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Ladj Ly / 2019


Les Misérables


>> Geneviève Sellier

mercredi 27 novembre 2019

La jouissance masculine du baston



Voilà un film qui fait l’unanimité critique si l’on en croit Allociné. Et en effet pour Télérama, Les Misérables « transcende le film de banlieue : c’est rare, nous dit l’hebdomadaire culturel, la mesure et la nuance pour traiter d’un sujet explosif. Encore plus rare quand un film épique en résulte, dont chaque minute captive. Voilà le prodige qu’offre aujourd’hui Les Misérables, (…) condensé de toutes les tensions sociales, une poudrière, sans qu’on passe jamais par les codes et les caricatures du cinéma dit de banlieue. » Pour Le Monde, « Les Misérables se tient au point de rencontre entre Victor Hugo et Spike Lee, dont jailliront des étincelles éblouissantes. » Excusez-moi du peu !

Pourtant, le malaise que m’a laissé le film de Ladj Ly est directement lié à sa dimension genrée : le monde que construit Les Misérables est exclusivement masculin. Les mères, les femmes, les filles dont on entrevoit l’existence pendant quelques minutes par ci par là, sont délibérément écartées du monde du film, pour que les patriarches, les hommes, les garçons fassent régner ou subissent la loi du baston, sans qu’on puisse entrevoir la moindre alternative. Autrement dit, le film en rajoute une couche sur la réalité sociale de la domination masculine dans l’espace public des quartiers populaires, et parvient à faire littéralement disparaître toute présence féminine.

Le film s’ouvre sur la mise en scène de deux regards, celui d’un pré-adolescent qui guide un drone équipé d’une caméra depuis le toit d’un immeuble de sa cité pour mater les filles à distance, et celui d’une équipe de la BAC qui surveille les rues de la cité derrière les vitres d’une voiture banalisée. Dans les deux cas, il s’agit d’un regard qui cherche à voir sans être vu, un regard voyeur, sans réciprocité, un regard qui ne reconnaît pas l’autre comme sujet.

Dans la voiture de la BAC, le nouveau est initié par ses deux collègues « aguerris » aux pratiques policières dans la cité : repérer des jeunes qui « tiennent les murs », pour les contrôler sans ménagement, au besoin les poursuivre, et toujours les humilier. Ça commence par un contrôle à un arrêt de bus où trois adolescentes subissent vexations, palpations et représailles (le chef du groupe écrase rageusement le portable avec lequel l’une d’entre elles tentait de le filmer en train de fouiller illégalement sa copine).

On a compris que Chris (Alexis Manenti), celui qui commande l’équipe, est un « bad cop » alors que Stéphane (Damien Bonnard), le nouveau, va jouer le rôle du « good cop », et le troisième larron, Gwada (Djebril Didier Zonga), celui qui conduit, le seul non-blanc, subit passivement le despotisme de son chef…

Mais les choses sérieuses commencent avec l’irruption d’un camion du cirque voisin, d’où sortent une dizaine d’hommes armés de gourdins : le patron du cirque éructe face au médiateur (un homme qui se présente comme le « maire » de la cité) qu’il vient récupérer son Johnny qu’un gosse de la cité lui a volé. Il faut que les flics interviennent pour qu’on comprenne qu’il s’agit d’un lionceau. Dès cette première séquence d’affrontement, le film cède à la caricature, en particulier pour les hommes du cirque (dont on comprend qu’ils sont gitans), de grosses brutes qui ne fonctionnent que sur le mode de l’agression. Chris met fin à l’affrontement verbal extrêmement violent entre les deux groupes (les hommes de la cité face aux hommes du cirque) en promettant de retrouver le lionceau.

Désormais c’est la recherche du voleur qui est le moteur du récit. Son identification grâce à Instagram, puis la traque du gosse vont occuper tous les protagonistes (auxquels viennent s’ajouter les « barbus », une autre facette de la loi dans la cité).

