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En hommage à Michèle Morgan

>> Geneviève Sellier  

Publié le mercredi 21 décembre 2016



Parmi les films que tourne Michèle Morgan dans l’immédiat après-guerre, les deux qu’elle tourne avec Jean Marais prennent pour thème central les insuffisances masculines du point de vue des relations amoureuses et affectives : Aux yeux du souvenir (Jean Delannoy, 1948, 4,5 millions d’entrées), Le Château de verre (René Clément, 1950, 1,7 millions d’entrées).

Aux yeux du souvenir

Aux yeux du souvenir (scénario et dialogues d’Henri Jeanson et Georges Neveux) met en scène la différence d’engagement entre un homme et une femme dans la rencontre amoureuse : pour elle, c’est l’éblouissement d’un premier amour ; pour lui c’est un intermède agréable avant de repartir pour l’aventure (il est pilote d’avion). Quand ils se retrouvent par hasard trois ans plus tard, il ne comprend pas sa froideur. Il faudra du temps et un événement dramatique pour qu’ils se retrouvent sur la même longueur d’onde.

Après un prologue destiné à mettre en scène l’extrême irresponsabilité de Jacques Forestier (Jean Marais) et son ami Paul, qui, contraints de faire atterrir leur avion dans le désert, sont retrouvés ivres-morts par la patrouille qui les recherche, le film adopte le point de vue du personnage féminin, Claire (Michèle Morgan), une hôtesse de l’air qui, à l’occasion d’un voyage Paris-Dakar reconnaît parmi les passagers l’homme dont, trois ans plus tôt, elle est tombée amoureuse. Un flash back à la 10e minute du film nous donne accès à ses souvenirs : dans sa chambre d’étudiante (elle suit les cours de théâtre de René Simon, lequel joue son propre rôle), elle quitte au matin l’homme qui est son amant depuis huit jours et à qui elle déclare éblouie qu’il est son premier amour. Elle l’attendra en vain à midi dans leur restaurant attitré et elle sera prévenue par son ami Paul qu’il a accepté un engagement pour Dakar. Elle se précipite à l’aéroport du Bourget où elle l’aperçoit riant et buvant avec ses copains. Il part sans l’avoir revue, et elle tente sans succès de se suicider, à la suite de quoi elle est prise en charge par une hôtesse de l’air. Fin du flash-back.

Dans l’avion, Jacques la reconnaît et, ravi de cette rencontre, s’étonne de sa froideur. La suite du récit est une mise à l’épreuve du personnage masculin qui, confronté au refus de Claire de renouer avec lui, prendra conscience progressivement de ses insuffisances et de son amour pour elle. Face à cet homme aussi irrésistible que léger, le film propose un type opposé de masculinité, qu’on pourrait appeler patriarcale, incarnée par le commandant de bord Aubry (Jean Chevrier), aussi responsable que respectueux… et ennuyeux : quand, par dépit vis-à-vis de Jacques, elle l’autorise à lui faire la cour, l’avenir qu’il lui propose (une maison en grande banlieue entre sa mère et son potager !) est un enterrement de première classe. Il faudra un voyage aérien périlleux pour que Jacques, devenu commandant de bord à son tour, montre son sens des responsabilités, et fasse enfin fléchir Claire.

La distribution est particulièrement convaincante : la jeunesse et le sourire éclatant de Jean Marais font face à la gravité naturelle de Michèle Morgan, qui d’abord illuminée par sa rencontre amoureuse, adopte ensuite pour se protéger, en même temps que l’uniforme sévère de l’hôtesse de l’air, une raideur et une froideur derrière lesquelles on devine sans peine une grande souffrance. Face à eux, Jean Chevrier avec sa silhouette massive et raide, incarne à merveille le sérieux mortifère d’un homme tout entier dévoué à son travail.

On peut voir aussi dans ce film une réflexion sur les difficultés des jeunes hommes jetés dans une vie aventureuse pendant la guerre (c’est le cas de Jacques), qui ont du mal à revenir aux responsabilités moins exaltantes du temps de paix. La distribution brillante, la qualité de la photo et le réalisme des séquences d’aviation et de la vie des équipages, donnent à cette histoire une force et une actualité qui s’adressent aussi bien au public masculin que féminin et expliquent le succès du film. Cette actualité est aussi celle des difficiles retrouvailles à la Libération, des hommes et des femmes marqués par des expériences souvent aussi éloignées que douloureuses (Fishman, Kelly).

Le château de verre

Le Château de verre (adapté par Pierre Bost du roman Sait-on jamais ? de Vicky Baum) nous fait retrouver le couple vedette du film précédent, dans un contexte plus « upper class » (les lacs italiens, un magistrat suisse et sa femme, un homme d’affaires parisien). Mais la problématique est comparable, bien que la mise en scène soit plus sophistiquée.

