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Quentin Dupieux / 2019


Le Daim : la folie n’a pas de sexe !


>> Geneviève sellier

samedi 22 juin 2019


Le Daim est un objet filmique aussi drôle que difficile à identifier : une intrigue minimale, deux protagonistes seulement, une durée exceptionnellement courte (1h15), des moyens très limités, une histoire totalement improbable située au milieu de nulle part et dans une saison bizarre (on est en montagne, il n’y a pas de feuilles aux arbres, mais la neige n’est pas toujours là) : un homme (Jean Dujardin, vieilli par une barbe poivre et sel) lourdé par sa femme (avant le début du récit), va en voiture dans un coin perdu de montagne acheter au prix fort (plus de 7000 €) un blouson en daim à franges, et reçoit en prime de son ancien propriétaire un caméscope numérique, dont il n’a aucune idée de l’usage qu’on peut en faire.

Il descend ensuite dans un hôtel tout aussi perdu (belle sobriété de l’architecture traditionnelle pyrénéenne) et s’improvise cinéaste pour satisfaire la curiosité de la serveuse (Adèle Haenel) du bar du coin (tout aussi désert). La bizarrerie du film est renforcée par le jeu « neutre » des deux protagonistes qui se comportent de façon aussi ordinaire que leur projet extraordinaire, et par le fait qu’il ne sera jamais question de séduction ni de sexe entre eux.

Très vite en effet, s’instaure une « relation spéciale » entre l’homme et son blouson en daim, mais aussi entre l’homme et la serveuse, qui lui souffle littéralement, à partir de ses propres envies, son projet « artistique » : filmer l’élimination de tous les blousons qu’il rencontre pour que son « daim » soit le seul blouson sur terre… On peut difficilement imaginer projet plus délirant, mais aussi plus simple. Il y a une parodie explicite du minimalisme du cinéma d’auteur fauché, y compris dans sa diffusion telle qu’elle existe en France, avec un petit cinéma d’art et d’essai fréquenté par deux pelé.es et trois tondu.es (on sait que notre pays se caractérise par un maillage du territoire qui n’existe nulle part ailleurs : 5000 salles de cinéma, souvent avec un statut municipal et associatif, qui fonctionnent grâce aux multiples aides du CNC).

Fétichisme (le blouson devient l’alter-ego du « réalisateur »), culte de la création auto-proclamée, mégalomanie du « génie solitaire » qui autorise tous les abus (je resterai discrète sur leur nature pour ne pas trop spoiler), mais l’originalité du film est aussi de faire l’hypothèse que ce comportement n’est pas seulement masculin. En effet, si Dujardin propose une incarnation très crédible de cette folie tranquille, Adèle Haenel ajoute une détermination et une capacité d’agir qui va progressivement la propulser aux manettes de cette petite entreprise.

Etant donné l’écart d’âge entre les deux acteurs (Dujardin est né en 1972, Adèle Haenel en 1989) et plus encore entre les deux personnages, du fait d’un « look » qui vieillit nettement Dujardin, on peut y voir une allégorie, quelque peu fantasmatique, sur la capacité d’agir des femmes, qui ont, avec leur sens pratique, une incontestable supériorité sur le genre naguère dominant, dès lors qu’elles ne le mettent plus au service des hommes, mais de leur projet propre… On peut toujours rêver !


>> générique


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