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(Très) cher cinéma français, d’Éric Neuhoff


Le prix de la honte pour le jury Renaudot


>> Ginette Vincendeau

jeudi 14 novembre 2019

J’ai lu ce livre à sa sortie cet été, par curiosité, en me demandant : est-ce encore un pamphlet qui dénonce le « malaise » du cinéma français selon des arguments éculés (trop subventionné, trop intellectuel, acteurs trop payés, etc.), ou bien, comme la recension de L’Obs l’affirmait, le livre « le plus « marrant et le plus revigorant » de la rentrée par le « critique de choc » du Figaro  ? Ayant souvent entendu Neuhoff à l’émission de France Inter du dimanche soir, Le Masque et la plume, je savais à quoi m’attendre – une critique impressionniste où la provocation tient lieu d’analyse.

Mais je n’imaginais pas une telle nullité. Aucun argument, pas de références, quant aux recherches, n’en parlons pas. L’idée du livre tient en une phrase, « c’était mieux avant ». Avant, pour Neuhoff, ce sont les années 1960-1970, le temps de Melville, Truffaut, Sautet et (particulièrement prisé) Pascal Thomas. (Très) cher cinéma français est une longue diatribe indigeste contre le cinéma français contemporain. Échappent à l’opprobre quelques auteurs, naturellement masculins et marqués à droite : Frédéric Beigbeder, Yann Moix et, curieusement, compte tenu des salves de l’auteur contre les intellectuels, Arnaud Desplechin. Pour meubler, Neuhoff insère ici et là des descriptions de ses films préférés (comme Le Feu follet de Louis Malle) et de nos si belles actrices d’antan (Romy Schneider, Mireille Darc), ou bien il régurgite des anecdotes sur le festival de Cannes et les critiques de cinéma.

On pourrait juger que tout ceci n’a aucune importance, qu’il s’agit juste des tristes radotages d’un homme vieillissant qui regrette le temps où « les femmes étaient encore magiquement belles sur les trottoirs du boulevard Saint-Germain qui était à double sens » – si n’était, d’une part, la lourde misogynie du livre et d’autre part le fait, déprimant et indigne, qu’il a obtenu le prix Renaudot 2019 dans la catégorie « essai ».

Quelques voix, quand même, se sont élevées contre le livre, en particulier contre ses volées d’insultes envers Isabelle Huppert, son talent et son physique, insultes que je ne répéterai pas. Encore plus accablant est le regret du bon vieux temps où « il y avait de la folie. Il y avait de la passion. Peu importe que le bailleur de fonds n’ait eu qu’une idée en tête : séduire la starlette. C’était de bonne guerre. Qu’est-ce que le cinéma, après tout, sinon se retrouver dans un lit avec de jolies filles ? ». Même si #meetoo n’est jamais mentionné, on comprend alors ce qui anime véritablement l’auteur. Le temps où « on » pouvait en toute impunité « sauter sur les starlettes », c’était quand même mieux.

Cerise sur le gâteau, au machisme s’ajoute le mépris de classe : telle actrice ressemble à une « monitrice d’auto-école », d’autres à des concierges qui « se sont exilées sur les écrans. Genoux cagneux et jambes en X, cheveux filasse et fesses en gouttes d’huile, en comparaison l’anodine Martine Carol paraît une inaccessible déesse ». Je pourrais citer d’autres perles du même type, mais ce serait faire trop d’honneur à Monsieur Neuhoff. Je me contenterai de noter que, deux fois, il ose se plaindre que dans le cinéma français « le favoritisme règne en maître » (la même phrase est répétée textuellement – on ne relit pas les textes chez Albin Michel ?). C’est drôle, car au jury du Renaudot qui lui a attribué le prix, on remarque entre autres Jérôme Garcin, animateur du Masque et la Plume et Frédéric Beigbeder ; vous avez dit « favoritisme » ?

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