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Rebecca Zlotowski / 2019


Une fille facile

dimanche 15 septembre 2019

Le cinéma d’auteur et la bimbo



À Cannes, la jeune Naïma (Mina Farid) vit avec sa mère Dounia (Loubna Abidar), femme de chambre dans un hôtel de luxe. Elle se destine à l’hôtellerie et fait du théâtre en amateur avec son ami gay Dodo (Lakdhar Dridi). La visite de sa cousine Sofia (Zahia Dehar), qui vit du commerce sexuel avec des hommes riches et collectionne les produits de luxe, bouleverse sa vie le temps des vacances, notamment au cours d’un voyage sur le yacht du milliardaire brésilien Andres (Nuno Lopes) avec son assistant Philippe (Benoît Magimel).

Une fille facile n’est pas un film facile à cerner. Rebecca Zlotowski – autrice notamment de Belle Epine (2010) et Grand Central (2013) – a répété vouloir, avec ce film, s’insurger contre le mépris dont la « bimbo » Zahia avait été la victime suite à la célèbre affaire de mœurs la concernant : en tant qu’escort-girl, la jeune fille (née en 1992) avait eu des rapports sexuels tarifés avec des stars du football français alors qu’elle était encore mineure. Par la suite, son statut de « people » se confirma grâce à une médiatisation intense, notamment sur internet. Zahia posa pour de nombreux photographes et artistes (Pierre et Gilles par exemple), devint « égérie » de couturiers, puis designer de lingerie. En effet, le film pose un regard a priori bienveillant sur le personnage de Sofia (Dehar), vu par Naïma qui est fascinée par sa cousine, malgré, et à cause de l’écart entre leur physique et leur mode de vie. Une fille facile est-il pour autant une « déconstruction de l’archétype de la femme-objet » (Marie-Claire), et un « ode à la puissance et à la liberté des femmes » (La Croix) ? Ou bien, comme le pensent les Cahiers du cinéma, une des rares voix discordantes dans le concert de louanges qui a accueilli le film, la cinéaste adopte-t-elle « une position de surplomb » par rapport à ses personnages ? Voilà en effet la question, sur laquelle se greffe celle des différences de classe et d’ethnicité, signalées comme un autre fil rouge par la réalisatrice. Celle-ci dit vouloir défendre Zahia en tant qu’Arabe, et se souvenir, lors de séjours sur la Côte, de milliardaires dînant sur leur yacht dans le port, face aux vacanciers dans les pizzerias.

On rêve d’une telle confrontation au cinéma, d’autant plus que la Côte d’Azur magnifie les inégalités obscènes de notre époque. Cependant, malgré une brève scène où en effet Andres et Philippe dînent sur le bateau face aux restaurants du port, Une fille facile fait plutôt l’impasse sur le sujet et consacre beaucoup plus de temps aux riches qu’aux pauvres (ceux-ci sont, dans le film, majoritairement d’origine maghrébine, comme l’est d’ailleurs Zahia Dehar). Les copains de Naïma font figure de comparses et sa mère – Loubna Abidar, l’actrice remarquable de Much Loved – est à peine entrevue. On a d’ailleurs du mal à comprendre comment une femme de chambre, de surcroît mère célibataire, peut se permettre un grand appartement avec balcon sur la mer (même au bord de la voie ferrée). Il est vrai que Zlotowski pointe la brutalité des super-riches : Andres règne en dictateur souriant sur son personnel (les rapports avec Philippe ne sont pas clairs et Benoît Magimel, comme Loubna Abidar, est sous-employé). Andres ne se gêne pas non plus pour renvoyer Sofia comme une malpropre dès qu’il a assez joué avec elle. Mais ces détails peinent à surnager dans une ambiance de luxe et de volupté, avec musique douce et magnifiques paysages. Réalisatrice cinéphile, Zlotowski construit cette atmosphère à travers des références plus ou moins explicites aux films méditerranéens des années 1960, tels que Plein Soleil, Le Mépris, La Collectionneuse et La Piscine, mais cette vision au deuxième degré ne diminue pas l’impact lénifiant sur les spectateurs, et apparemment sur les critiques : voir les dizaines de références dans la presse à un film « solaire ».

