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Killing Eve


Un policier au sous-texte lesbien

>> Marta Boni

jeudi 7 mai 2020

« Tu me plais, mais pas autant que ça. N’oublie pas. La seule chose qui te rend intéressante, c’est moi » (Villanelle à Eve, S02E06 « I Hope You Like Missionary »).

Killing Eve est une série de BBC America adaptée du roman Codename Villanelle (2018) de Luke Jennings, qui raconte les péripéties d’une tueuse à gages de la mafia russe. Comparé à James Bond pour son mélange de style luxueux et de cruauté, ainsi qu’à Nikita (Luc Besson, 1990) en tant que portrait d’une tueuse, le livre avait connu un discret succès comme série de romans courts publiés comme e-books. Il sera adapté pour le petit écran en 2018 par Phoebe Waller-Bridge, la scénariste et productrice britannique de Fleabag [1] (BBC Three-Amazon, 2016-2019), série dont l’humour pince-sans-rire ne cesse, même après sa clôture, de susciter les hommages des publics sur les réseaux sociaux ainsi que les éloges des critiques. Entre révérence aux canons du genre policier, goût pour le Grand-Guignol et inclusivité de personnages queer, la spécificité de Killing Eve consiste dans la construction d’une relation magnétique entre deux protagonistes complexes, la détective Eve Polastri et la tueuse Villanelle, magnifiquement jouées respectivement par Sandra Oh et Jodie Comer [2]. Il s’agit d’un des succès les plus intéressants du panorama U.S. récent [3].

Killing Eve détonne, par la dose déstabilisante d’humour qu’elle injecte dans la forme de la série d’action, tout en ciselant des psychologies de femmes qui se questionnent, se perdent, évoluent, dans une chasse-poursuite sans fin. Surtout, la série détourne les stéréotypes de la fiction qui voient les femmes agir (seulement) par amour (ou par haine) d’un homme. Le mécanisme sériel fonctionne, ici, en promouvant l’autonomie des personnages féminins, représentés comme professionnelle ou criminelle accomplie, en plein contrôle de leurs moyens... jusqu’à preuve du contraire.

La force des épisodes se déploie magistralement grâce au jeu des actrices – la mimique faciale de Jodie Comer est comparable à celle d’une Katherine Hepburn à son meilleur - et par la récurrence de situations farfelues, teintées d’un goût rétro pour cette télévision où l’on racontait des histoires de détectives de façon linéaire [4]. On y expose, par la répétition et la progression de tropes du genre policier, l’attrait du crime, qui se manifeste dans la tentative (d’Eve, mais aussi des publics) de résoudre l’énigme de l’existence de Villanelle. Ce tissu narratif au bout du compte très rassurant est parsemé de situations saugrenues et d’absurdités policières technophiles à la 007 qui semblent nous inviter à ne jamais prendre les choses trop au sérieux, provoquant un plaisir proche du vaudeville (travestissements, ruses, blagues, clowneries), mais aussi nous encourageant à réfléchir au sens (de moins en moins) caché de l’histoire, notamment dans l’observation du regard sombre qui parfois voile les yeux maquillés de Villanelle. Ces ingrédients, bien assaisonnés de sucre glace aux couleurs pastel et plongés avec exotisme dans des villes européennes [5], font le charme d’un programme qui met au centre une tension encore plus puissante que celle, relativement simple, entre le poursuivant et le poursuivi.

Des femmes complexes

Eve Polastri est une détective blasée, qui stagne dans une relation frustrante avec son mari et qui se laisse absorber par son travail. Elle a, dès le début, l’intuition prodigieuse que le tueur sur les traces duquel elle enquête est une femme. Les fans de Grey’s Anatomy (ABC, 2005 -) retrouvent avec bonheur Sandra Oh, la chirurgienne cardiothoracique Cristina Yang. Oh amène l’assurance d’une femme talentueuse dans sa profession, certaine de son intelligence, toujours directe dans son expression sans jamais être vraiment cynique. L’actrice, d’origine coréenne, amenait, conformément à la politique de la scénariste-productrice Shonda Rhimes, une diversité qui contribuait au renouvellement des représentations télévisuelles. Le corps et les gestes d’Eve Polastri sont aussi gauches et peu normés que ceux d’une Cristina refusant de se parer en épouse parfaite ou femme séduisante. Plus âgée que l’interne en médecine de Grey’s Anatomy, ne cachant pas ses rides ou la fureur désordonnée de ses cheveux, drapée d’un imperméable trop large sous la pluie londonienne, elle est maintenant plus proche d’un chien à truffes que d’une diplômée de Stanford.

Le visage d’Eve, sur le temps long de l’ensemble des épisodes, se défait par la fatigue, la colère, la douleur ou l’exaspération. Ceci nous rappelle l’immense Stella Gibson (Gillian Anderson) et sa chute causée par la transgression des frontières du professionnel et du personnel dans The Fall. Une femme, plus très jeune, qui se cherche, tout en cherchant la solution à l’énigme policière. Au début de la saison 3, nous retrouvons Eve isolée, ayant perdu son mari et tous ses privilèges professionnels, qui fait la vaisselle dans un restaurant coréen.

