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Andréï Kontchalovski / 1965

Le Premier maître


par Lora Clerc / dimanche 25 janvier 2026

Instruire, enseigner, éduquer, civiliser ?

Ce papier fait suite à la critique de L’Engloutie et aux commentaires déposés en fin de papier. L’un fait une analyse remarquable du film, un autre fait référence à un souvenir, le film Le Premier maître (Первый учитель). Le site a voulu voir…

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Film intégral, sous-titré en anglais. D’après une nouvelle de Tinguiz Aïtmatov.

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L’histoire, filmée en 1965 dans un paysage aride, se situe en Kirghizie [1], précisément en 1924, année de la mort de Lénine. Diouchen (Bolot Beshenabiev), jeune komsomol (de l’« Union de la jeunesse communiste »), revient dans la région qu’il avait quittée pour s’engager dans l’Armée rouge. On y vit pauvrement, on soigne son bétail, on cultive un petit lopin de terre, on boit (beaucoup) de « koumi » - du lait de jument fermenté légèrement alcoolisé. Un seul arbre, un peuplier, signale le village.

Diouchen revient en mission, chargé de fonder une école et d’apprendre aux enfants « la littérature politique et l’arithmétique ». Les villageois ne l’entendent pas de cette oreille : que vient-il faire ici ? Ils se moquent, le chahutent, le récusent. Un homme pourtant, Kartinbaï (Kirey Zharkimbayev), qui a participé à la guerre civile, lui propose l’hospitalité. Face à l’incompréhension des villageois, Diouchen sort un argument définitif : un papier officiel, mandat pour sa mission.

On lui concède une grange en ruine pour école, qu’il remet en état : les enfants le suivent. Pas de table, pas de cahier, pas de tableau, mais une photo de Lénine et une carte de l’URSS [2]. La tâche est rude, Diouchen désemparé ne recule pas et annonce le programme, dans cet ordre : les leçons de Lénine, la prééminence du prolétariat, la détestation des bourgeois. Surpris du regard vide des enfants que distrait le caquètement des poules, il demande : « Vous avez des questions ? » Un petit garçon a une question précise : « Est-ce que tout le monde meurt ? » – Oui – « est-ce que les chevaux meurent ? » – Oui – « Est-ce que moi aussi je vais mourir ? » – Oui – « Est-ce que Lénine va mourir ? » Suwan, l’insolent qui ose envisager la mort de Lénine, se fait exclure de la classe. Les autres scandent longuement en chœur « so-cia-lism’ so-cia-lism’ so-cia-lism’ ».

Parmi eux, Altynaï (Natalia Arinbassavova), seize ans, se montre à la fois fascinée et rebelle : fascinée par cet homme jeune qui sait maîtriser le cours de la rivière et construire un gué ; rebelle à l’école par respect pour sa mère, l’une des plus hostiles à cette innovation.

Violences plurielles

L’exclusion violente de Suwan indigne les villageois, qui lâchent les moutons dans l’école. Fou de rage, Diouchen réveille brutalement tout le village en pleine nuit, créant une panique qui se conclut par une bagarre, un incendie et la mort du cheval de Kartinbaï. On trouvera plus tard le corps calciné de Suwan, qui a brûlé vif dans la grange.

Pile au moment où l’on apprend la mort de Lénine. Diouchen est ébranlé, mais « il y aura des millions de Lénine, toi tu as un seul Mahomet », dit-il à Kartinbaï, son hôte musulman.

Arrivent peu après un opulent « baï [3] » (riche propriétaire terrien) et sa cour, fêtés au son de la guimbarde et du luth à deux cordes. On respecte la richesse : s’organise un festin, au cours duquel le baï se montre sensible à la beauté des jeunes filles. Mais il accuse les villageois de lui avoir volé deux chameaux. C’en est trop pour Diouchen : « Vous êtes un bourgeois qui exploite le travail du peuple, vous n’avez plus le pouvoir ». Le baï dit ne pas comprendre, et être, quoi qu’il arrive, le maître. Diouchen, qui a trop forcé sur le koumi, propose un combat consistant à faire tomber l’adversaire de cheval. Un villageois plus solide prend sa place, et perd la bataille. La mère d’Altynaï manœuvre alors pour caser sa fille, peu enthousiaste, auprès du puissant baï.

