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Rectify

Ray McKinnon / 2013-2016

>> Gwenola Ricordeau  

Publié le samedi 21 janvier 2017




La série Rectify a été créée par Ray McKinnon. Elle a été diffusée aux États-Unis (2013-2016) par Sundance Channel et en France par Arte et Canal Plus.


Rectify raconte les quelques mois qui suivent la sortie de prison de Daniel Holden (Aden Young), après qu’un test ADN ait relancé les conjectures sur sa culpabilité dans le meurtre et le viol d’Hanna, sa petite amie. Avec la diffusion de la quatrième et dernière saison, les faits, pour lesquels Daniel a passé dix-neuf années dans le couloir de la mort en Géorgie (États-Unis), sont enfin élucidés. Mais Rectify propose surtout une description sensible des effets d’une incarcération et le portrait d’une famille qui y est confrontée. Lente et émouvante, la série est restée relativement confidentielle malgré des critiques généralement élogieuses.

Rectify met en scène de nombreuses relations (familiales ou amicales) entre hommes et des espaces essentiellement masculins, notamment ceux dans lesquels Daniel évolue : la prison, évoquée par flash-back, puis le New Canaan Project, une institution d’accueil et d’hébergement de sortants de prison. S’y ajoute le magasin de pneus (et sa clientèle masculine) que Janet (J. Smith-Cameron), la mère de Daniel, possède, mais que son conjoint, Ted, et son beau-fils, Teddy, gèrent. L’emprise des hommes se lit dans le sort de la cuisine de la maison familiale, à la transformation de laquelle Janet rêve : elle lui appartiendra bien moins qu’à tous les hommes qui y bricoleront.

Dans cet univers très masculin, Daniel détonne, notamment au regard des hommes que sont devenus ses copains de jeunesse. Loin du stéréotype fréquent du sortant de prison comme porté sur la sexualité (en particulier hétérosexuelle), le personnage de Daniel est peu viril, par son manque d’assurance et par sa difficulté à communiquer avec les autres et à prendre des décisions. La découverte progressive, au fil de la série, des agressions sexuelles qu’il a subies en prison complète ce tableau – au risque de produire, en creux, un portrait très réducteur des auteurs de crimes à caractère sexuel.

Malgré la part belle qu’elle fait aux hommes, Rectify comporte trois personnages féminins notables, mais tous construits par rapport à un personnage masculin : Janet est la mère de Daniel, Amantha (Abigail Spencer) est sa sœur et Tawney (Adelaide Clemens) est la femme de Teddy et la belle-sœur de Daniel. Par ailleurs, leur dévouement aux tâches domestiques, au travail émotionnel et aux activités religieuses correspond tout particulièrement à des stéréotypes féminins.

Mais la série met également en scène l’émancipation de ces trois femmes : Amantha, qui s’est jusqu’ici consacrée à son frère, reprend le contrôle de sa vie ; Janet apprend à laisser Daniel grandir et Tawney, en se séparant douloureusement de Teddy, renonce au confort de son foyer. Le personnage de Teddy est d’ailleurs, avec celui de Daniel, parmi les plus attachants de Rectify  : stéréotype du « beauf », il évolue positivement à la faveur de l’épreuve de sa séparation d’avec Tawney.

L’originalité de Rectify consiste à montrer ce qui l’est rarement à propos de la prison : les souffrances que subissent les proches (en particulier les femmes) d’un détenu et les difficultés auxquelles sont confrontés les sortants de prison et leur entourage. La famille (des blancs de la classe moyenne) que Rectify met en scène ne manque pas de ressources, mais son désarroi force notre empathie, quand bien même on ignore, jusqu’à la dernière saison, si Daniel est coupable ou innocent.

Le choix, fréquent dans les productions culturelles, de montrer un homme incarcéré pour un crime à caractère sexuel dont il est innocent est discutable. En effet, il occulte que pour ce type de crime, le risque d’être accusé à tort est dérisoire comparé à celui d’échapper à une condamnation, aux États-Unis comme en France. Ce scénario permet néanmoins de décrire comment se nouent et se dénouent les solidarités masculines. Si Rectify s’achève avec la promesse que justice sera rendue à Hanna, celle-ci reste, tout au long de la série, une victime invisible. À l’affrontement auquel les hommes se livrent au prétexte des crimes dont Hanna a été l’objet, s’opposent les épreuves auxquelles les femmes sont soumises, leur capacité d’y survivre et leur disposition à faire la paix (les mères de Daniel et d’Hanna).

Malgré sa finesse, Rectify n’échappe pas à la figure de la « femme salvatrice », avec notamment Tawney, qui fait de Teddy un homme meilleur, et Chloe (Caitlin FitzGerald), la jeune artiste avec laquelle Daniel va nouer une relation affective. Non seulement cette relation sert à (re)viriliser le personnage de Daniel, mais elle permet aussi à Rectify de s’achever sur une scène de retrouvailles entre Daniel, Chloé et son nouveau-né, une scène confondante d’hétéro-normativité.


