___________________________
Présenté comme une fiction « d’après une histoire vraie », Pour le plaisir cumule les paresses de la comédie à la française et les complaisances d’un cinéma à la fois hétéronormé et totalement ignorant des effets de la domination masculine sur les rapports sexuels. Ça fait beaucoup !
Fanny (Alexandra Lamy), est mariée depuis vingt ans avec Tom (François Cluzet) ; leur fille Elsa (Mitty Hazanavicius) s’occupe de vendre la belle maison familiale pour cause de chômage de son père ingénieur. Fanny va voir une sexologue (Reem Kherici) parce qu’elle n’a jamais éprouvé d’orgasme. Celle-ci va lui prescrire un certain nombre d’exercices censés la familiariser avec son corps mais lui conseille aussi d’en parler à son mari… Après le comique facile de la scène d’aveu où le mari bien entendu tombe des nues, on bifurque très vite vers la solution mécanique au problème que Tom, grand bricoleur devant l’éternel, va inventer : un sextoy spécial clitoris (connu sous le nom de womanizer), après divers travaux pratiques où sa femme joue les cobayes.
Exit toutes les questions que soulèvent régulièrement les féministes, par exemple Maïa Mazaurette dans sa chronique dans Le Monde du 1er juin 2025 :
« …Si les hommes hétéros s’intéressaient au sexe, nous vivrions dans un monde bien différent. Par exemple, les hommes se renseigneraient sur les nouvelles pratiques, sur les meilleures techniques, sur les derniers sextoys. Dans les vestiaires, ils s’échangeraient des conseils pour faire jouir leurs partenaires et remettraient constamment en question leurs compétences. (…) Si les hommes hétéros s’intéressaient au sexe, ils se demanderaient comment susciter l’intérêt érotique des femmes. Cela signifie qu’ils s’empareraient des modalités concrètes de production du désir : ils porteraient des vêtements qui les mettent en valeur (au lieu de les faire se dissoudre dans le décor), ils se soucieraient de leur morphologie, de leurs ongles (bon sang de bois), ils seraient coiffés, ils tailleraient et entretiendraient leur pilosité… »
Visiblement les scénaristes (la réalisatrice a repris un scénario écrit par deux hommes, ceci explique sans doute cela) n’ont pas lu les chroniques de Maïa Mazaurette et c’est bien dommage ! La réalisatrice (qui incarne dans son film la thérapeute) explique dans le dossier de presse que les deux scénaristes « ont écrit une première version dans laquelle je ne me suis pas retrouvée. Puis, en ajoutant ma patte, mon langage, et mon regard féminin, nous sommes arrivés à dépasser le sujet de la fabrication du sextoy pour aborder le sujet de fond du plaisir féminin qui me correspondait davantage. » Certes le film aborde cette question, ou plutôt le tabou qui fait que 30% des femmes hétérosexuelles n’atteignent jamais l’orgasme (dixit la thérapeute), faute d’en parler avec leur(s) partenaire(s). Mais le refus de faire le lien avec la domination masculine (François Cluzet joue un mari aimant et tout dévoué à sa femme) enlève beaucoup de force et d’intérêt au scénario. Pourtant une récente enquête souligne que « en France plus qu’ailleurs, l’accès des femmes à l’orgasme semble freiné par une sexualité de couple encore trop « phallocentrée » : les pratiques sexuelles réalisées le plus fréquemment (ex : pénétration vaginale) n’étant pas celles qui favorisent le plus l’orgasme féminin. »
La construction du scénario met sous le tapis tous ces éléments : on est, comme souvent dans les comédies françaises, dans un milieu privilégié, où l’épouse a une occupation professionnelle parfaitement symbolique : elle tient une boutique avec sa sœur ; et le chômage du mari sert surtout à lui donner le temps de bricoler dans son atelier. Comme elle est dans un couple monogamique, amoureuse de son mari qui le lui rend bien, son absence d’orgasme n’a rien à voir avec une insuffisance d’attention de son partenaire, ni avec la double journée de travail ou avec la charge mentale qui pèsent sur les femmes.
Le casting reflète d’ailleurs l’asymétrie genrée typique d’un cinéma patriarcal : François Cluzet a 16 ans de plus qu’Alexandra Lamy et seule celle-ci est mise en scène de façon « sexy » (pour reprendre le terme de la réalisatrice). Le film est une suite de scènes comiques autour de ce « tabou » de l’orgasme féminin, où on est invité à admirer la performance des deux « stars », Cluzet et Lamy : celle-ci reprend le ton de la série qui l’a rendue célèbre, Un gars et une fille, avec Jean Dujardin, et Cluzet joue les râleurs au grand cœur.
L’idée que l’invention du stimulateur clitoridien vient d’un homme à qui sa femme avoue qu’elle n’a jamais, en 20 ans de vie conjugale, éprouvé d’orgasme, transforme cette histoire en une comédie romantique, et donne à l’homme le beau rôle, alors que l’enquête citée plus haut impute cette situation à une sexualité de couple encore trop « phallocentrée ». On peut voir dans cette réécriture de l’histoire, un symptôme justement du poids du pallocentrisme persistant dans la société et dans la culture en France, et un témoignage de l’intériorisation par les femmes (ici la réalisatrice) de la domination masculine.