L’école reprend. Il faut répondre à « qui sont tes ennemis ? » – « le baï, les capitalistes, les millionnaires, le mollah ». Diouchen est heureux des progrès de ses élèves, on le voit sourire, enfin ! Altynaï, elle, est triste, perdue, tandis que sa mère, qui vient la chercher pour le mariage, se fait mettre à la porte de la classe. Le baï vient chercher de force sa promise, nouvelle bagarre. Altynaï crie de ne pas toucher au maître, en vain : le frêle Diouchen n’a pas le bon gabarit, il se retrouve en sang. Le baï kidnappe Altynaï, l’attache à son cheval et la conduit dans son campement. Blottie dans une tente, Altynaï est terrorisée, observant le baï se faire raser, se parfumer, avant qu’il lui déchire les vêtements et la viole. Le lendemain, désespérée, elle devient objet de curiosité pour la population du camp… jusqu’à ce que Diouchen apparaisse, entouré de soldats armés, pour la récupérer et la ramener au village.

Au village, c’est sa mère qui perd pied, la traitant de canaille, de déchet, de putain : son « inconduite » a porté atteinte à la dignité et à la réputation du village et de ses filles. Diouchen convainc Altynaï d’accepter de partir pour Tachkent [4]. Les adieux sur le quai de la gare la plus proche laissent paraître que ni l’une ni l’autre ne veulent se séparer. Mais le devoir est le plus fort : Diouchen retourne au village. La légitimité qu’il tient du parti empêche les villageois de le lyncher. Il menace les opposants d’une hache : « Je reconstruirai l’école, j’aurai des microscopes et des cartes. L’école aura un nom : Suwan ». Sa décision, la manière de la formuler – exit la seule référence : Lénine – expriment-elles qu’il a compris la vanité de la manière forte ? Il décide aussi de couper le peuplier, symbole d’un ancien monde fétichiste, rejoint par Kartinbaï.

Violence ou humilité ?

Le film, vu aujourd’hui, est singulièrement violent, alors même qu’à sa sortie il était considéré comme « touchant ». Les avis des critiques et cinéphiles russes encore en ligne vont actuellement de « naïveté » à « fanatisme ». Dans Le Monde du 8 septembre 1966, Jean de Baroncelli estimait avoir vu un « joli film provincial », avec un héros « naïf et humble ». Le film est encore diffusé dans de nombreux festivals. En 2020, on lit dans le magducine.fr, sous le titre Éducation, idéologie et traditions, que « Kontchalovski nous fait ressentir toute la problématique de la “soviétisation” du pays et des situations régionales totalement disparates. »

En effet. La Russie actuelle comprend pas loin de deux cent groupes ethniques, chacun titulaire d’une culture propre, d’une langue, de traditions, représentant 28,3 % de la population [5]. Si l’on tient compte de toutes les nations désormais indépendantes, on imagine que la question de l’éducation en URSS était cruciale, de gré ou de force.

Diouchen est représentatif des jeunes des ethnies non-russes qu’ont pu enthousiasmer, après la guerre civile (1917-1921), la révolution russe et ses promesses de paix, d’égalité, de résorption de la pauvreté – Diouchen affirme que la pauvreté a totalement disparu du pays ! Soldat de l’Armée rouge, membre du Komsomol, il a foi en l’avenir. Il est à mille lieues de voir, de comprendre, que sa manière de faire est une violence pour les kirghizes. Concurrent du mollah, il se comporte lui-même en croyant, voire en prophète.

Convictions d’un réalisateur ?

