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Avant de devenir la deuxième puissance économique du monde, la Chine était majoritairement rurale. C’est la vie d’un de ces villages de la campagne chinoise, juste au moment de la bascule vers la mécanisation, que retrace le réalisateur Huo Meng, avec Le Temps des moissons. Un titre français fort curieux puisque l’histoire se déroule sur quatre saisons, éloigné de l’original Shengxi Zhi Di (Terre sacrée) ou de sa version anglaise Living Land (Terre vivante).
Nous sommes en 1991, une douzaine d’années depuis le début de la décollectivisation et de l’ouverture économique, lancées après la mort de Mao Zedong : les terres ont été distribuées aux familles, enfin libres de les cultiver comme elles veulent [1] ; l’« atelier du monde » commence à s’édifier sur des zones franches créées dans les villes côtières, où sont construites des usines, notamment à Shenzhen, dans le sud. Une perspective qui fait rêver. « Je vais devenir ouvrier, et je serai riche », assure un villageois dans la force de l’âge qui se prépare à y partir.
Si, en ville, les changements se voient, à la campagne, ils arrivent à peine. On y vit replié au rythme des saisons et des événements familiaux (enterrements, mariages, naissances). Huo Meng filme une famille où cohabitent quatre générations, en suivant le regard vif d’un enfant de 10 ans, Chuang, fort émouvant et très attentif aux autres qui nous fait passer d’un personnage à un autre : l’arrière-grand-mère au visage buriné ; la jeune tante dont il se sent très proche ; le cousin du même âge dont la famille est plus pauvre ; l’oncle handicapé mental qu’il faut protéger ; celui qui rêve d’ailleurs ; les cadres du Parti communistes chinois (PCC)…Ses parents, partis travailler à Shenzhen, ne reviennent qu’une fois par an, et parfois pour un enterrement ou un mariage.
Tout commence donc au printemps 1991, quand la grand-tante meurt et que Chuang accompagne son oncle récupérer les restes du grand-oncle, enterré dans un autre district, afin de réunir les époux dans une même tombe. C’est la tradition. L’enterrement au milieu d’un champ familial donne lieu à une cérémonie très codifiée, avec la famille en blouse et bonnet blancs, les pleureuses, le village au complet, la procession, le banquet, sans oublier les billets en papier que l’on brûle pour assurer la prospérité des défunts dans l’au-delà. Huo Meng donne une vision onirique de la mort, presque joyeuse.
Puis la vie reprend son cours, le plus souvent dans les champs, les travaux se faisant à la main ou avec des bœufs pour tirer la charrue. Quand arrive la moisson tout le monde est mobilisé, enfants compris. L’école est suspendue. Plus tard, viendra la saison du coton, que les femmes sont chargées de trier, puis celle des semailles et des plantations. On mange le plus souvent dans la cour commune, où les villageois peuvent se rassembler devant l’unique télévision du village – premier signe de modernité.
Huo Meng filme ces moments comme des tableaux, parfois à la manière d’un documentaire, parfois comme un conte poétique et magique, telle la marche du petit Chuang par une nuit d’un bleu profond juste percée par la lumière de sa lanterne, ou encore le déluge de pluie sur les récoltes que les paysans essaient de protéger tant bien que mal, à la lueur de la torche. Avec finesse, il montre le temps qui s’égrène, immuable depuis des générations.
Seules les visites du secrétaire du Parti viennent perturber l’ordre des choses. On le reçoit avec déférence tandis que sa camionnette, pourtant pas de première jeunesse, devient une attraction pour les enfants qui n’en voient presque jamais. Plutôt débonnaire, sans doute payé, il ferme les yeux quand des villageoises ont plus d’un enfant – ce qui est interdit depuis 1979 –, y compris quand la jeune tante encore vierge se substitue à sa sœur enceinte jusqu’au cou de son troisième enfant, lors d’une vérification par un jeune responsable du district. Lorsque le scandale éclate, ce dernier réclame – et obtient – la jeune tante en mariage, pour se taire et oublier l’amende, impossible à payer.