Quand les hommes de la BAC tentent d’arrêter le gamin en train de jouer au foot avec les gosses de la cité, ça provoque une émeute et dans la panique, Gwada tire avec son LBD sur le gamin menotté à terre. Tous les gosses s’enfuient mais les policiers s’aperçoivent que l’incident a été filmé par un drône. Désormais, Chris n’a plus qu’une obsession, retrouver celui qui a filmé et détruire la preuve de leur bavure. La tension monte encore d’un cran entre les flics, les barbus, les médiateurs, les caïds plus ou moins indics et les gamins de la cité, jusqu’à l’embrasement final qui relève davantage des codes du cinéma d’action le plus violent que d’une chronique sociale.

Cette dernière (trop longue) séquence fonctionne comme un révélateur d’un des enjeux du film : satisfaire imaginairement le désir d’en découdre avec une police perçue à juste titre comme une force uniquement répressive vis-à-vis d’une population doublement emprisonnée, par le chômage, le parquage en périphérie (ça se passe à Montfermeil, où le réalisateur a passé son enfance) et par un État répressif.

Aucun des personnages n’a d’autre épaisseur que sa fonction dans ce scénario d’affrontement : les quelques images du retour des flics chez eux en fin de journée ne suffisent pas à leur donner de la complexité ; quant aux autres protagonistes, ils n’existent pas en dehors de leur présence dans l’espace public.

On peut se demander pourquoi ce film a obtenu le prix du jury au Festival de Cannes : peut-être parce qu’il confirme à « l’élite cultivée » que la banlieue pauvre, où elle ne met jamais les pieds, est un lieu de non-droit peuplé de sauvages, qu’ils soient flics ou habitants…


>> générique


Polémiquons.

  • Bonjour Geneviève,
    je suis tombé sur votre critique en cherchant des papiers qui parleraient des Misérables comme d’un pur film de genre. Un détail que je n’avais ni lu ni entendu et qui m’a pourtant frapper en découvrant le film. Du coup, bien évidemment, votre point de vue n’est pas celui que je recherchais, mais il m’a néanmoins interpellé, puisqu’il rebondissait sur la première remarque que ma femme m’a faite en sortant du film. Alors que je lui disait "Y a pas de rap" en estimant qu’il s’agissait d’un bon point pour le film, qui échappait à un cliché, elle me rétorquait "Et y a pas de meuf". Elle n’en était ni choquée, ni surprise, elle trouvait ça intéressant.
    Nous n’en avons pas plus parlé, mais à vous lire, je comprends ce qui peut vous perturber. Néanmoins, cette absence de femmes - elles ne le sont pas tout à fait, elles sont là, en périphérie, jusqu’au commissariat, mais semblent ne pas avoir trop de parole, sinon pour reprendre le contrôle sur leurs fils - n’est-elle pas intégrée au constat que fait Ladj Ly de la situation dont il se fait le témoin. En posant cette absence, n’en fait-il justement pas une question. "Où se trouvent les femmes là-dedans ? Et si on leur donnait justement plus de place ?". J’aurais tendance à l’interpréter de cette manière.
    Autrement, vous vous trompez. Le film ne s’ouvre pas sur des regards parallèles, mais sur la victoire de la France à la Coupe du Monde. Le film se concentre dès lors sur quelque chose d’autre.
    Vous avez raison ceci-dit, je pense, quand vous soulignez que l’embrasement relève d’avantage des codes du cinema d’action - le plus violent, je n’irai pas jusque-là - que d’une chronique sociale. Les Misérables est bel et bien un cinéma qui appartient au genre (action, policier), tout comme le roman de Hugo l’était. Ses personnages et ses intrigues sont donc codées - ce qui explique la caricature de gitans faisant directement référence au phénomène viral des Lopez, soupape humoristique de ce paysage social - mais comme ce que le genre (en littérature, cinéma ou autre) a fait de mieux, il s’appuie sur une réalité vécue plus que fantasmée. En l’occurrence, difficile de prêter à Ladj Ly - qui chronique la vie à Montfermeil depuis plus de 10 ans - la vision fantasmée que pouvait, à l’époque, avoir un Mathieu Kassovitz de la banlieue dont il traitait. De fait, il faut prendre je pense son constat concernant l’absence de femmes comme matière à question, non pas de son cinéma, mais de la société qu’il décrit.

