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Naël Marandin

La Terre des hommes


Geneviève Sellier / mardi 21 septembre 2021

Viol sous emprise en milieu paysan


On a assisté récemment à une vague de films sur le monde paysan. Des documentaires : Sans adieu (2017), Les vaches n’auront plus de nom (2020), Cyrille, agriculteur, 30 ans, 20 vaches, du lait, du beurre, des dettes (2020), et des fictions : Petit paysan (2017), Roxane (2019), Ce qui nous lie (2018), Normandie nue (2018), Au nom de la terre (2019), Revenir (2020), La Nuée (2021). Dans des genres différents et avec des ambitions variables, ils attirent l’attention des urbains sur les difficultés croissantes, économiques, sociales et psychologiques que vivent les agriculteur·ices.

Mais la nouveauté de La Terre des hommes est de montrer que ce monde n’échappe pas non plus aux rapports de domination genrée. On s’en doutait un peu, mais la description qu’en fait Naël Marandin (sur un scénario co-écrit avec Marion Doussot) est à la fois subtile et implacable.
Constance (Diane Rouxel, déjà tête d’affiche dans Volontaire en 2018) est la fille d’un agriculteur (Olivier Gourmet), qui veut reprendre l’exploitation de son père, malgré les difficultés que celui-ci affronte, face à ses voisins qui lorgnent sur ses terres. Elle fait équipe avec son fiancé Bruno (Finnegan Oldfield, vu récemment dans Gagarine), et le président de la coopérative, Sylvain (Jalil Lespert), soutient son projet innovant pour qu’elle puisse obtenir des aides. Elle est ballotée entre les bonnes et les mauvaises nouvelles jusqu’au soir où elle vient voir Sylvain, affolée par un courrier refusant son dossier : il la rassure si bien qu’elle se retrouve dans ses bras, paralysée quand l’embrassade se transforme en baisers et en attouchements rien moins qu’amicaux… Entre sidération et emprise, elle subit le viol et repart hébétée dans la nuit. Désormais, sa vie se transforme en cauchemar : la honte de n’avoir pas su/pu résister l’empêche d’en parler à son fiancé et à son père, et la crainte de tout perdre, y compris son projet professionnel, la maintient sous l’emprise de cet homme bien sous tous rapports, bon père de famille et dirigeant syndical efficace.

Il faudra la fuite de son fiancé le jour du mariage, quand il découvre leur liaison, pour qu’elle se décide à porter plainte, malgré la « fragilité » de son témoignage, comme le lui explique le gendarme qui va la confronter avec son violeur, lequel n’a pas de mal à protester qu’elle était consentante.
La force du film est de nous faire vivre ce traumatisme du côté de la victime, pour nous permettre de ressentir tous les pièges de cette zone grise si banale, où le violeur est un familier qui ne fait jamais acte de violence explicite. La domination masculine la plus ordinaire est décrite de manière extrêmement subtile, y compris dans ses effets sur les femmes qui ont intériorisé qu’elles doivent se rendre sexuellement disponibles quand on leur fait la faveur de s’intéresser à elles. Et le film montre aussi les terribles retours de bâton du boy’s club quand elles ne courbent plus l’échine.
L’épilogue n’est pas absolument convaincant : les péripéties qui amènent le retournement de situation et le « happy end » sont peu vraisemblables dans le contexte hostile que le film a souligné, mais cette fin a le mérite de mettre en avant la capacité d’agir de la jeune femme. Le monde paysan y apparaît comme ni meilleur ni pire que le monde de la finance ou le monde des bureaux : la domination masculine s’y joue à l’intérieur de rapports de force capitalistes qui transforment les hommes en prédateurs, que ce soit entre eux, vis-à-vis des femmes ou sur la terre et les animaux qu’ils exploitent.


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