Andres est non seulement super-riche, mais il est beau. Comme dans Jeune et jolie (2013) de François Ozon, autre film où une jeune fille sexy se prostitue, on ne voit pas d’homme âgé ou de gros porc à la Harvey Weinstein. Une telle stratégie a un effet : faire oublier de quoi il est question. Et là les mots ont une importance. Zahia « à la ville » revendique son ancien statut comme celui de escort-girl et dans un film d’une autre époque on aurait dit « entraîneuse » ; certains critiques qualifient l’activité de Sofia comme « se livrer sexuellement sans réserve ni états d’âme [1] », mais il s’agit clairement de prostitution et on peut parier que dans la vie les riches clients n’ont pas tous le physique de Nuno Lopes. Le film n’occulte pas le sexe – au contraire – mais le présente comme « librement » choisi par Sofia pour financer son appétit pour les sacs Chanel et les montres de luxe. Il est pour le moins curieux que, pour contrer l’opprobre dont a souffert Zahia en tant que prostituée, la réalisatrice ait choisi précisément de lui faire jouer ce rôle à l’écran et c’est dans cette représentation que le film est le plus ambigu.

Une fille facile reprend implicitement (les références filmiques, la Côte d’Azur) et explicitement la construction médiatique de Zahia en tant que « clone » de Brigitte Bardot. Zahia posa, entre autres, sur la couverture du magazine de mode américain V en 2011, en bikini de Vichy rose, coiffée de la célèbre « choucroute » de la star dans sa jeunesse. Mais la différence entre les deux en dit long. Bardot, à partir de Et Dieu… créa la femme (1956) construisit son image et sa célébrité inédites sur un mélange détonnant dans le contexte répressif des années 1950 : jeunesse, érotisme, et naturel. Zahia, au contraire, fonde sa persona sur le pastiche et l’artifice. Et là, à l’inverse des discours critiques et des dénis d’usage de l’intéressée qui prétend n’avoir eu aucun recours à la chirurgie esthétique, la caméra est impitoyable. Nous voyons un corps aux formes de poupée gonflable, taille de guêpe et seins énormes, un visage rigidifié par des pommettes arrondies et des lèvres « de canard ». Le côté apprêté de Sofia/Zahia est souligné tout au long du film par le contraste avec le naturel de Naïma, dont l’interprète Mina Farid est formidable de spontanéité dans un premier rôle. L’ambivalence du film est à son apogée dans la scène qui se déroule dans une belle villa italienne qui appartient à Calypso, une femme très riche interprétée par Clotilde Courau (actrice elle-même familière de la presse people depuis qu’elle a épousé un Prince de Savoie).

Au cours d’un repas, Calypso demande à Sofia pourquoi elle a tellement retouché son visage, ajoutant qu’à son avis cela vieillit, une remarque que l’on peut interpréter de deux façons. On peut la prendre comme une opinion de bon sens qui rejoint celle de la plupart des spectateurs, d’autant plus que l’actrice plus âgée (Courau a 50 ans, Dehar 27) est tout à fait attirante dans un style plus naturel. On peut aussi l’interpréter comme la méchanceté d’une femme jalouse, d’autant plus que peu après Philippe dit à Naïma que Calypso est une femme « dangereuse » (pourquoi ? on ne le saura pas). Ambivalence typique du cinéma d’auteur, ou hésitation à exprimer un point de vue féministe dans le contexte du cinéma français ? Les deux sans doute.

Rebecca Zlotowski affirme que son film est « un projet féministe mais dans une forme très légère » – trop légère pour moi en tout cas. Et il est clair que, en dehors de la bulle cinéphilique (le film fut primé à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes), Une fille facile n’a certainement pas atteint son but de réhabiliter Zahia Dehar dans la culture populaire, si l’on en juge par l’opinion des spectateurs/trices et le flop au box-office [2].


générique


Polémiquons.

  • Votre critique est assez injuste, je trouve. D’ailleurs c’est plus une critique de critiques qu’une analyse du film. Ce film, je l’ai trouvé assez juste : une réalité des complexités du "corps" féminin dans notre société qui reste très sexiste et qui ne parle des femmes que, souvent, pour les caricaturer. On peut reprocher au personnage joué par Zahia Dehar d’être trop léger et donc caricatural ? Ce n’est qu’à l’image dont l’affublent les médias dominants, et les critiques que vous citez le prouvent, en en faisant des tonnes. Mais le film a voulu montré surtout ce que vit l’autre personnage, joué par Mina Farid, jeune ado en pleine construction et qui doit choisir une profession, se construire un avenir, partagée entre l’attachement à sa cousine, les valeurs transmises par sa mère, ses amitiés, ses désirs ambivalents dans une Cannes à l’image de notre société : inégalitaire, insignifiante surtout l’été. C’est un beau portrait le temps d’un été, rien de plus mais c’est déjà pas mal.

