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Clémence Azincourt (2023)

Septième Ciel


Manon Cerdan / vendredi 20 janvier 2023

Du sexe et des vieux (ou plutôt des vieilles) : apanage d’un regard féminin ?

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Depuis le 19 janvier, la série Septième Ciel est disponible sur la plateforme OCS. Créée par Clémence Azincourt et réalisée par Alice Vial (lauréate d’un César en 2018 pour son court-métrage Les Bigorneaux), elle raconte l’histoire d’une rencontre amoureuse entre deux résidents en EHPAD (Etablissement d’Hébergement pour Personnes Agées Dépendantes). Jacques et Rose vont se séduire et s’aimer, faisant face aux obstacles, « bouleversant leur entourage, questionnant la libido de chacun et provoquant le chaos dans la résidence » (dossier de presse).

Même si le sujet de la sexualité des personnes âgées revient régulièrement sur le devant de la scène médiatique, il n’en reste pas moins subversif et suscite toujours une forme d’étonnement, une surprise non pas à l’idée que cela existe mais plutôt à l’idée qu’on en parle. Pourtant, on en parle de plus en plus et on le montre de plus en plus ! Sur l’année 2022 (et en débordant légèrement sur 2021), trois films en font le cœur de leur propos : Rose d’Aurélie Saada, Les Jeunes Amants de Carine Tardieu, et récemment Mes rendez-vous avec Leo de Sophie Hyde. Et les trois fictions sont l’œuvre de femmes, à l’écriture et à la réalisation.

Septième Ciel est une nouvelle fiction traitant du sujet, cette fois-ci dans un format sériel. Si le medium diffère, le constat est le même : ce sont encore principalement des femmes à l’écriture et à la réalisation , ce qui conduit à se demander dans quelle mesure cela transparait dans la façon de raconter et montrer la sexualité du grand âge.

La sexualité des personnes âgées en EHPAD : sujet de dégoût, sujet de tabou ?

Pour commencer, osons le dire, le sens commun aurait plutôt tendance à percevoir la sexualité des personnes âgées comme un objet de dégoût plus que de désir. Quelque chose « jeté à côté du possible, du tolérable, du pensable ». Quelque chose qui « sollicite, inquiète, fascine le désir qui pourtant ne se laisse séduire. Apeuré, il se détourne. Ecœuré, il rejette. » pour reprendre les mots de Julia Kristeva dans son essai Pouvoirs de l’horreur. Essai sur l’abjection (1980).

Pourtant, aussi dégoûtante, ou tout du moins gênante soit cette sexualité du grand âge, cette sexualité « qui ne respecte pas les limites, les places, les règles » (Kristeva), elle s’impose régulièrement dans les EHPAD et questionne notre capacité ou notre refus à détourner le regard. C’est tout l’enjeu éthique qui se pose alors dans un contexte d’institutionnalisation, car cette sexualité ne relève plus uniquement de la sphère intime mais revêt une dimension collective car elle « peut toucher les autres résidents de l’EHPAD et leurs proches, en les déstabilisant ou en les choquant. […] La situation peut aussi mettre à mal le fonctionnement de l’EHPAD, dans les conflits qu’elle provoque entre les uns et les autres, mais également en ce qu’elle engage la réputation du lieu » comme l’explique Nicolas Foureur, directeur du Centre d’Ethique Clinique à l’AP-HP, dans l’article "Quelle liberté sexuelle en EHPAD ?".

Sans nier que « ces situations peuvent légitimement poser question sur le plan éthique », il conclut en disant que « la prise en considération de la sexualité comme champ des possibles a de toute façon le mérite de redonner de l’intégrité et de l’altérité pour accompagner des personnes que l’on a tendance à standardiser et à réduire à des objets de soins. » Objet de soins/Sujet de soins. Objet de désir/Sujet de désir. C’est dans ce passage d’objet à sujet que nous allons entrer au cœur du concept de female gaze ou regard féminin.

