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Ari Aste / 2019


Midsommar


>> Celia Sauvage

dimanche 15 septembre 2019

Un suprématisme blanc mêlé de féminisme ?



Midsommar, le second film indépendant d’Ari Aster (après Hérédité en 2018), recycle et subvertit les tropes traditionnels du cinéma d’horreur : masculinité toxique, racisme, blanchité et féminisme monstrueux. Après le terrible suicide de sa sœur bipolaire, qui entraîne ses parents dans la mort, Dani (Florence Pugh) décide de suivre son petit ami, Christian (Jack Reynor), et ses amis, à un festival estival organisé par un village suédois reculé, dans lequel l’un d’eux a grandi. Les neuf jours de festivités du solstice d’été (midsommar) s’annoncent interminables mais seront une renaissance spirituelle pour Dani. Le malaise que provoque le film repose sur la superposition contradictoire d’une critique de la suprématie blanche et d’une célébration de l’émancipation féminine.

L’horreur de la masculinité

Dès l’ouverture du film, Christian est désigné comme un antagoniste qui s’opposera à la quête du personnage principal, Dani. Il l’humilie et multiplie les micro-agressions. Dès le début, il se montre froid, l’accuse de « surréagir » alors que Dani s’inquiète (avec raison) pour sa sœur. Il est encouragé à rompre avec elle par ses amis qui la jugent instable. Il planifie initialement son voyage en Suède sans lui en parler. Et il finit par avoir une relation sexuelle avec une adolescente Hårga qui le séduit pour tomber enceinte. Christian incarne le manque d’empathie et l’arrogance caractéristique de la masculinité blanche toxique.

L’enjeu du film est alors double pour Dani : s’émanciper de son petit ami et faire le deuil de sa famille. La communauté des Hårga a d’abord tous les critères d’une nouvelle famille plus accueillante. Avec leur allure de communauté hippie tout habillée de blanc et couronnée de fleurs, les Hårga sont à l’opposé des monstres qui peuplent les films d’horreur. Ils valorisent le partage, l’harmonie, l’artisanat, la nature, le respect du sacré et des coutumes ancestrales. Tous les membres se remarquent par leurs extrêmes politesse et bienveillance. Les femmes ont une place dominante au sein de la communauté. Elles choisissent leurs partenaires et détiennent ainsi le pouvoir sexuel et reproductif de la communauté.

C’est également les femmes de la communauté qui apportent à Dani le soutien émotionnel dont elle a besoin. Lorsqu’elle craque après l’infidélité de Christian, elles l’entourent et crient à l’unisson avec elle. Les Hårga prouvent que la sensibilité féminine est une force, véritable subversion des conventions du film d’horreur. Au cours de la scène entre Christian et l’adolescente, les femmes qui les entourent jouissent à l’unisson avec elle. Cette scène lève également le tabou du désir féminin et du plaisir partagé au sein de l’acte reproducteur, souvent présenté comme devant satisfaire (uniquement) le plaisir masculin.

Mais rapidement la communauté prend des airs de secte qui manipule les esprits fragiles. Pelle, le « recruteur » suédois, ami avec Christian, cherche d’abord à écarter Dani. Puis après quelques jours de festivités en Suède, il semble prendre le parti de Dani dans sa dispute avec Christian. Il raconte le deuil de ses propres parents et embrasse la jeune femme sans son consentement. Il exploite le traumatisme de Dani pour lui promettre une famille de substitution, alors qu’il s’agit de gagner une adepte à la secte.

L’horreur de la suprématie blanche

Le réalisateur explique son intention de questionner les fondations racistes de l’Histoire de la Suède et de l’Europe . Il avoue avoir parsemé le film de symboles néo-nazis, inspirés par les sociétés nordiques médiévales dont se nourrissent les Hårga . Le film suggère ainsi un écho avec les groupes suprématistes blancs, notamment américains. Midsommar commence d’ailleurs aux Etats-Unis et se poursuit en Suède, ce qui scelle le lien entre les deux pays. Sur Twitter, des personnalités de l’extrême droite américaine (alt-right) se sont attaqués violemment au film qu’ils décrivent comme « un film anti-Blancs », « rempli de haine raciale », et l’accusent de « diaboliser les traditions anciennes suédoises/européennes en transformant des Suédois pacifiques en tueurs racistes ».

Le racisme ordinaire est un sous-texte récurrent dans le genre de l’horreur. Dans Midsommar, contrairement aux groupes suprématistes qui excluent les membres non blancs, trois des six invités dérogent à cette règle mais seront les premiers tués ; deux autres invités blancs seront également sacrifiés pour avoir enfreint les règles de la communauté. Même si Josh, personnage afro-américain, compte parmi les premières victimes, il rompt avec le racisme ordinaire du genre. Anthropologue spécialiste des coutumes de la communauté, il exprime le désir de s’intégrer aux Hårga. A l’inverse, Mark est obsédé par les filles de la communauté et Christian s’approprie les recherches de Josh pour masquer son manque d’ambition universitaire.

L’horreur du féminisme

Dani est la seule qui reste en vie à la fin du film. Après la disparition de quatre invités, Dani découvre l’infidélité de Christian. Elle prend alors sa revanche sur lui lorsqu’elle décide de le sacrifier lors du rituel final où il est brûlé vif dans la peau d’un grizzly. Pendant qu’il meurt, Dani le regarde avec, pour la première fois, un sourire aux lèvres. Elle semble pour la première fois vivre une émotion positive. Elle s’est libérée de son petit ami toxique, s’est intégrée à une nouvelle famille et a été élue reine des festivités.

Dans le film, la communauté des Hårga est présentée à la fois comme une secte aux relents suprématistes et comme un vecteur d’émancipation féminine. La communauté est dirigée par des personnages féminins alors même que la suprématie blanche se construit principalement sur une exclusion des minorités ethno-raciales et des femmes, ennemis traditionnels de l’hégémonie masculine blanche. Ainsi l’émancipation féminine émerge dans un contexte problématique qui suggère qu’elle n’est (encore) qu’une utopie monstrueuse .


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