  • J’ai le même sentiment que Rachid, une critique injuste et qui se trompe en grande part de cible. Les films qui tentent de croiser critique sociale, critique de genre et critique ethnique sont rares, et celui ci sans être un chef d’œuvre n’est pas malhonnête et arrive à distiller une petite musique douce amère qui ressemble bien plus à la vie que les fils militants à thèse qui ne touchent que les convaincus. Et oui, il y a des très riches qui sont beaux, en plus...la vie est injuste, vous ne le saviez pas ? C’est justement la saveur aigre douce de ce film réaliste et non pas militant : la douceur envers les personnages consiste à leur accorder à tous (y compris celui de Maginel) un statut de sujet conscient de leur place dans le monde tel qu’il est, et des choix qu’ils assument ou sur lesquels ils hésitent (Naïma, Philippe), et sans illusions sur le poids du social qui limite leurs possibles (Sofia, belle scène quand elle part sans se révolter mais meurtrie après la saloperie d’Andres, la mère,...). Et pourquoi reprocher à la réalisatrice d’avoir une culture et une envie de cinéma ??? Vous n’appréciez que les fils à thèse ?? Très bonne scène sur le sentiment de classe aussi quand le personnel du resto de luxe regarde les clients et Naïma avec eux_ plutôt rare dans le cinéma français. Franchement, sur ce coup là, vous ne tapez pas sur la bonne cible ; malheureusement un défaut courant dans les milieux militants parisiano-centrés...
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  • Présenté au festival de La Rochelle en présence de la réalisatrice, ce film a suscité un accueil poli mais sans enthousiasme (contrairement à celui de Céline Sciamma qui reçut une ovation). Bien sûr, et avec insistance, il fut évoqué la comparaison entre Zahiar Dehar et Brigitte Bardot. Malaise ! De manière volontaire ou pas il s’agit soit de dépolitiser le rôle de Brigitte Bardot des années 50-60 dans cette France très patriarcale (autorité paternelle, pas de contraception, etc.), soit de politiser outrageusement la femme Zahia Dehar en l’érigeant comme un modèle de femme libre. Outrageusement car le film ne remet pas en cause la société de consommation sous domination masculine : consumérisme de luxe, utilisation de la femme pour hiérarchiser les hommes entre eux (scène de la plage pendant laquelle Sofia rejette les avances d’hommes de sa condition sociale, scène pendant laquelle un des mâles dominants contraint le marin à présenter ses excuses à Naïma), corps de Zahia Dehar fabriqué cinématographiquement conformément au stéréotypes et fantasmes masculins (indépendamment des remarques très justes de la critique ci-dessus), activités de Sofia relevant soit du « michetonnage » (relations sociales et affectives structurées par des transactions économico sexuelles) soit de la prostitution, etc. Outrageusement car un modèle pour qui ? Les femmes appartenant à l’élite et/ou au 10% les plus riches ? Non ! Pour les jeunes femmes des classes populaires dont le corps correspondrait aux critères de désirabilité imposés par la classe dominante. A priori Rebecca Zlotowski n’écrit pas pour toutes les femmes contrairement à Virginie Despentes. Et au regard des mouvements MeToo et des enquêtes sociologiques ou pas prôner le michetonnage comme moyen de libération relève plus du conservatisme voire de la réaction.
    Lors du générique de fin j’ai pensé à Christopher Lasch (la révolte des élites) et à Jérôme Fourquet (la France éclatée) qui mettent en exergue la scission des élites avec leur peuple (les personnes qui n’ont pas de pouvoir). Rebbecca Zlotowski appartient à l’élite artistique française au regard de son parcours universitaire et de sa filmographie toujours encensée. En voulant sauver l’honneur de Zahia Dehar la réalisatrice préserve l’élite.
    Si elle souhaite devenir actrice, souhaitons à Zahia Dehar de croiser le chemin d’artistes qui mettront en valeur son être et non sa poitrine.

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