  • Bonjour,
    je n’ai pas vu ce film et ne compte pas le voir, m’étant déjà fait avoir avec La Haine qui avait aussi connu une réception élogieuse à l’époque. J’étais complètement déboussolée en sortant du film : si j’avais été Candide, j’en aurais alors conclu qu’il n’y avait pas de femmes en banlieue (mis à part la mère d’un des protagonistes, seul et unique prototype féminin), en tout cas pas de femmes de la génération des protagonistes. Un film qui parle de l’exclusion et qui exclut les femmes de son horizon. J’avais l’impression d’avoir acheté un ticket de cinéma pour m’entendre dire : tu appartiens à un genre qui existe si peu que ses problèmes ne méritent pas d’être représentés. C’était d’une grande violence, mais à l’époque cela n’avait pas été relevé dans la presse (ou si peu que cela m’a échappé), ce qui montre à quel point l’universel dans notre culture est le masculin et à quel point c’est un impensé, ce qui redouble la violence faite aux femmes. Il y a pourtant beaucoup de choses à dire sur la place des femmes dans les banlieues et la société toute entière.
    C’était au 20ème siècle. Nous sommes au 21ème. Il y a eu Me-too et tout ce qui s’en est suivi et nous en serions encore là ? Je n’ai pas le courage d’acheter mon ticket de cinéma pour le vérifier. Grande lassitude.
    Je fais désormais plus attention au choix des productions culturelles que je fais entrer dans ma vie, car je suis fatiguée de devoir m’identifier à un regard exclusivement masculin sur le monde en général et les femmes en particulier. Qu’on le veuille ou non, cela finit par créer des automatismes de pensée et des biais sexistes, même à notre corps défendant. Notre pensée ne se construit pas uniquement par la réflexion. Elle se nourrit aussi d’émotions, d’images et de représentations de toutes sortes, qui finissent par nous penser et nous agir. C’est le sujet de ce site, je crois. Comme on fait attention à ce qu’on mange, il faut faire attention à ce qu’on lit, regarde, écoute, car nos choix nous construisent. Cela agit comme un poison ou un antidote.
    Je ne veux pas non plus me construire un monde fictif qui serait 100% féminin ou féministe, car ce n’est pas le réel. Je ne m’interdis rien : je fais des choix. Des choix un peu plus conscients car guidés par des critères du type Bechdel. C’est pour ma santé mentale. Ca me permet de mieux résister à tout ce qui ne passe pas le Bechdel test, à savoir 80% de la production culturelle, et je ne veux pas m’interdire 80% de ma culture. Ce site m’aide à penser et à choisir. J’aime aussi qu’on puisse y débattre et ne pas être d’accord sur tout : ça respire !

  • Je fait écho à la critique des MISERABLES de Geneviève Sellier concernant l’absence des femmes. Cette absence est particulièrement déprimante car elle reproduit (en pire !) celle de LA HAINE il y a près de 25 ans. On la retrouve dans les discours promotionnels sur l’équipe (également très masculine) du film, que ce soit dans VANITY FAIR ou LE MONDE. Et contrairement à l’opinion de Virgile je ne pense pas que cette absence ait pour but de donner matière à réflexion dans le film qui se construit au contraire par des références cinéphiliques uniquement masculines, à LA HAINE bien sûr et ses avatars, au film d’action américain et à DHEEPAN, le film de Jacques Audiard qui se déroule en banlieue et se termine aussi par une longue séquence de violence apocalyptique dans la cage d’escalier d’un HLM. Et que dire du rôle de Jeanne Balibar, la commissaire qui dirige soit-disant l’équipe de la BAC ? D’une part il est grotesquement court et d’autre part ce qu’elle dit est immédiatement contredit par le reste du film. Donc la seule femme ayant en principe un peu d’autorité est discréditée.

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