Dès le début, dans le clair-obscur d’une grotte au bord d’un lac la nuit, la caméra met en valeur la différence entre les deux protagonistes : Évelyne (Michèle Morgan) parle avec ferveur de ses sentiments à Rémy (Jean Marais), flatté mais étonné. Ils échangent un baiser, puis retournent dans les salons du grand hôtel où la femme de magistrat en villégiature avec son amie Elena (Elisa Cegani, doublée par Maria Casarès à qui elle ressemble de manière frappante), a rencontré l’homme en voyage d’affaires. Son mari (Jean Servais) y joue aux échecs avec Elena, pendant qu’Évelyne danse avec Rémy avant de l’accompagner à son train pour Paris : ils échangent un baiser passionné avant de se séparer.

Le couple rentre à Berne où le magistrat doit présider un procès difficile : allongés dans les lits jumeaux de la chambre conjugale, Évelyne et son mari parlent de cette femme qui s’accuse d’avoir tué sa belle-mère par amour pour son mari. Elle s’identifie à la femme, lui rappelle la loi. À partir d’un gros plan sur le visage grave d’Évelyne, un fondu enchaîné retourne en arrière sur Rémy dans le compartiment du train de nuit pour Paris, souriant avec attendrissement au souvenir de leur rencontre. Le lendemain matin, il débarque à Paris pour aller déjeuner chez son amie Marion (Elina Labourdette), à qui il raconte les aventures féminines dont il agrémente ses voyages d’affaires. Elle ironise sur son incapacité à aimer et le traite d’homme à femmes. Il lui a rapporté un petit automate qui joue de la trompette, mais c’est visiblement lui qui est fasciné par ces objets mécaniques.

Sur l’instigation de Marion, il appelle Évelyne pour lui proposer de venir le rejoindre à Paris le lendemain. Ce qu’elle fait sans que son mari le sache. Leurs retrouvailles sont gênées et elle repart mais elle rate son train, et il la retrouve pour lui faire visiter Paris : le filmage de leur longue errance dans les rues en extérieurs naturels anticipe sur Monsieur Ripois. Il la ramène à l’hôtel dans sa propre chambre où elle le retient cette fois-ci. Au petit matin, ils se blessent tous deux en marchant sur les débris d’un petit château de verre, comme dans un rite amoureux initiatique.
La fin colore tragiquement leur histoire : ayant encore raté le train pour Berne (elle a décidé de tout dire à son mari), Évelyne prend l’avion. Nous apprenons par un coup de fil des autorités à son mari qu’elle est morte dans une catastrophe aérienne. Cependant la structure du scénario souligne le caractère hypothétique de cette fin en l’insérant dans un flash-forward, alors que les deux amants sont encore ensemble. Le dernier plan est celui de l’avion qui s’envole, comme pour une fin ouverte.

Comme dans le film de Delannoy, la légèreté du personnage masculin laisse place peu à peu, sous l’influence d’une femme dont l’engagement amoureux est total, à une gravité nouvelle. Tous les détails qui caractérisent Rémy (son goût pour les collections d’objets et de femmes, son incapacité à aimer, sa relation détachée avec une femme qui lui ressemble, son métier de nomade de luxe) renvoient à un modèle de masculinité dominante : celle du don juan. Sa rencontre avec Évelyne le change parce qu’elle se met en danger pour lui, sans aucun calcul.

Elle sort d’une relation conjugale de type patriarcal (son mari magistrat incarne la loi dans ses aspects les plus répressifs, et il fait passer son engagement professionnel avant son couple) où toute son affection était reportée sur son fils.

La scène la plus forte du film est sa découverte bouleversante du plaisir physique :
Au petit matin, allongée dans les bras de son amant, elle lui avoue : « Je suis très heureuse, je suis très malheureuse, parce que maintenant je sais quelque chose que je n’aurais jamais dû savoir : tant pis ! » Un peu plus tard dans la salle de bains, vêtue d’un peignoir, elle le regarde dans son bain en souriant :

– c’est effrayant, Rémy, j’ai tout le temps envie de te voir !
– eh bin, me voilà ! (en riant, il enlève la serviette de son visage)
– non, Rémy ! depuis que j’te connais, quand j’pensais à toi, j’voyais jamais ton visage, ton corps, c’est ton corps… (il la caresse sous son peignoir, elle se lève, grave, la caméra la suit) Dire que c’est le même mot pour toi et pour… (elle se détourne et sort de la pièce).

Ces deux films complètement méconnus témoignent de la modernité de l’image de Morgan dans l’immédiat après-guerre. Elle exprime de film en film l’aspiration des femmes de son époque à des relations plus épanouissantes et plus égalitaires avec les hommes, à plus d’autonomie et de respect. Elle témoigne aussi des obstacles multiples, objectifs et subjectifs, à cette émancipation.
Il faudrait aussi revoir dans la même perspective ce chef d’œuvre qu’est Les Grandes Manœuvres (René Clair, 1955), où elle résiste à l’entreprise de séduction du don juan de garnison incarné par Gérard Philipe (voir La Drôle de guerre des sexes du cinéma français p.254).


Les deux films sont disponibles en DVD
- Aux yeux du souvenir
- Le-château de verre

Ils sont tous les deux dans la « Collection Gaumont" à la demande


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