« Quelle vieille j’aimerais être ? »

Néanmoins, avant de poursuivre, je voudrais préciser où je me situe, pour reprendre le concept de Donna Haraway. Ancienne directrice d’EHPAD et aujourd’hui en thèse sur la représentation de la vieillesse dans la fiction audiovisuelle, je suis par ailleurs trésorière de l’association Vieux et Chez Soi, qui défend l’idée d’une « vieillesse libre et assumée » (et dont je suis certainement la plus jeune adhérente). Ces expériences m’ont amenée à être conseillère technique lors de l’écriture de Septième Ciel.

Probablement nous sommes-nous retrouvées, avec la créatrice Clémence Azincourt et la réalisatrice Alice Vial (les deux également co-scénaristes) dans ce questionnement qui a été le leur : quelle vieille j’aimerais être ? Une intention que la créatrice formulait lors d’une de nos rencontres avec ces mots : « on n’est pas là pour faire quelque chose de vrai, c’est une représentation de quelque chose… j’aime bien ce que dit Alice [Vial] à ce propos : c’est plutôt comment on se verrait nous vieux. On fait plutôt un plaidoyer pour ce qu’on ne veut pas et ce qu’on voudrait plus tard. » Et de finir en ajoutant « et on veut toutes rencontrer Jacques ! »

Rencontrer Jacques, octogénaire et sexy… ou l’expérience du désir chez le/la spectateur.ice : l’expérience du désir saisi par le regard féminin. Là où la série nous emmène, c’est dans ce désir de Rose (interprétée par Sylvie Granotier), attirée par Jacques (interprété par Féodor Atkin), reflet d’une masculinité qui ne s’impose pas, assumant ses maladresses tout en étant séduisant. Et l’on touche là au cœur même du concept de female gaze proposé par Iris Brey dans son essai Le regard féminin, une révolution à l’écran (2020), en écho au concept de male gaze théorisé par Laura Mulvey (1975). Le regard féminin se manifeste dans le cas de Septième Ciel, par la capacité de la réalisatrice à susciter chez celui ou celle qui regarde le désir pour ce personnage, un homme pourtant d’un âge certain (ayant dépassé les canons du vieux beau), qui vit en EHPAD, ce qui témoigne d’une certaine fragilité et s’avère très éloigné des représentations dominantes de masculinité désirable. Et pourtant…

D’autre part, la série nous donne à voir une relation amoureuse et charnelle qui ne s’inscrit pas dans des rapports de domination mais dans la rencontre de deux subjectivités, proposant « une autre manière de désirer, qui ne se base plus sur une asymétrie dans les rapports de pouvoir mais sur l’idée d’égalité et de partage » (Brey). Contrairement aux films cités ci-dessus (Rose, Les Jeunes Amants et Mes rendez-vous avec Leo) qui montrent tous une femme âgée avec un jeune homme, en en faisant le ressort narratif principal, Septième Ciel ose montrer deux personnes vieilles, supprimant ainsi l’asymétrie de la relation.

Enfin, le regard féminin se manifeste dans la création du personnage de Rose, désirante, initiatrice, qui ne s’excuse pas d’être là, qui n’est pas gênée de désirer (contrairement aux personnages interprétés respectivement par Françoise Fabian, Fanny Ardant et Emma Thompson dans les films mentionnés ci-dessus), avec qui l’on vit l’expérience. C’est ce qu’Iris Brey formule ainsi : « Si l’on devait définir le female gaze, ce serait donc un regard qui donne une subjectivité au personnage féminin, permettant ainsi au spectateur ou à la spectatrice de ressentir l’expérience de l’héroïne sans pour autant s’identifier à elle ».

Est-ce que Jacques finalement n’est pas un simple objet de désir ?

Faire d’un personnage un objet de désir, pour peu qu’on le fétichise, relève typiquement du male gaze ! Qu’est-ce qui différencie un sujet d’un objet ? De façon triviale, nous pourrions poser que l’objet subit alors que le sujet agit. Certes Jacques est malmené par les femmes qui l’entourent : sa fille Isabelle (interprétée par Irène Jacob) le met en maison de retraite sans lui demander son avis, Rose jette son dévolu sur lui en lui reniflant le cou, une des aides-soignantes le traite comme un petit garçon à qui on dit de mettre une couche. Mais cela ne représente que les deux premiers épisodes de la série (sur les dix), le personnage se déploie ensuite et agit, refusant les injonctions de sa fille, séduisant Rose, remettant en place ceux qui lui manquent de respect.

