____
Comment parler de l’adaptation du roman emblématique de la littérature européenne qu’est Les Buddenbrook, le déclin d’une famille ? On ne s’y ennuie pas, les costumes sont superbes, les paysages aussi, le casting n’est pas déshonorant. Il ne manque aucune dentelle, aucun brocard ni aucun velours, aucune rouflaquette ni chapeau haut-de-forme. De quoi enthousiasmer les youtubeurs. La série leur donnera-t-elle le goût de la lecture ? Comme le remarque un spectateur : « Sensationnel. J’adore ces histoires des grandes familles européennes ayant tant fait pour une Europe riche et magnifique. » Il y a comme un malentendu !
Une famille
Une famille qui décline ? On la suit sur quatre générations [1], de 1835 à 1877, à travers les vingt-sept personnages de la famille et les innombrables protagonistes du récit. Nous avons le grand-père (Johann, fils d’un ancêtre Johann), le fils (Johann, dit Jean, consul des Pays-Bas), les petits enfants (Thomas, Christian, Antonie [dite Tony], qui auront eux-mêmes des enfants, dont Hanno qui mettra un point final à la dynastie, et Clara). Clara, qui épouse un pasteur et part à Riga, est totalement absente de la série ! Cette généalogie est fondatrice : c’est à elle, consciencieusement couchée sur papier gaufré, que doivent se référer tous les personnages [2] – naissances, mariages, décès, alliances – comme une feuille de route du savoir-vivre entre générations et sexes. Cette famille bourgeoise et protestante vit à Lübeck, ville alors essentielle de la Ligue hanséatique [3] maîtresse du commerce (le blé en premier lieu) dans une grande partie de l’Europe du Nord. Le déclin de la famille est parallèle à celui de la ville, dès lors que Hambourg devient prépondérante, s’internationalise et se diversifie, et que l’Union douanière (Zollverein, 1833) tend à bousculer les territoires de la Ligue. Au fil du temps, les personnalités s’individualisent, l’emprise religieuse semble s’essouffler. On peut lire le roman comme le récit, par le menu, des mutations du capitalisme au cours du XIXe siècle, et de ses effets sur les personnes.
Relever un défi
Résumer 640 pages en deux épisodes d’une heure et demie chacun est un défi qu’ont souvent tenté de relever le cinéma et la télévision [4]. La série d’Arte relève-t-elle ce défi ? Disons que rien ne surprend, hormis les lacunes, les raccourcis intempestifs, la réduction – parfois jusqu’à la caricature – des protagonistes. Il manque le grain plus fin de l’écriture de Thomas Mann, la minutie des descriptions, le temps étiré sur plus de quatre décennies, qui laisse toute sa place à l’analyse des contradictions. On voit à peine, avec des artifices médiocres, les personnages vieillir : où est passé le temps ?
De l’amour au divorce
Tony est la figure de proue du roman. Elle apparaît, petite fille curieuse et impérieuse, dès les trois premiers chapitres du roman, ce qui donne déjà une indication de la suite. La série se contente, en générique d’ouverture, de montrer des enfants qui jouent et virevoltent en tous sens dans une rue agitée.
Sur Arte, suit un bal somptueux. Un bal ? Thomas Mann détaille en fait un dîner des notables de Lübeck dans la nouvelle maison des Buddenbrook : un dîner, c’est moins glamour qu’un bal ! Dans un dîner, on parle, on commère, on plaisante, on s’invective, on s’observe : chacun est « à sa place ». Le lecteur prend ses repères. Ce qui se passe dans un bal est plus obscur : on tourbillonne, comme la caméra.
Alors, Tony ? Jeune fille impétueuse, directe, espiègle et intuitive. Il faudra un jour la marier, après son instruction dans un pensionnat de la bourgeoisie – pensionnat gommé de la série. Un négociant de Hambourg, bon chrétien, Bendix Grünlich, la courtise grossièrement. Elle le déteste tout de suite. Les parents seraient soulagés de la « caser », espérant que le mariage réussisse à tempérer son caractère exubérant et indépendant.
Mais lors d’un séjour sur la Baltique l’éloignant à dessein des pressions familiales après avoir fermement dit « non » à Bendix, elle s’éprend de Morten, jeune homme de condition plus modeste, étudiant en médecine membre d’une confrérie combattant les privilèges. Mais pourquoi avoir inventé une épave sinistre comme lieu des amours, alors qu’il s’agit seulement de rochers ? Épave que l’on retrouvera quarante ans plus tard lors d’un séjour de Tony en vacances ! L’épave a d’ailleurs à peine vieilli.
