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Bruno Podalydès

Les 2 Alfred


Geneviève Sellier / jeudi 1er juillet 2021

Encore un père seul chargé d'enfants!


Par certains aspects, Les 2 Alfred, la dernière comédie de Bruno Podalydès, fait écho à deux comédies récentes nettement plus noires : Effacer l’historique de Kervern et Delépine et Allez les cons d’Albert Dupontel. Il s’agit chaque fois de dénoncer l’absurdité de la civilisation du Big data, où les êtres humains disparaissent derrière la novlangue des informaticiens, qui ne frappe pas seulement les pauvres mais aussi les couches moyennes supérieures.

Mais, fidèle à son style "poétique", Bruno Podalydès propose une variation nettement plus légère (et plus paresseuse) de cette thématique :

un père de famille au chômage et en froid avec sa femme qu’il a trompée avec une employée de Pôle emploi « sexuellement agressive », doit cacher qu’il a des enfants pour retrouver un boulot dans une « startup » où on fait du « reacting process » dans un local où on pratique le « mobil desk », la « coolitude » et la relaxation, tout en harcelant les employé.es sur leurs résultats. L’intrigue développe une sorte de cauchemar futuriste repeint en rose grâce aux bons soins du réalisateur-acteur lui-même, incarnant une espèce d’ange gardien qui tire notre héros des multiples chausse-trappes qui l’attendent. Cette astuce scénaristique est typique d’un comique qui se refuse à affronter la noirceur du monde qu’il dénonce : chaque fois qu’Alexandre (Denis Podalydès) est coincé par l’accumulation des mensonges qu’il doit faire, entre ses deux enfants dont il a la charge (sa femme est en mission pour deux mois dans un sous-marin) et qu’il doit cacher à son employeur – "No kids" est la devise de l’entreprise –, les exigences d’un travail dont il ignore les tenants et les aboutissants, et Séverine, sa supérieure colérique (Sandrine Kiberlain), le sympathique Arcimboldo (Bruno Podalydès) dont il a fait connaissance à la crèche parentale, arrive comme Zorro et trouve des solutions pour le sortir de ces mauvais pas. La cible du film, c’est l’exigence sans limites des boulots où il faut être « dispo H24 » pour parler comme les chantres macronniens de la nouvelle économie, ce qui oblige les employé·es à cacher qu’il/elle·s sont également parents ; et ce sont aussi les petits boulots précaires qu’Arcimboldo multiplie, comme recharger la nuit des drônes-livreurs.

On peut remarquer qu’une fois de plus dans le cinéma français, ce sont les pères qui ont la charge (entière) des enfants, contrairement à ce qui se passe dans la réalité sociale… Le titre fait référence aux deux peluches identiques indispensables à la survie de la petite Ernestine, que son père oublie régulièrement, bien entendu ! Ce père de deux enfants en bas âge (Ernestine est un nourrisson), est incarné par Denis Podalydès, qui n’a plus l’âge du rôle (58 ans à l’époque du tournage, mais on sait bien que les acteurs n’ont pas de date de péremption, contrairement aux actrices). La presse people s’est fait l’écho avec attendrissement de la première paternité de l’acteur en 2014 (il avait 51 ans), mais on peut supposer, compte tenu de son activité toujours intense, qu’il n’a pas la charge de son enfant… comme la plupart des hommes qui font ou refont des enfants à un âge avancé avec une femme qui a en général la moitié de leur âge… (Denis Podalydès cache soigneusement l’identité de la mère mais on peut faire le pari qu’elle n’a pas le même âge que lui !!!)

En revanche, Sandrine Kiberlain (53 ans), elle, a l’âge de son rôle puisqu’elle est la mère d’une jeune fille (Luala Bajrami, 20 ans) qu’elle est contrainte de présenter comme sa stagiaire. Dans la "vraie vie", elle est la mère de la fameuse [1]https://www.genre-ecran.net/?Seize-... qui vient de commettre son premier film à 19 ans...
Le film est ponctué de gags provoqués par l’informatisation généralisée : une voiture autonome qui n’en fait qu’à sa tête, des drônes-livreurs que des précaires se disputent la nuit pour les recharger, des ordinateurs-robots sur roulettes qui permettent au patron de faire des visio-conférences en mouvement et de pister ses employés. Mais le rythme du film est un peu poussif : il manque visiblement quelques mois d’écriture : on sait que le scénario en France est l’activité la plus mal payée parmi les métiers du cinéma…

Et parce que la comédie de Bruno Podalydès se veut rose, contrairement aux maux qu’elle dénonce, nous aurons droit à un happy-end généralisé : les employé.es organisent un « outing » collectif pour imposer leur droit de s’occuper de leurs enfants, pendant que Séverine tombe dans les bras d’Arcimboldo, tandis que Vanessa Paradis prête son concours amical pour incarner l’épouse sous-marinière du héros qui, en uniforme d’officier, rentre pour lui donner le baiser de la réconciliation ! Ce clin d’œil final d’une star ressemble furieusement à du name-dropping : Bruno Podalydès nous indique ainsi qu’il joue désormais dans la cour des grands !


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