Cette polarisation entre une masculinité hésitante incarnée par Jacques et une féminité audacieuse incarnée par Rose, se retrouve dans tous les autres personnages. Face à cette histoire d’amour et de sexe, les personnages féminins réagissent positivement (la fille de Jacques, les aides-soignantes, l’adjointe de direction) alors que les personnages masculins sont mal à l’aise (le fils de Rose, le médecin coordinateur, le directeur de l’EHPAD).

Septième Ciel témoigne d’un regard féminin en nous faisant vivre une expérience du désir dans une relation amoureuse dénuée de rapports de domination. Il s’agit d’explorer d’autres désirs, de s’affranchir des normes de genre, le temps d’une fiction…

Pénétration questionnée, cuni encensé !

On sait que la sexualité est un haut lieu de prescriptions normatives. Dans le même esprit que la série Sex Education, également créée par une femme (Laurie Nunn), qui abordait la sexualité du point de vue des adolescents pour amener vers un questionnement des normes, Septième Ciel, à travers ses personnages principaux, mais aussi secondaires, vient interroger les conceptions traditionnelles d’un « bon sexe » qu’on pourrait définir par la formule : « pénétrer et jouir, telle est la voie du plaisir ! ». La série questionne la pénétration « qui règne en maître, [qui] passe pour naturelle. Personne ne la voit comme socialement construite », comme l’écrit Martin Page dans son essai Au-delà de la pénétration (2020). Il ajoute : « j’ai l’impression que les hommes partisans de la pénétration exclusive ont peur de la sexualité non circonscrite. […] Ils sont terrifiés par une sexualité qui déborde et serait une aventure ». Septième Ciel prend le parti de l’aventure et montre des hommes certes étonnés mais dont l’œil dit « et pourquoi pas »… peut-être finalement libérés d’une quête de la performance qui épuise plus qu’elle ne satisfait.

Si la pénétration fait l’objet d’un discours, le cunnilingus fait l’objet d’une image. Ce qui n’a rien de banal dans la façon de montrer un personnage féminin. Dans un autre essai intitulé Sex and the series (2018), Iris Brey explique que les personnages « en ne reproduisant pas des comportements stéréotypés et en démontrant une puissance d’agir permettent de fluidifier les normes. Le cunnilingus devient une performance qui caractérise l’autonomie du personnage lorsqu’il est réalisé à l’écran pour son plaisir », allant jusqu’à qualifier la pratique de « sorte de girl power où la langue des hommes serait utilisée pour permettre aux femmes de jouir ».
Plaisir féminin, rejet de la performance, maladresses et tâtonnements curieux, conversations autour du sexe témoignent d’une audace qui ne verse jamais dans la vulgarité.

A bas le double standard !

Tant sur la forme, en nous proposant une expérience du désir, que sur le fond, en déconstruisant les normes qui font parfois de notre intimité un lieu de domination et de performance, Septième Ciel nous permet d’envisager d’autres possibles, toujours joyeux, jamais honteux.

Au-delà, la série aide à se projeter dans une vie de femme, qui ne s’arrête pas à 50 ans. Dans son célèbre article "The double standard of ageing", Susan Sontag montre que le jugement de la société sur l’avancée en âge suivant qu’on est un homme ou une femme s’exerce selon « deux poids, deux mesures ». Elle propose une nouvelle voie face à cette obsolescence féminine imposée en écrivant :« Les femmes ont une autre option. Elles peuvent aspirer à être malignes, et pas seulement gentilles ; à être fortes, et pas seulement élégantes ; à être ambitieuses pour elles-mêmes, et pas seulement en matière d’hommes et d’enfants. Elles peuvent s’autoriser à vieillir naturellement et sans gêne, en protestant et désobéissant aux normes qui découlent de ce double standard du vieillissement. » Elle nous enjoignait alors à ne plus avoir peur de vieillir et même à le revendiquer. Et j’ai l’impression que les auteur.ices de Septième Ciel l’ont entendue !


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