Tony finit par accepter, la mort dans l’âme, de se soumettre aux vœux de son père, puisqu’il le faut, prise dans les rets de la généalogie : obéissance, respectabilité, assurance d’un train de vie « distingué » [5], inscription dans le temps long. Patatras : Bendix néglige Tony, fait de mauvaises affaires, compte sur l’héritage futur de sa belle. Tony se réfugie à Lübeck, c’est la honte : « une femme divorcée » ! Dont le mari a éclusé la confortable dot de 80 000 thalers. Tony ne prononcera plus jamais le nom de Bendix…
À Lübeck, elle donne naissance à une petite fille, Erika, qu’elle aura quelque peine à accepter, puisque le père en est Bendix, cet homme honni. L’événement est totalement passé sous silence dans la série, de même que le destin de Erika et son mariage avec, elle aussi, un escroc. Pourtant, autant sinon plus qu’apporter une dot, le rôle des femmes est bien d’assurer la pérennité de la famille, donc des affaires. Quel impardonnable oubli !
Divorcée, Tony est courtisée par Aloïs Permaneder, brasseur munichois et foutraque, qui s’avère impressionné autant par le niveau de vie de la famille que par la charmante Tony. Remariée, elle part à Munich, divorce une seconde fois, rentre au bercail à Lübeck. Elle passera ensuite des jours confis dans la nostalgie et le conformisme de la « distinction », s’en remettant souvent à un Dieu dont elle doute, avec des éclats juvéniles revendiquant son autonomie.
De la dérision à la caricature
Bendix est joué plus grotesque que nature, si l’on peut dire. Hypocrite, menteur, soumis aux oukases de son chargé de pouvoir. Dans la série, il s’agit d’un escroc plutôt insipide, manipulateur manipulé.
Quant à Aloïs Permaneder, le brasseur de Munich, la série nous en propose une franche caricature : vêtements, langage, cynisme. Thomas Mann certes ne l’épargne pas, mais lui accorde de belles qualités (peu visibles à l’écran) – honnêteté, générosité, franchise, peu de souci de « l’honorabilité » – les différences entre Allemands du sud et Allemands du nord valant comme circonstances atténuantes.
Vient une nouvelle rupture. La série nous montre Aloïs, sous les yeux de Tony, « travaillant » la servante Babette avec force cris et halètements. Chez Thomas Mann, on a une version plus subtile. Il dépeint Aloïs tentant, un soir d’agapes alcoolisées, d’embrasser Babette, une domestique. Tony les surprend, tandis que Babette veut se dégager. L’insoutenable pour Tony, ce n’est pas ce possible viol, ni l’infidélité d’Aloïs. C’est un mot qu’Aloïs lui crache à la figure, un mot décisif, insupportable, un mot qu’elle mettra longtemps à confier à son frère (et au lecteur, qui n’en peut mais, moyennant quelques chapitres) : « Va-t’en au diable, charogne puante ! » Thomas prend son temps pour expliquer à sa sœur qu’il s’agit là de bêtises sans importance, la « frivolité » conjugale allant de soi. L’injure est pudiquement mise sous silence dans la série.
Que dire des personnages secondaires [6] – le sénateur, les négociants, les employés du commerce, les domestiques, le fondé de pouvoir de Bendix… – souvent tournés en dérision par Thomas Mann (une forme d’humour moins précise et subtile à l’image qu’à l’écrit), mais, dans la série, réduits – quand ils existent – à de la figuration. Abondent les personnages privés de leur nom, qui dans le roman reviennent comme des leitmotivs : les « sœurs Buddenbrook » (filles d’un oncle mis hors circuit), « ceux de Francfort », la cousine Clothilde - sortes de branches de l’arbre généalogique dont les personnages principaux seraient le tronc ; Sesemi Weichbrodt, le Docteur Grabow, les Hagenstroem, les Kistenmaker, les Krœger…
Déclin, maladie, mort
Le capitalisme marchand doit beaucoup aux femmes, qui par la dot garantissent un capital au mari, ce qui se vérifie dans les deux aventures conjugales de Tony et participe au déclin de la famille [7] en réduisant les ressources à chaque mariage. C’est fasciné par une violoniste talentueuse, détentrice d’un Stradivarius, fille d’une respectable famille d’Amsterdam, et discrètement séduit par la dot de 300 000 marks, que Thomas épouse Gerda. La série passant sous silence le compagnonnage de Tony et Gerda lorsqu’elles étaient, adolescentes, dans le pensionnat de Sesemi, on ne comprend pas très bien, dans la série, leur amitié tardive ! Hélas, Gerda a une seule passion : la musique. Elle finit par donner naissance à Hanno, qui sera le dernier garçon à pouvoir assurer la pérennité du nom. Le petit garçon timide se verra méprisé, humilié pour ses prédispositions musicales. Son père ne supporte plus le violon [8], ni le professeur de musique (absent de la série), ni le jeune lieutenant prussien qui accompagnent Gerda. Thomas a, dans la série, des réactions violentes absentes du roman ; il ne crie pas, ne jette pas les robes à terre. Il est, chez Thomas Mann, saisi par une jalousie muette et tourmenté par le risque d’être livré aux rumeurs, ce qui le mène à une crise spirituelle. Il se plonge dans un livre de philosophie [9], spécialement dans un chapitre intitulé « De la mort et de son rapport avec l’indestructibilité de notre être en soi ». Il s’adonne à des « extravagances mentales » : « Que m’est-il arrivé ? » - « Qu’ai-je donc appris ? » - « Qu’ai-je besoin d’un fils ? » … Inutile de préciser que la série ne s’encombre pas plus « d’extravagances » que de musique !