La question n’est peut-être pas tant la personnalité de Diouchen que le retour de Kontchalovski, en pleine période de « dégel », à la période la plus « pure » de la révolution, passant par-dessus les temps du stalinisme. « Le héros était assez fanatique », aurait-il dit, ce qui était osé ! Osée aussi, l’apparition d’Altynaï nue (une doublure), image inconcevable dans une URSS pudibonde, qui a valu au réalisateur une menace de censure. Viol, fanatisme, nudité : quelle audace ! À l’époque, Kontchalovski, dont c’est le premier film, se prévalait de Kurozawa. Certains commentateurs russes voient en Diouchen un samouraï.

Il semble que les convictions de Kontchalovski soient à géométrie variable. Avec un frère qui lui fait concurrence – Nikita Mikhalkov – et un père auteur de l’hymne soviétique puis de l’hymne russe – Serguéi Mikhalkov – sans doute a-t-il eu quelque peine à stabiliser ses convictions ? Finies les audaces ! Kontchalovski est désormais un soutien puissant, avec son frère, de Vladimir Poutine : « À mon avis, Poutine risque sa vie et fait preuve d’un courage absolument héroïque. » En éduquant les enfants russes (et ukrainiens) au patriotisme et au maniement de la kalashnikov ?

Alphabétiser, instruire, enseigner, éduquer…

La question de l’éducation de peuples perçus comme « en retard [6] » – tribus, autochtones, indigènes, ethnies, communautés, peuplades (quel nom donner à l’altérité ?) – a reçu des réponses fort diverses, dans la vraie vie et dans ses représentations au cinéma [7]. Sous la légitime volonté de valoriser le savoir comme outil de développement et de liberté, se trouvent sans doute en embuscade des motivations moins nobles : faire de bons républicains, de bons soldats, de bons ouvriers, de bons soviétiques, de bons Sénégalais, etc. Peut-on sortir de ces rapports de force qui humilient, finalement, tout le monde ?

De ce point de vue, L’Engloutie, dernier exemple en date, est assez creux et peu convaincant (voir le commentaire de Matias Gucéma). La fin du XIXe siècle a fait fort en ce qui concerne les filles et les femmes : école obligatoire, possibilité pour les femmes d’enseigner, création d’une école normale d’institutrices dans chaque département (loi du 9 août 1879), création de l’ENS de Fontenay-aux-Roses… Sans doute pas par féminisme, plus certainement pour des raisons économiques, filles et femmes constituant un réservoir de main d’œuvre immense, à payer moins cher que les hommes et déjà astreintes à l’obéissance. Pour un film censé éclairer l’accueil d’une institutrice dans un village, on reste sur sa faim, avec un fort sentiment d’anachronisme. « Dites “A” », comme chez le docteur, c’est un peu court ! Les croûtes sur le crâne, un peu méprisant. Le nouveau concept de « réalisme magique » ? Une jolie fille en robe bleue et la disparition de deux hommes avec qui elle couche. On voit des danses proches de la transe, des vieilles femmes plus « sorcières » que nature, des éclairages à la chandelle qui assombrissent le tableau. En somme, une version folklorique de la pauvreté, au prétexte plutôt misogyne et méphitique de rendre compte de l’éveil à la sexualité d’une jeune fille. Comment ne pas tomber dans le folklore le plus niais ? Que sait-on de toutes les jeunes filles – récusons l’idée reçue des « vieilles filles » racornies ! [8] – qui ont tenté l’aventure de travailler, de gagner leur vie ?

