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Lise Akoka et Romane Guéret / 2026

Ma frère


Par Geneviève Sellier / vendredi 6 février 2026

Le monde merveilleux et impitoyable des enfants de la place des Fêtes

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J’ai fait une expérience bizarre : après avoir vu et fortement apprécié Ma frère (2026) de Lise Akoka et Romane Guéret, je me suis souvenue de l’accueil critique positif de leur premier long métrage, Les Pires (2022), qui avait reçu le Grand prix de la section Un certain regard au Festival de Cannes, et que j’avais raté à sa sortie. Je l’ai donc regardé en streaming et j’ai été frappée par la différence de posture entre les deux films.

Les Pires raconte le tournage d’un film dans une cité populaire de Boulogne sur mer. D’abord le casting sauvage puis les péripéties du tournage. J’ai été extrêmement gênée par les ambivalences du point de vue du film, qui va jusqu’à la confusion : tantôt on est à la place du réalisateur, un cinquantenaire flamand qui fait son premier film, tantôt la caméra adopte un regard critique sur ses pratiques : colère contre les enfants pas assez « concentrés », tentative de s’attirer la sympathie des acteurs non professionnels par des confidences personnelles, manipulation des enfants pour donner à leur bagarre un tour plus violent, jusqu’à provoquer une crise d’hystérie du jeune protagoniste que les assistants ont bien du mal à calmer. Mais on assiste au tournage d’une scène « de lit » entre les deux jeunes protagonistes, où le réalisateur se comporte d’une façon très intrusive (en particulier vis-à-vis de la jeune fille), sans que le film ait la moindre distance critique vis-à-vis de lui. Le film est sorti avant le scandale des abus dénoncés par Judith Godrèche mais on a l’impression que les réalisatrices n’ont pas conscience des problèmes que pose ce genre de scène. On ne comprend pas toujours quelles scènes font partie de la fiction filmique, quelles scènes font partie de la « réalité » du tournage. En bref, le dispositif narratif m’a paru compliqué et confus et le point de vue des réalisatrices très ambivalent, entre critique d’un réalisateur en surplomb par rapport au milieu populaire qu’il prétend filmer, et chronique attendrie des coulisses d’un tournage.

Autrement dit, je n’ai pas trouvé dans ce premier film les qualités qui m’ont frappée dans le second, comme si le duo de réalisatrices avait pris suffisamment d’assurance pour se contenter d’une fiction minimale, l’organisation d’une colonie de vacances d’été dans la Drôme pour un groupe d’enfants du quartier populaire de la place des Fêtes, dans le 20e arrondissement de Paris, fiction qui permet de décrire les relations entre enfants et avec de jeunes adultes de milieu populaire.

Ma frère est en partie focalisé sur les jeunes animatrices Shaï et Djenaba, incarnées par les deux jeunes actrices Fanta Kebe et Shirel Nataf qui étaient déjà au centre de la websérie Tu préfères réalisée en 2020 par le même duo de réalisatrices (visible sur Arte). Dans Ma frère les deux amies se font embaucher par Sabrina, la directrice de la colo (Amel Bent) ; d’abord inséparables, elles se brouillent au cours de la colo avant de se réconcilier à la fin. Mais la réussite première du film tient aux enfants, recrutés par un casting sauvage qui a duré un an, au dire des réalisatrices, suivi d’une préparation par stage d’improvisation. Le tournage a eu lieu au cours d’une véritable colonie de vacances dans la Drôme qui a été organisée pour l’occasion. Le naturel des enfants est confondant (et assez rare dans le cinéma français) mais le plus remarquable est la diversité des corps et des personnalités qui ne se réduisent jamais à des types sociaux ou psychologiques. Leurs dialogues, qui tournent souvent autour du jeu « Tu préfères » qui était déjà le prétexte de la websérie, témoignent d’une inventivité verbale qui rend dérisoires tous les discours déclinistes sur la langue française. Seule une scène de baiser entre deux des enfants m’a laissée mal à l’aise : alors qu’un garçon et une fille qui « sortent » ensemble, sont sommés par les autres enfants de s’embrasser devant eux, la caméra filme en très gros plan le baiser, d’une façon totalement intrusive et déplacée dans ce contexte.

Si les difficultés sociales ou familiales de certains des enfants ou animateurices ne sont pas évacuées, le film évite tout misérabilisme et laisse à chaque personnage une marge d’autonomie réconfortante. Parmi les jeunes adultes aussi, la diversité prévaut. Suzanne de Baecque incarne une animatrice gentiment loufoque et Yuming Hey, une personne « gender fluid » que Shaï a du mal à accepter, contrairement aux enfants qui sont sensibles à sa grâce et à sa gentillesse. Enfin la chanteuse Amel Bent donne au personnage de la directrice de la colo, une profondeur humaine qui rayonne autant sur les enfants que sur les animateurices.

Le film prend au sérieux les enfants sans pour autant dramatiser les situations et les relations. Les activités physiques et ludiques des colonies de vacances forment le terreau de leurs échanges en donnant de l’air au récit. Et la chanson de Barbara "Mon enfance", reprise par l’une des enfants, construit un lien entre les générations dans un film qui nous ouvre les portes des milieux populaires tels qu’on les voit rarement dans le cinéma français, aussi loin des stéréotypes stigmatisants que du misérabilisme.


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