Ainsi va la corruption ordinaire. Ainsi va la vie des femmes, totalement dépendantes des choix familiaux. Il apparaît logique à tous que la jeune femme se sacrifie. D’autant qu’elle a 30 ans et qu’à cet âge il faut être mariée – c’est toujours vrai aujourd’hui. Le jour de son mariage, habillée de rouge comme il se doit, elle est bousculée, poussée d’un invité à l’autre, selon la coutume, et donc obligée de s’agripper au futur mari. Tout un symbole. Quant aux fêtes, elles se déroulent avec, d’un côté, les hommes qui mangent, boivent et fument à l’intérieur de la maison, servis par leurs épouses ; de l’autre, les femmes qui mangent dehors avec les enfants et arrivent à en faire un moment de confidences féminines, sinon de solidarité. On apprend plus tard que le mari de la jeune tante la délaisse, car il a constaté qu’elle n’était plus vierge (elle a été déflorée lors de l’examen médical sans ménagement de vérification des femmes enceintes). Dans la Chine de 2026, les relations sexuelles avant le mariage restent très mal vues. Pour les femmes, bien sûr.
Les mœurs évoluent, mais lentement. Plus lentement que la modernisation imposée au pas de course par l’Etat-Parti autoritaire. Il peut, par exemple, décider de forer des puits de pétrole au milieu des champs en pleine culture. Sans que les paysans soient informés et encore moins consultés. « C’est l’avenir », assure le camarade présent.
Tout en délicatesse, avec un souci rare du détail, Huo Meng termine son film comme il l’a commencé, par une mort. Celle de l’arrière-grand-mère. Finies les processions et la grande cérémonie villageoise. La famille restreinte se retrouve autour d’un plateau contenant les cendres de l’aïeule pour trier les os et remplir une urne avec les restes. Il est en effet désormais interdit d’enterrer sur son lopin de terre ; l’incinération est obligatoire. La modernité en marche. Le village a gagné un tracteur qui finit par s’embourber…
Ouvert sur de somptueux paysages verdoyants que traversent en charrette brinquebalante Chuang, l’oncle et des cousins, Le Temps des moissons se ferme sur les champs à perte de vue recouverts d’une mince couche de neige, où les paysans restant au village apparaissent minuscules dans cette immensité blanche. À couper le souffle !
Aucune nostalgie chez Huo Meng, mais une volonté de saisir le choc historique entre modernisation et tradition, de souligner la beauté de la campagne et les difficultés de la condition paysanne, de pointer la rudesse des rapports humains et la chaleur de la solidarité villageoise. Une merveille de poésie et d’envolée cinématographique qui se conjuguent à un grand sens du réalisme.
Le Temps des moissons, son troisième long métrage et le premier diffusé en France, a reçu l’Ours d’argent de la meilleure réalisation à la Berlinade 2025. Mais il n’a pas (encore) été vu par les Chinois. Huo Meng n’a pourtant rien d’un dissident : son deuxième film Crossing the Border (2018) a obtenu le prix Fei Mu [2] du meilleur réalisateur au festival international du film à Pingyao et celui du public au Festival de Pékin . Le réalisateur n’a pas rencontré de difficultés particulières lors du tournage. Mais il est possible que l’image peu favorable du Parti ait déplu à un quelconque censeur, sans qu’on puisse exclure une prochaine (et souhaitable) levée de l’interdit.


















Polémiquons.
1. Le Temps des moissons, 20 janvier, 15:36, par martine
Merci pour cette analyse du film à laquelle j’adhère en y ajoutant la longueur (2h15) et la lenteur parfois pesantes mais attentionnées et justes.
Savez-vous où voir son premier film Crossing the Border ?
Merci et bravo pour votre travail qui guide nos choix et aiguise nos regards.