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Adapté du roman homonyme de Luc Blanvillain, Le Répondeur est le sixième long-métrage de Fabienne Godet, réalisatrice d’un premier film remarqué, Sauf le respect que je vous dois (2006) sur la violence des rapports dans l’entreprise, inspiré de sa propre expérience.
Baptiste (Salif Cissé) fait un numéro d’imitateur dans un petit théâtre parisien, mais travaille dans un centre d’appels pour gagner sa vie. Un jour, un écrivain célèbre (Denis Podalydès) vient l’écouter et lui propose d’imiter sa voix pour répondre à son téléphone pendant qu’il s’enferme pour écrire son prochain livre. Il lui confie les fiches où il a consigné toutes les informations sur ses correspondant·es, comme pour la bible d’une série. D’abord hésitant, Baptiste relève le défi, y compris parce que ça lui permet de quitter son emploi alimentaire. Il se prend au jeu et prend peu à peu des initiatives qui vont changer sa vie et celle de l’écrivain et de ses proches.
Quand la supercherie est découverte par sa fille – une peintre peu sûre d’elle dont Baptiste s’arrange pour faire la connaissance –, l’écrivain est l’objet d’un scandale qui rejaillit sur Baptiste dont le talent est enfin reconnu.
Le Répondeur repose en grande partie sur les épaules de Salif Cissé, passé par le Conservatoire national d’art dramatique, dont c’est le premier « premier rôle » ; c’est un acteur noir et cette caractéristique ne sera jamais mentionnée, même par allusion. C’est son talent d’imitateur qui est mis en avant par l’histoire (même si Salif Cissé n’en est pas un et a été coaché par trois imitateurs différents pour les besoins du film) ; ce talent se déploie sur plusieurs registres : on le voit sur scène imitant des personnalités célèbres, mais aussi plusieurs types de chant : rap, rock, blues – Baptiste fait une très belle interprétation de la chanson de Michel Berger « Seras-tu là », ainsi que du standard « Moonlight in Vermont » en alternant voix d’homme et voix de femme ; on le voit surtout prendre la voix de l’écrivain quand il répond au téléphone de celui-ci, où son talent est autant dans l’écoute que dans l’improvisation. La réalisatrice détaille dans le dossier de presse le mixage des voix très sophistiqué qui a permis à l’acteur d’échapper au doublage. La performance de Salif Cissé tient moins dans ces imitations que dans la façon très subtile dont il passe de la personnalité de son personnage à celle de l’écrivain qu’il incarne au téléphone, tout en faisant quelques pas de côté par rapport aux réactions attendues par les interlocuteur·ices de celui-ci.
Le personnage du roman est blanc et le choix de Fabienne Godet illustre ce que pourrait être un cinéma réellement inclusif, où les acteur·ices racisé·es sont choisis, comme au Royaume-Uni, pour leur talent et non pour leur couleur de peau. De la même façon que les stéréotypes genrés excluent « naturellement » les femmes dès qu’on invente un personnage doté d’une profession prestigieuse ou d’un pouvoir social, les stéréotypes racistes assignent les acteur·ices racisé·es aux rôles de marginaux, délinquants, criminels pour les hommes et femmes de ménage ou aides-soignantes pour les femmes. Salif Cissé dans le personnage de Baptiste est parfaitement convaincant. On est surtout sensible à la subtilité de sa performance, où son écoute silencieuse des autres est à la fois une disposition à l’empathie (que n’a pas l’écrivain) et un instrument de travail : pour imiter, il faut écouter. La caméra met en valeur son regard attentif et son corps massif d’où émane une bienveillance tranquille, aux antipodes de la masculinité autocentrée de l’écrivain ou du critique cynique qui entreprend de séduire sa fille pour l’interviewer. Salif Cissé était à Cannes cette année pour Météors réalisé par Hubert Charuel et Claude Le Pape, sélectionné dans la section Un Certain Regard, qui sort en salle en octobre.
Si Le Répondeur est une comédie, il évite le piège du « feel good movie » en maintenant jusqu’au bout l’écart social entre le monde de l’élite cultivée où évolue l’écrivain et la précarité du spectacle vivant que vit Baptiste, évoquée aussi par le récent film de Stéphane Ly-Cuong Dans la cuisine des Nguyen.









