Grande roue, crachant sur les gens en bas.

« Plein » masculin et « vide » féminin ?

C’est schématique, j’en conviens. Mais il y a longtemps que je suis frappé par la façon dont les auteurs de fiction masculins (sans parler de leur ethnie ou leur religion) se laissent si souvent tentés par des métaphores de ce type, qui finissent donc par distribuer les rôles dans une intrigue à caractère politique et dénonciateur de sorte à valoriser le masculin et à dévaloriser le féminin, sans même s’en apercevoir peut-être, si naturelle est cette démarche pour nous. Si naturelle même que certains lecteurs (et lectrices ?) trouveront cet article sans objet… Certes le film n’idéalise pas la violence masculine, mais celle-ci est reliée à un plein, à l’Histoire en marche, alors qu’une fois perdues ses illusions de Suissesse naïve, pour Mira il ne reste que le vide. Le film semble nous dire effectivement « l’Est est l’Est, l’Ouest est l’Ouest, et jamais ils ne se rencontreront » mais il semble aussi conjoindre ce fatalisme historique, culturel, à l’impossibilité de se comprendre entre hommes et femmes. Certes les deux thèses ont quelques justifications, mais elles reflètent surtout, je crois, la tendance actuelle au cynisme généralisé, tendance politiquement suscitée et médiatiquement promue...


grr générique


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