Hanno, grand rêveur, restera insensible aux affaires, aux négociations commerciales, aux impératifs sociaux que tente de lui imposer son père, détestant l’école (on ne voit jamais l’école, pourtant minutieusement et longuement décrite par Thomas Mann). Dans la série, Hanno mourra sous nos yeux de la variole, après avoir plongé dans la Trave pour récupérer la chronique familiale sur papier gaufré - qu’il vient de jeter à l’eau - mettant doublement fin à la belle généalogie. Le roman ne fait pas plonger Hanno dans la Trave, ne met pas son geste sacrilège en lien avec cette plongée (inexistante). Thomas Mann a l’habileté de faire comprendre au lecteur de quoi est mort Hanno, sans jamais dire de quoi il est malade. Il décrit en médecin dans un chapitre entier, la variole, ses symptômes, son évolution funeste : le lecteur est libre de son interprétation. Qui peut encore mourir de la variole [10] ?
À la fin du roman, il ne reste de la famille que les femmes. La plupart des hommes sont morts, Christian est mal en point dans une maison de santé. Tony, Gerda, Erika, les sœurs Buddenbrook, six mois après la mort de Hanno, parlent dans un salon modeste du prochain départ de Gerda, qui retourne à Amsterdam, de la vente de la maison, de l’imminente fin de Christian, « de la vie en général ». Dans la série, on ne sait rien du sort de Christian dans un hospice ; Tony et Gerda se disent adieu sèchement immédiatement après la mort de Hanno. Et la fin de l’épisode nous inflige une interminable visite de la maison déserte, sur fond de sirop musical.
Soubassements politiques
L’argent et sa circulation, de la dot à l’héritage, sont incontournables. Si les femmes représentent une sorte d’assurance-vie pécuniaire, la gestion des comptes est une activité purement masculine, patriarcale même. Le chef de famille décide seul, gère seul les affaires, concédant aux femmes, sortes d’accessoires nécessaires, le droit de réclamer qui un coupé, qui une robe nouvelle ou un bal. La série caricature la Bourse, où se jouent fortunes, faillites et krachs : une mer de chapeaux noirs où l’on voit à peine s’exacerber toutes les concurrences, coups fourrés et solidarités intéressées.
La production, le commerce, les affaires, s’opposeraient aux formes de liberté représentées par la littérature, la musique, la peinture : cette question agitait les milieux intellectuels du début du XXe siècle. Elle est reprise comme telle par l’écrivain. Son Thomas, progressivement déstabilisé (sur de longs chapitres) par le talent de Gerda, les dons de Hanno, les singularités de Christian, résiste de plus en plus mal - dans une rigidité inquiète - aux aléas du commerce. Cette problématique est absente de la série, comme toute problématique politique ou intellectuelle.
Caricature toujours, la représentation des mouvements sociaux et politiques qui affectent le monde germanique (de la Révolution de mars 1848 à la guerre austro-prussienne de 1866) : dans la série, les révoltés de 1848 passent pour des benêts fondamentalement serviles, que quelques mots patelins du patriarche suffisent à ramener au calme. Le « peuple », la « canaille » ? A Lübeck comme à Paris, comme à Berlin ? La série règle l’affaire comme s’il s’agissait d’une anecdote un peu bruyante.
Autre lacune : l’année 1866 à Lübeck, lors de la guerre austro-prussienne [11]. La maison et le jardin des Buddenbrook accueillent les Prussiens. Mais le seul Prussien de la série – non identifié comme tel - est l’élégant jeune lieutenant von Trotha, qui accompagne Gerda au piano et suscite la suspicion de Thomas. Plus de guerre !