… Civiliser

Retour à Kontchalovski. Baroncelli, encore lui, en 1966 estime que « Kontchalovski a bien joué de cette naïveté et de cette humilité. Il a bien joué aussi des ressources folkloriques que la nation kirghiz lui offrait. » Le folklore ! Qui est aux cultures paysannes ce que le Puy du Fou est à l’histoire… En 2026, il devient difficile de voir le film de cette façon ! Mais faut-il oublier la prétention à « civiliser » ? On se souvient des propos de Nicolas Sarkozy sur la colonisation : « Nous pouvons être fiers de notre pays, de ce qu’il a apporté à la civilisation universelle. » (3 mai 2007). Propos conforme aux visées coloniales de Jules Ferry : « Vous serez contraints d’imposer, pour votre sécurité, votre protectorat à ces peuplades rebelles. Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. » (8 juillet 1885). Que les races inférieures soient locales ou éloignées. La France a compté bon nombre de « peuplades rebelles » baragouinant dans des langues disparates et nombreuses [9], en métropole comme dans les territoires d’outre-mer, unifiées par l’apprentissage du français. Les filles aussi ont dû s’y mettre, consciencieusement, au français, quand bien même c’était pour acquérir une expertise en arts ménagers ! Familles hostiles, besoin de main d’œuvre domestique, agricole et industrielle, rivalité école publique / école privée, moyens limités des communes… La route a été longue, surtout pour les filles ! Au propre comme au figuré : les « écoles de hameaux » nécessitaient souvent une dizaine de kilomètres aller-retour pour se rendre à l’école.

Le contrepoint de la douceur

Époques lointaines ! Réjouissons-nous en voyant Diouchen choisir Suwan, pas Lénine, pour nom de son école. On entend parfois de bonnes paroles ; aux violences, on peut opposer et préférer les mots paisibles d’un Jean Grémillon, qui dans L’Amour d’une femme met en scène sur l’île de Ouessant, « île de femmes » (une de ces peuplades) dont les hommes sont le plus souvent marins de commerce, une femme médecin, Marie, mais aussi une institutrice, Melle Leblanc. Voyant André, l’amoureux de Marie un peu trop possessif, qui soutient qu’une femme fait son métier en attendant un homme, elle se rebiffe : « On ne vit pas à n’importe quel prix, votre métier, il est à vous ». Marie en effet aime son métier plus que la perspective de devenir l’objet d’un homme. Pour Jean Grémillon, Melle Leblanc est « heureuse d’être un maillon ». Ce qu’il commente joliment : « L’extrême modestie de Melle Leblanc, c’est pour moi le bonheur d’appartenir à cette chaîne absolument anonyme des gens qui aiment les autres. [10] » Enfin de la douceur.

Diouchen, à sa façon, aime les autres ! À la fin.

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[1La Kirghizie, en Asie centrale, a été colonisée par les Russes en 1876, devient République soviétique en 1936, puis indépendante en 1991. Pays pauvre et montagneux, il a vu passer nombre d’invasions et la route de la soie.

[2Dans L’Engloutie, on a une carte des « colonies françaises » : il semble que les impérialismes aient le goût des frontières !

[3baï (бай), mot kirghize d’origine turque. Les fermes « baï » furent confisquées en 1928 dans le cadre de la réforme agraire et hydraulique. Ce n’est pas un hasard si Diouchen maîtrise la rivière !

[4Tachkent, capitale de l’Ouzbékistan, est plus proche du village que Bichkek, capitale de la Kirghizie.

[5Voir https://lr.semnasem.org/nonrussian/#lands, dans le site 7x7 la Russie horizontale (« agent de l’étranger »), la progression de l’extension de l’empire russe, de 1360 à aujourd’hui. Les chiffres sont issus du recensement de la population 2020. La population russe, constitutionnellement, est unifiée par la langue russe, les langues régionales étant tolérées en seconde langue dans les établissements d’enseignement.

[6Expression de Jules Ferry

[7Sens critique recense 83 films sur l’école et l’éducation !

[8Les archives départementales sont une mine ! Exemple dans le Finistère : "Francine Marie Kerloc’h (née Pan), née le 28 mai 1867 à Quimper. Elle enseigne à Briec (Landrévarzec). Et le 30 mars 1888, à 21 ans, elle est nommée institutrice publique à l’école de Quinquis. Le 31 octobre 1888, elle est nommée à l’école de hameau de Lestonan à Ergué-Gabéric."

[9On peut les entendre dans l’Atlas sonore des langues régionales

[10Écouter cette douceur sur youtube : https://www.youtube.com/watch?v=OwgZku-bBSs et https://www.youtube.com/watch?v=kzMjzPIQF0Y - et on lira le livre de Geneviève Sellier : Jean Grémillon, le cinéma est à vous (Méridiens Klincksieck)