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Kiyoshi Kurosawa / 2021

Les Amants sacrifiés


Par Harry Harootunian / lundi 3 janvier 2022

Un mélodrame où la vraisemblance est sacrifiée à l'esthétique


Le tout récent film de Kiyoshi Kurosawa, L’Épouse de l’espion, inexplicablement traduit en français par Les Amants sacrifiés, revisite le thème de la résistance et de l’espionnage en temps de guerre, au Japon à la veille de la guerre du Pacifique (1941-1945). Les "amants" du titre français ne sont pas du tout des amants mais un mari et son épouse, et la question du sacrifice n’est pas une intention consciente puisqu’ils semblent poussés par la volonté de dénoncer un crime de guerre. Mais ce film en rappelle un autre réalisé à la fin de la guerre en 1946 par Kurosawa Akira (aucun lien de parenté entre les deux réalisateurs), intitulé Je ne regrette rien de ma jeunesse, également centré sur un jeune couple, un étudiant politiquement radical et la femme qui devient son épouse. Mais la similitude s’arrête là.

La principale différence entre les deux films est que le scénario du premier film est vaguement basé sur un épisode historique qui fait toujours autorité, tandis que le plus récent ne peut prétendre à une telle référence et sacrifie la vraisemblance historique à l’esthétique cinématographique. Le film d’Akira Kurosawa s’inspirait de l’épisode réel de l’espion japonais Hotsumi Ozaki, associé à l’agent double soviétique Richard Sorge, et il fut le seul Japonais à être exécuté pour trahison lors de la dernière guerre, tandis que L’Épouse de l’espion relate le récit fictif d’un homme d’affaires japonais prospère qui découvre les activités de la tristement célèbre Unité 731 au sein de laquelle l’armée japonaise menait en Mandchourie des expériences illégales en bactériologie de guerre sur des sujets chinois vivants. Si l’Unité 731 est une réalité historique, le reste de l’histoire est inventé. Le scénario ne correspond pas à la réalité de l’horreur des expériences japonaises sur des sujets humains et ne dépasse jamais le niveau d’une fantaisie artificielle qui ne convaincrait pas le spectateur de cinéma le plus naïf. Il est pratiquement risible que ce jeune homme d’affaires américanisé et soucieux de la mode, Yūsaku, et son neveu Fumio fassent un court voyage d’affaires en Mandchourie et reviennent avec des preuves compromettantes des expériences terribles et des morts qu’elles ont infligées.

Avant même son départ pour la Mandchourie, l’homme d’affaires est averti par la police militaire qu’il est surveillé en raison de sa préférence pour le mode de vie et la culture occidentales et de son amitié avec les étrangers. À son retour, armé des preuves nécessaires, Yūsaku veut diffuser au nom de la " justice " (niant ainsi être un espion américain) les informations qu’il a découvertes sur le travail de l’Unité 731. Ces activités de l’Unité 731 sont bien connues des historiens japonais commeIenaga Saburo : il les a révélées dans un manuel scolaire qui a été censuré par l’État, ce qui a conduit à des décennies de procès (1965, 1967, 1982) pour gagner le droit d’être publié.

Une grande partie du film suit la tentative de Yūsaku et de sa femme Satoku de transmettre les informations aux Américains une fois qu’il devient évident que la guerre avec les États-Unis est imminente. Un plan désespéré échoue, et Yūsaku se rend aux États-Unis via Shanghai, pendant que Satoku est appréhendée, interrogée et libérée, mais internée dans un hôpital pour malades mentaux ; elle préfèrera la santé mentale de l’hôpital à la liberté dans un Japon déchiré par la guerre. Les rumeurs de la mort de Yūsaku se révèlent fausses et Satoku s’embarque pour les États-Unis à la fin de la guerre en 1945. Le contraste avec le film précédent de Kurosawa Akira est instructif : une fois le jeune espion communiste exécuté, sa femme retourne à la ferme familiale et commence à travailler la terre avec sa mère, dans l’espoir d’expier la mort de son mari et de laver la tache de sa trahison.

La question que l’on doit se poser à propos de L’Épouse de l’espion est de savoir pourquoi Kiyoshi Kurosawa a choisi de se concentrer sur un cas de résistance à l’effort de guerre du Japon en lien avec la découverte des expériences bactériologiques illégales menées par le Japon sur des humains, et de rendre cette information publique plusieurs décennies après la fin de la guerre. L’une des explications possibles pourrait être une conscience tardive de la guerre froide qui l’a incité à réécrire l’histoire de la résistance au Japon pendant la guerre, en déplaçant le point de vue des espions soviétiques vers un homme d’affaires japonais américanisé et sa femme, en quête de justice. La première version (attestée) de cette histoire est tragique ; la seconde (inventée) est comique parce qu’invraisemblable.

Dans les deux films, les deux femmes agissent finalement pour servir leur mari, en tant qu’épouse "traditionnelle", ce qui signifie le suivre et collaborer avec lui. Dans le film de Kurosawa Kiyoshi, la femme semble très moderne, mais finalement elle décide de collaborer au projet d’espionnage de son mari et accepte d’être cachée dans une caisse dans la soute d’un cargo pour partir pour les États-Unis, jusqu’à ce que la police militaire l’appréhende. A la fin du film, sa décision d’aller aux États-Unis peut être interprétée comme un désir de rejoindre son mari (contrairement au contre-sens du sous-titre français, la mort du mari est une fausse nouvelle).



> générique

Polémiquons.

  • Bien que nous visionnons des images d’archives japonaises, les activités de l’Unité 731 semblent n’être qu’un prétexte pour traiter d’une question d’importance : doit-on tout sacrifier pour remplir une mission d’un intérêt humainement supérieur ?
    A priori le réalisateur répond oui et cela n’est pas trahir !
    Une période de tension : régime militaire japonais et libertés individuelles se restreignant, conquêtes coloniales japonaises, exterminations de population conquise, seconde guerre mondiale très proche, etc. Comment transmettre l’information sur l’ignominie ?
    Un couple marié amoureux, lui plutôt raisonné, elle plus passionnée.
    Elle dénonce un membre de sa famille très lié à son mari pour le protéger : l’homme est arrêté et torturé.
    Lui dénonce son épouse pour mieux s’échapper du Japon et transmettre le renseignement : elle est arrêtée et enfermée.
    Sacrifice de liens familiaux harmonieux, sacrifice de leur amour.
    Y-a-t-il une fin heureuse ? Ce n’est pas sûr : rien ne dit qu’elle rejoint son mari aux USA. Ce n’est pas clair.
    Et d’ailleurs comment leur amour pourrait résister à tant de trahisons.
    Libre au spectateur de choisir.

  • La traduction du titre du film est en effet injustifiée, certainement une volonté de rappeler Mizoguchi (Les amants crucifiés) pour attirer les cinéphiles, alors qu’il n’y a aucun rapport. Ceci étant dit, le film ne prétend pas à la vraisemblance, c’est plutôt une uchronie dans laquelle il rappelle l’existence des crimes de guerre du Japon dans un film grand public, ce n’est pas à négliger dans le contexte actuel du Japon. Tout le reste est romanesque, montre la complexité au sein du couple des rapports de force qui s’inversent dans des rebondissements inattendus. Un film plutôt réussi.

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