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Hommage à Michel Piccoli


>> Azélie Fayolle / mardi 26 mai 2020

Dignité et justesse


La mort de Michel Piccoli a eu pour moi un effet étrange d’une chose attendue – je connaissais son âge et surtout sa longévité cinématographique – et surprenant : tout le monde s’est mis à parler des films dans lesquels il avait joué, que j’avais vus pour une part, et parfois adorés, et dont je ne connaissais pas, ou seulement de titre, une autre grosse part. La floraison des nécrologies qui lui ont été dédiées a eu ceci d’étrange qu’elles me semblaient, quand elles n’étaient pas des calques les unes des autres, dévoiler à chaque fois une facette nouvelle du personnage, que je savais bon camarade des mouvements de gauche, mais pas aussi engagé qu’il l’a été et que l’a, par exemple, rapporté Julien Salingue sur son mur Facebook, ou ayant participé à des nanars salués, avec un mauvais goût revendiqué et discutable, par la page de l’émission Mauvais genres. Et moi-même, en me rendant compte que je l’avais vu, ou entendu, bien plus que je n’aurais pu le croire avant de regarder sa filmographie, j’ai pu voir que j’étais bien loin d’appréhender l’immensité et la diversité d’une carrière entamée dans les années 1940.


French Cancan

French Cancan

Jamais je ne l’avais soupçonné dans French Cancan (Renoir, 1955), dans lequel il joue le rôle (certes secondaire) du capitaine Valorgueil ; je n’avais pas reconnu, comme d’ailleurs personne ne l’avait fait, son souffle (off) dans Intervention divine d’Elia Suleiman (2002 et j’étais un peu gênée, un peu attendrie en découvrant, l’année dernière, Les Cent et Une Nuits de Simon Cinéma (1995) d’Agnès Varda. Je l’avais oublié dans Mauvais Sang (Carax, 1986), et son souvenir était à peine plus précis, mais réellement ému, dans La Voie lactée (1969), dans Le Charme discret de la bourgeoisie (1972) comme dans Le Fantôme de la liberté (1974) de Luis Buñuel.



Une chambre en ville

Je me souvenais beaucoup plus nettement dans Une chambre en ville (1982) de Jacques Demy, et surtout de son personnage de Simon Dame dans Les Demoiselles de Rochefort (1966) du même Demy, puis dans les deux documentaires réalisés par Varda sur Demy et ce film, et ce personnage de Simon Dame me paraît assez emblématique de mon oubli de la présence de Piccoli dans nombre des films que j’ai pourtant vus et aimés. Simon Dame, amour de jeunesse d’Yvonne Garnier (Danielle Darrieux), la mère des jumelles et de Boubou, dont il est le père, revient à Rochefort par nostalgie, accepte le départ de Solange (Françoise Dorléac), retrouve, à la toute fin du film, Yvonne, sans que la rencontre, peut-être la plus émouvante de tout le film, soit montrée – elle est tout juste esquissée.

Il est alors frappant de constater que l’humanité, et surtout la tendresse du personnage, prennent les couleurs de la passion destructrice et du féminicide dans Une chambre en ville  : l’amour autodestructeur d’Edmond Leroyer le rapproche, dramatiquement, du Guillaume Lancien des Demoiselles de Rochefort plus que du Simon Dame qu’il incarnait. La reprise du même acteur dans des rôles si proches et si différents, toujours relativement secondaires par rapport aux intrigues des films, a pu offrir à Demy l’approfondissement de la thématique amoureuse, qui parcourt ses films ; elle permet aussi, grâce au physique assez plastique de Piccoli, de tracer une continuité entre le grand amour et le quotidien, tout en opposant le bonheur érotique et la tragédie de la jalousie possessive. Voir l’acteur dans ces deux films rappelle en effet les deux attitudes possibles par rapport au départ d’un être aimé et à l’amour : le changement de registre, de la comédie sentimentale à la tragédie constitue bien une désapprobation morale, voire politique, de la part de Demy. La coloration, plutôt disgracieuse, de Piccoli en roux à étroit collier de barbe dans Une chambre de ville renforce cet antagonisme entre les deux attitudes amoureuses, qui, pourtant, peuvent être incarnées par un même homme à quelques années d’intervalle.

L’ombre de Michel Piccoli me semble ainsi planer sur une belle partie du cinéma français (et d’ailleurs) comme Simon Dame dans les Demoiselles  : avec , là où on ne l’attend jamais, et où on ne le reconnaît pas toujours, en tissant un des plus beaux fils rouges que peut offrir la cinéphilie, pour le cinéma bien plus que pour lui-même.



Polémiquons.

  • Une belle analyse de la carrière assez stupéfiante de Michel Piccoli. C’est en effet Jacques Demy qui a le mieux compris l’étendue du spectre de l’acteur allant du doucereux et élégant Simon Dame au monstrueux et diabolique rouquin Edmond d’une Chambre en ville. Il est dommage que son rôle important et très original dans Le Point du jour en 1949 soit si peu connu. Piccoli est y longiligne en mineur de charbon, frère de Marie incarnée par Loleh Bellon, l’un des rares films authentiques et féministes sur le milieu ouvrier et le bassin minier du Nord

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