Quant à Villanelle, il s’agit d’une femme capable de perpétrer des meurtres sans aucune culpabilité ni émotion. Elle vit pour le plaisir, son comportement enfantin étant toujours léger, froid en apparence. Reine du déguisement, elle apparaît tantôt habillée en livreuse (S03E01), tantôt parée en robe longue rose signée Molly Goddard, place Vendôme (S01E02). Elle a un corps qui correspond aux normes occidentales de la beauté féminine, mais elle s’en sert de façon tantôt séduisante tantôt farfelue, drôle. Elle est capable de se glisser à l’intérieur d’une valise pour se rendre dans une villa en Toscane où elle doit poignarder un homme d’affaires (S01E01), ou, portant un masque de cochon, de couper en deux un homme en l’exposant dans une cabine de travailleuse du sexe à Amsterdam, tout comme d’envoyer, le soir, une romantique décoration florale à Eve. Villanelle se met en scène, en mutant avec une habileté vertigineuse. La chasse-poursuite en devient un jeu de devinettes, le meurtre prend toujours un côté hallucinant.

Ce qui est dérangeant chez Villanelle, mais qui s’inscrit bien dans la formule du slasher [6] télévisuel (Dexter, Hannibal, Bates Motel) est une représentation de la maladie mentale qui tend vers le parodique. Selon Sarah Barnett, à l’époque présidente et directrice générale de BBC America, « Dès le début, on se demandait comment intéresser les publics à une protagoniste psychopathe. Nous nous sommes dit : en la rendant hilarante, et en expliquant comment elle est devenue ce qu’elle est » [7].

Cependant, une lecture uniquement en termes de problèmes de santé mentale serait restrictive. Si, d’un côté, Villanelle semble ne pas avoir de sensibilité ni d’empathie, de l’autre elle est aussi habitée par une profonde mélancolie. Contrairement à d’autres personnages de femmes vengeresses, survivantes de viol comme Lisbeth Salander (The Girl With the Dragon Tattoo) ou La Mariée (Kill Bill), Villanelle a un passé d’amour douloureux non pas à cause d’un homme, mais à cause d’une femme, son ancienne professeure Anna. On lui dira, au sujet d’Eve (E04S02) : « Tu es un vrai gâchis, elle te rend faible. Tu le sais. Tu étais plus futée avant ».

De l’admiration…

Dans une entrevue pour le Wall Street Journal Magazine, Waller-Bridge, présentée comme une innovatrice en matière de télévision, affirme avoir voulu mettre en scène l’admiration d’une femme pour une autre femme, chose encore rare. Elle dit :

Les femmes sont davantage fascinées par d’autres femmes qu’elles ne le sont par les hommes. L’idée qu’il existerait une femme qui représente tout ce que tu n’es pas : cette partie de l’expérience d’être une femme est si riche et complexe. Je me bats pour créer des personnages de femmes qui surprennent et enchantent tout en ayant une complexité accrue ; c’est comme montrer un aspect un peu plus vaste de l’expérience d’être une femme d’une façon qui est quotidienne pour plusieurs d’entre nous même si on n’en parle pas beaucoup [8].

Au centre de la série se trouve la relation, d’abord professionnelle, de deux femmes, qui par ailleurs n’implique presque aucunement les hommes [9]. D’autres femmes, dans Killing Eve, se trouvent dans des positions de pouvoir, comme la supérieure hiérarchique d’Eve, interprétée par Fiona Shaw. En les montrant capables, organisées, la série nous présente d’abord les protagonistes comme investies dans leur enquête, leur tâche à réaliser. Rapidement, leur quête personnelle va dépasser la dimension de la mission imposée : elles s’affichent comme des êtres fragiles, brisés [10]. Elles sont emportées dans un mouvement tendant vers l’infini sériel où convergent harcèlement, amour non partagé, humiliation, passion brûlante, des thèmes encore peu explorés à la télévision et qui surtout ont rarement comme protagonistes des femmes, à l’exception peut-être de I Love Dick [11] (Amazon 2016-17).

… à l’obsession

La série joue sur une ligne fine qui est celle que les fans queer cherchent dans les fictions : le basculement entre une relation conventionnelle et une attraction homo-érotique. Alors que des situations criminelles de plus en plus complexes se multiplient dans l’arrière-fond, le désir, d’abord en filigrane, ne fait que grandir. L’enquête policière se mêle ainsi à un goût sauvage, sensoriel, lié à l’état fébrile de lorsqu’on traque, sent, chasse la proie, jusqu’au désir sensuel. C’est une chasse-poursuite typique des polars où le détective se mêle aux affaires des criminels, en allant trop loin (voir, dans les séries récentes, The Fall ou The Killing).