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3 commentaires

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  • Papier fort intéressant. S’agissant d’une série que je ne connais que par le papier ici publié, je me risque pourtant à discuter, avec pour seule référence ce que vous dites.
    Faut-il attacher beaucoup d’importance à "l’innocence" du personnage si celle-ci n’est la "vérité" que dans la quatrième saison ? Cela ne laisse-t-il pas penser que pour ce dont parle vraiment le film, et qui n’est pas la question du traitement judiciaire et social du viol et du meurtre, cette innocence est en réalité peu importante ?
    Il est certain pourtant, que comme vous le dites, le choix de ce "dénouement" indique qu’un scénario est plus porteur mettant en scène le cas non attendu, l’innocence, plutôt que le cas tristement ordinaire, la culpabilité. Peut-être aussi y a-t-il là quelque chose de l’ordre du tabou : il est si difficile de parler de viol qu’en parler via l’innocence permet l’euphémisme... Mais l’innocence d’un personnage n’efface pas la réalité de l’acte criminel qui a été commis...Ce n’est pas lui, mais ... ça a eu lieu...
    Pourtant, ce choix de production plutôt d’une histoire d’accusé innocent, susceptible de rencontrer l’intérêt et la compassion, que celle d’un viol suivi de meurtre par la personne soupçonnée, jugée et punie constitue-t-elle une occultation de la complaisance ordinaire au viol et au machisme ? C’est peut-être forcer un peu l’interprétation que de l’affirmer. Après tout l’histoire montre bien que le tarif pour viol suivi de meurtre c’est 19 ans dans le couloir de la mort...Même si par ailleurs nous savons que ce tarif dans le monde réel trouve généralement le moyen de ne pas être appliqué...et le voyons dans ce film appliqué à la mauvaise personne...
    Une fiction plus responsable aurait-elle du, une fois le loser innocenté se mettre en quête du véritable violeur meurtrier machiste, pour que le happy end d’un côté soit équilibré de l’autre par une sanction narrative judiciaire méritée ?
    Répondre oui, c’est demander à une série d’être pédagogique et morale, symboliquement juste... Ce qui est affaire d’éthique et d’esthétique de la fiction.
    Mais au fond le film ne montre t il pas une réalité proche de celle que vous rappelez par ailleurs : les violeurs généralement s’en tirent...et si l’on prend quelqu’un, c’est probablement quelqu’un qui n’a pas toutes les ressources d’un mâle dominant stéréotypique ...
    Intéressante remarque par ailleurs que vous faites du paradoxe de personnages féminins certes valorisés et sympathiques, mais par le biais de leur contribution à l’humanisation des personnages masculins, laquelle humanisation est seule le véritable "but" de l’aventure, la mission narrative...
    Votre conclusion sur "l’hétéronormativité" dégoulinante est convaincante... mais ne s’inscrit-elle pas dans un conformisme plus ordinaire encore : le familialisme ?
    Une esquisse s’est fait dans mon esprit en vous lisant : si,à titre expérimental, on conservait la même intrigue, en intervertissant le sexe des personnages, obtiendrait-on une histoire plus "féministe", ou ne serait-ce que simplement plus intelligente ? Ou en réalité la même histoire, où la domination sexiste viendrait tout autant aggraver et empirer toutes les souffrances de l’interaction humaine. Quoiqu’il en soit, merci pour le papier, très stimulant comme en général sur ce site.

  • Juste pour relever 2 choses :
    Votre commentaire est bien moins intéressant que le fait que vous sentiez légitime de le faire alors que vous n’avez pas vu la série dont il est question ;
    Il est assez navrant que vous imaginiez qu’il pourrait être subversif de présenter une femme accusée à tort de viol, alors que le vrai sujet est l’impunité des hommes.

  • A MONIQUE.
    Concernant vos deux "choses", et en espérant ne pas entretenir plus de malentendu :

    - oui je n’ai pas vu la série... Je ne discute donc pas de la série, mais du papier, fort intéressant, et que je suis loin de contredire... Posant simplement quelques questions...
    - l’impunité ordinaire des violeurs est bien une calamité, une inhumanité, qui participe de l’ordre machiste, du régime de domination et d’exploitation, notamment sexuelle, inséparable de la "civilisation" dans laquelle nous vivons... Cette impunité ordinaire est ordinairement celle d’hommes violeurs... Je suis absolument solidaire de la dénonciation de cet état de fait et du combat pour le changer.
    Les remarques que j’ai faites sur le scénario de cette série, d’après la présentation qui en est faite par l’auteure de l’article, ne visent certainement pas à légitimer ou occulter cette impunité. Je n’ai nulle part suggéré que le scénario alternatif que j’ai évoqué, à titre d’outil de réflexion, serait "subversif"... Bien au contraire, j’ai suggéré que "la domination sexiste (y) viendrait tout autant aggraver et empirer toutes les souffrances de l’interaction humaine".