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Jacques Audiard / 2021

Les Olympiades


Par Chloé Pottiez / jeudi 13 janvier 2022

Une comédie romantique à l’époque du cybersexe

Au moins, on ne pourra pas dire qu’il n’a pas essayé. Jacques Audiard, réalisateur bien installé du cinéma français, a voulu filmer les aspirations d’une certaine jeunesse en quête d’une nouvelle manière d’habiter le monde et de construire sa vie affective. Le film dépeint en noir et blanc quelques trentenaires urbains, cultivés, diplômés, aux valeurs plutôt progressistes et dont le rapport à la sexualité semble désacralisé ou du moins, dédramatisé.

Les Olympiades du sexe

Jacques Audiard dit avoir voulu créer une sorte de Ma Nuit chez Maud (Éric Rohmer, 1969), c’est-à-dire un film sur l’amour, les sentiments et la manière dont le langage s’articule au désir sexuel. Dans le film de Rohmer, qui est aussi en noir et blanc, il ne se passe finalement « rien » entre les deux personnages : le discours a pris la place de la sexualité. Alors que dans Les Olympiades (« du sexe », dit même Audiard), ce sont d’abord deux champion·ne·s de la sexualité qui sont mis·e·s en scène : Camille et Emilie (incarné·e·s respectivement par Makita Samba et Lucie Zhang). Lui est noir et prof, elle est asiatique et téléconseillère, ils vivent tous les deux en colocation à « Olympiades », nom d’un quartier densément peuplé du sud du 13e arrondissement de Paris, où de grandes tours – de plus de 30 étages parfois –, abritent les familles d’immigrés asiatiques ayant fui les guerres en Asie du Sud dans les années 1970. Camille et Emilie font l’amour avant de parler, ils performent une sexualité énergique et multiple. La relation de sex-friends-colocs qui s’instaure devient rapidement asymétrique car, bien évidemment, la fille va s’attacher et le garçon va mettre du temps pour se rendre compte qu’il l’aime aussi. Camille le garçon commence par fixer les limites d’une relation purement sexuelle quand Emilie assume plus frontalement la place des sentiments.

Jusque-là rien de bien nouveau sous le soleil de Paris… n’était l’âpreté avec laquelle Emilie se défend de l’emprise de ses émotions. Leurs rôles respectifs restent assez convenus. On se demande même pourquoi il y a eu besoin de la bande dessinée d’Adrian Tomine, Les Intrus, pour monter le scénario. En effet, dans les cinq histoires qui composent cet album, le dessinateur fait défiler des tranches de vies étatsuniennes engluées dans un quotidien aseptisé et un rapport contrarié à l’American Dream… De la BD émanent une sorte de pesanteur et une mélancolie qui rappellent, dans la géométrie des décors et les aplats, la démarche de Hopper. On est loin des badinages amoureux et de cette énergie du désir que filme Audiard dans Les Olympiades. Et puis, on tombe sur l’histoire d’une jeune étudiante californienne que ses camarades confondent avec quelqu’une d’autre. C’est principalement cette histoire que Céline Sciamma dans un premier temps puis Léa Mysius ensuite ont choisie de scénariser et d’enrichir pour donner un film polyphonique auquel il faut ajouter, en plus de Camille et Emilie, deux autres personnages féminins : Nora et Amber Sweet.

Marlène Dietrich au pays du cyber sex

Nora, incarnée par Noémie Merlant, vient à Paris pour reprendre des études. Dans le couple qu’elle va former un moment avec Camille, couple hétérosexuel donc, quelque chose ne fonctionne pas : s’il y a bien une forme de désir entre eux, aucun ne parvient vraiment à jouir de la relation à l’autre. D’ailleurs, les scènes de sexe entre ces deux personnages sont filmées de manière assez convenue, pour ne pas dire dans la tradition du male gaze. Que ce soit volontaire ou non de la part du réalisateur, cette relation ne s’avère pas convaincante, tant dans l’alchimie globale du couple que dans son rapport à la caméra et à l’écran… Camille réifie Nora en en faisant un objet de désir inatteignable et pense avoir trouvé l’amour, le vrai. Nora est si opaque à elle-même qu’elle confirme son statut de beauté insensible et impénétrable.
En fin de compte, Nora choisit de se consacrer à une relation virtuelle née d’une pure coïncidence : confondue par ses camarades de fac avec une camgirl que certains fréquentent, Amber Sweet, elle retrouve cette dernière en ligne sur son chat vidéo, lui parle, en la payant d’abord, en privé ensuite. C’est dans cette relation virtuelle et plus encore, dans la mise en scène de cette relation, que le film trouve sa profondeur et que le choix du noir et blanc par Jacques Audiard se révèle pertinent.
L’écran de l’ordinateur qui illumine le visage de Noémie Merlant, quand elle retrouve le soir ou la nuit son amie, rappellent les premiers films de cinéma dans lesquels la lumière se concentrait, parfois par flashs, sur des visages. Le noir et blanc souligne la lumière peu diffuse qui donnait un caractère intimiste à ce cinéma expressionniste.
A mesure que Nora se rapproche de cet écran, elle s’apaise et vient crever l’écran par sa fragilité et l’émotion qu’elle inspire. Face à son écran, « derrière » lequel parle cette hardeuse qui lui ressemble, Nora se découvre. Cette relation virtuelle dans laquelle Nora trouve l’authenticité qui échappait au schéma hétérosexuel assez convenu auquel le scénario la destinait, me semble être un bel hommage au cinéma, à son pouvoir de renouvellement et à sa capacité d’autoréflexion.

Une comédie romantique

Peut-on dire que Jacques Audiard a réussi son pari de filmer l’amour en 2022 ? Dans une certaine mesure oui, mais sans avoir recours au réalisme. Ainsi, pour l’apprécier, il faut prendre ce film pour ce qu’il est : une comédie sentimentale qui rappelle un peu les premiers films de Christophe Honoré dans les hésitations et le marivaudage de ses personnages. Un film esthétique et contemplatif, avec une mise en scène qui frôle parfois l’étrange et le fantastique ; mais aussi un film qui, malgré sa volonté affichée de représenter la jeunesse française comme elle est – avec sa diversité ethnique et sa difficulté croissante à répondre à la quête de sens – n’en romantise pas moins les conditions de vie des classes populaires dans les grands ensembles. Des Olympiades, cadre censé constituer le cinquième personnage, on ne retient finalement que l’aspect esthétique : vols d’oiseaux, panoramas vertigineux sur la ville, grands espaces…
Néanmoins, dans la mise en scène de ces relations amoureuses virtuelles où, comme au cinéma, l’écran du portable, de l’ordinateur fait lien, le film témoigne de son époque.


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