On lit dans le magazine indépendant queer Autostraddle : « C’est sans surprise que Killing Eve a, disons, résonné avec les lesbiennes. Le programme a réussi à cartographier, à l’intérieur de la relation entre une tueuse en série et sa poursuivante, une ardente histoire d’amour à distance, intense, à travers plusieurs pays » [12]. L’évolution de l’arc narratif sous-jacent va justement dans ce sens, de plus en plus explicite. Pensons à ce dialogue (dernier épisode de la saison 1) :

Eve commence par dire : « Je pense à toi tout le temps. […] Je pense à tes yeux et à ta bouche et à ce que tu ressens quand tu tues quelqu’un. Je pense à ce que tu manges au petit déjeuner, je… je veux juste tout savoir ».
Et Villanelle : « Moi aussi je pense beaucoup à toi. Je veux dire, je me masturbe beaucoup en pensant à toi ». Peu après, les deux femmes, tombant sur un lit l’une à côté de l’autre, semblent sur le point de faire l’amour. Ce sera Eve qui, après avoir déclaré : « Je n’ai jamais fait ce genre de choses », va finalement poignarder Villanelle pour ensuite s’enfuir dans les rues.

Eve et Villanelle ne concèdent rien au plaisir des hommes. Villanelle couche ouvertement avec des femmes ; lorsqu’elles sont prises dans un échange ou dans un rapport sexuel avec un homme, c’est toujours un geste utilitaire. De ce point de vue, le dernier épisode de la saison 2 est remarquable : Eve, tout en restant connectée à l’environnement sonore de Villanelle via un micro-espion, et la désirant désormais très fortement, décide, pour satisfaire son besoin sexuel, de coucher avec Hugo qui partage sa chambre d’hôtel.

Mais la concrétisation de l’acte est impossible. Lors du dernier épisode, fracassant, de la saison 2 à Rome, dans les ruines de la villa d’Hadrien baignées par le soleil, Villanelle propose à Eve de partir ensemble et d’aller vivre loin de tout, Eve ayant désormais accompli un geste qui la rapproche inévitablement de la vie de criminelle. Si ici l’utopie queer semble enfin tangible, ce sont (en plus de la culpabilité d’Eve) les besoins de la continuité sérielle qui empêcheront son aboutissement.

Nous assistons, tout au long de la série, au basculement, ingrédient essentiel, entre deux dimensions opposées, d’un côté une utopie queer impossible à réaliser et pourtant omniprésente et de l’autre l’affrontement de deux ennemies ; d’un désir charnel et d’un rappel à la norme ; d’une douceur presque saturée et d’une violence sanglante ; d’une plongée dans la passion amoureuse homo-érotique et d’un retour au genre policier. Loin d’invalider l’une ou l’autre de ces dimensions, Killing Eve nous invite à ne pas tout prendre au sérieux, mais à profiter de la richesse qui découle de cette incertitude créatrice et de la tension inébranlable entre deux femmes séparées l’une de l’autre. La télévision peut être bien jouissive.


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Voir aussi


[1Voir la critique de Ginette Vincendeau sur Le Genre & l’écran : https://www.genre-ecran.net/?fleabag-une-feministe-de-la-haute

[2Plusieurs prix soulignent son succès commercial et critique, entre autres le BAFTA 2019 comme Outstanding Drama Series, le Peabody Award 2019, un Golden Globe pour Sandra Oh en 2019 et une nomination aux Golden Globes 2020 pour Jodie Comer (Best Performance by an Actress in a Television Series - Drama) https://www.imdb.com/title/tt7016936/awards?ref_=tt_awd. En 2019, Comer a reçu, et Oh a été nominée pour le Primetime Emmy Award for Outstanding Lead Actress in a Drama Series (Wikipedia).

[4La série est composée de 8 épisodes de 42 minutes par saison ; deux saisons sont à l’actif et une troisième est en cours ; la série a été renouvelée pour une saison 4 (2020) : https://www.amc.com/shows/killing-eve/talk/2020/01/killing-eve-gets-early-season-4-renewal-ahead-of-season-3-premiere .

[6« Un slasher met systématiquement en scène les meurtres d’un tueur psychopathe, parfois défiguré ou masqué, qui élimine méthodiquement les membres d’un groupe de jeunes ou d’autres personnes, souvent à l’arme blanche ». https://fr.wikipedia.org/wiki/Slasher.

[9C’est cela qui fait dire à des critiques que la série s’inscrit dans l’ère post #metoo https://www.salon.com/2018/05/26/feminist-thriller-killing-eve-has-proven-a-perfect-show-for-the-metoo-era/

[10« Deux femmes brisées qui se poursuivent, dans l’ancienne tradition cinématographique du cat-and-mouse » : https://www.nytimes.com/2018/05/25/arts/television/killing-eve-sandra-oh.html consulté le 30 avril 2020.

[11Cette série, écrite par Jill Soloway, est inspirée du roman éponyme de Chris Kraus (1997) et décrit l’amour non partagé, obsessionnel, de Chris (Kathryn Hahn) pour un professeur d’art contemporain, Dick, dans le village texan de Marfa.