La vision sociale et politique qui sous-tend l’œuvre de Thomas Mann est présente dans la série de manière insignifiante, artificielle, ne proposant jamais d’articulation entre individus et collectifs, entre histoire familiale et histoire tout court. Les évolutions politiques, sociales et économiques qui affectent le monde germanique conduisent Thomas à prendre part à la révolution industrielle en cours, se faisant même élire sénateur : il a pour la ville de Lübeck de grandes ambitions, trop tard sans doute ! Son paternalisme, la crainte des revendications des prolétaires et les perspectives douteuses dues aux mauvaises récoltes signent la fin non seulement de la famille, mais aussi celle d’une modalité du capitalisme bourgeois.
Secrets éventés et faux pas
C’est qu’il y a des « secrets », des secrets connus de tous. La famille n’est pas exempte d’écarts de conduite. Johann (Jean), le grand-père, a laissé sur le côté le fils d’un premier mariage, Gotthold, à qui il refusera toute possibilité d’hériter un jour. Pas de Gotthold dans la série, pas même sous la forme des « sœurs Buddenbrook », filles de Gotthold, trio marginalisé. Thomas, lui, a une histoire avec Anna, jeune fleuriste pimpante et aimante, qu’il ignorera une fois marié (la reconnaît-on, au pied du lit de mort de Thomas ? Elle n’a pas de nom, dans la série). Tony a découvert l’amour et la liberté avec Morten. Johann, Thomas, Tony : tout trois chérissent des souvenirs heureux, mais comme le dit Johann (Jean), qui a laissé dans le mémoire familial l’aveu du seul bonheur de sa vie, sa première épouse : « l’amour n’est pas tout. » Ces amours, une fois acquise la soumission aux impératifs familiaux, se diluent en faux pas dans le brouillard nostalgique des souvenirs.
Un personnage vient particulièrement semer le trouble dans le roman. Christian, le deuxième enfant de Jean, fait figure de vilain petit canard. Hystérique ? Sans doute [12] : instable, il se plaint constamment de maux divers et de « nerfs trop courts du côté gauche » (sic), répugne à entrer dans les affaires, aime le théâtre et les soirées agitées au « club » entre amis, ne respecte pas les codes familiaux. Il n’est pas seulement, dans le roman, ce « pauvre type » montré à l’écran. Il est le contrepoint de son frère, celui qui brouille le jeu, qui met les pieds dans le plat, qui récuse la vie et le travail dans les formes imposées par la famille. Épris d’Aline, chanteuse de cabaret et femme « de petite vie », il est envoyé « en stage » à Londres, d’où il part à Valparaiso au prétexte de développer le commerce international. Au retour, il retrouve Aline et annonce non seulement vouloir l’épouser, mais de plus adopter ses deux enfants et en avoir un de plus, au grand dam de sa mère et de Thomas, qui promet de le déshériter. La série adopte le point de vue des « gens bien », la figure d’Aline devient inconsistante et vulgaire. Et c’est dans une maison de santé que Christian finira sa vie - la série ne le dit pas. En somme, là où l’écrivain introduit de la nuance, pose une problématique, la série met en scène des stéréotypes.
Enfin, Hanno, celui qui met fin à la dynastie, est particulièrement maltraité dans la série, alors que, comme Christian, il tient dans le roman une place de choix, illustrant l’antagonisme que Thomas Mann veut mettre en avant, l’incompatibilité entre « art » et « affaires ».
Et maintenant ?
Cette vision du XIXe siècle aurait-elle encore un peu d’actualité ? Qu’en est-il aujourd’hui de l’héritage dans le monde des affaires et de l’argent ? Des relations entre l’univers de l’entreprise et celui de la création ? Qu’en est-il du statut des femmes dans ces univers ? On aurait toute latitude, en lisant Thomas Mann et en regardant cette série « jolie » mais réductrice, d’évaluer le poids de l’histoire. Il vaut mieux lire Thomas Mann ! Savoir « prendre le temps », ce temps qui irrigue la plupart des œuvres de Thomas Mann, dans La Montagne magique comme dans Lotte à Weimar ou dans Les Confessions du chevalier d’industrie Félix Krull. Qu’est-ce que « adapter » une œuvre ? Lui ôter toute précision, complexité, drôlerie et ironie ? Comment « adapter » une œuvre monumentale, ne pas la réduire à un puzzle incomplet, à une romance pseudo-historique, aux dentelles, aux chapeaux, aux mouvements de caméra et aux musiques anachroniques ?












