____________________
« Audrey est cheffe de rayon dans un hypermarché et fille d’éleveur laitier. Elle parvient à promouvoir des produits laitiers bio de proximité. Forte de ces résultats, elle est appelée par la directrice de la centrale d’achats à œuvrer au niveau national comme acheteuse. Elle découvre le monde impitoyable des négociations commerciales et parvient à assoir son autorité. »
Ce résumé de Wikipedia ne rend pas justice à l’opposition très forte construite par La Guerre des prix entre le monde des petits éleveurs laitiers et celui de la grande distribution. C’est dans la ferme familiale reprise par le frère de la protagoniste que le film s’ouvre, avec une grande étable où s’alignent une trentaine de vaches laitières : une petite exploitation donc, dont la survie est soumise au prix du lait et des produits laitiers imposés par la grande distribution. Le réalisateur a suivi l’atelier scénario de la Femis pour écrire son film et cela se voit… Anthony Dechaux présente son film comme une fiction documentaire, pour souligner le long travail d’enquête qu’il a fait tant dans le milieu de la grande distribution que chez les petits agriculteurs.
Si le terme n’était pas galvaudé et dévalorisant, on pourrait dire qu’il s’agit d’un film à thèse qui met à jour les impasses du couple infernal que forment l’industrie agro-alimentaire et la grande distribution. Mais l’alternative incarnée par les petits éleveurs et les circuits courts a bien du mal à exister. Le film tente pourtant de créer un équilibre visuel et sonore entre le monde vivant de la ferme et celui des bureaux sans fenêtre de la centrale d’achats, sans pour autant idéaliser le monde rural, filmé en plein hiver, avec la pluie et la boue de la Normandie. Le tournage de ces scènes a eu lieu dans une vraie ferme, y compris les intérieurs, et cela se voit.
Autre atout du film, les acteurs : Ana Girardot, qu’on a connu dans des rôles féminins plus traditionnels (Deux Moi, Cédric Klapisch, 2019 ; Madame de Sévigné, Isabelle Brocard, 2024) joue ici dans un registre très contemporain d’une femme totalement engagée dans sa carrière professionnelle : convaincue que l’avenir des produits laitiers est dans le bio, Audrey se bat pour privilégier les producteurs locaux et sa détermination la fait repérer par la centrale d’achats avec laquelle travaille l’hypermarché où elle est cheffe de rayons. Quand elle « monte à Paris », le changement de monde est rude mais elle tient bon et ne perd jamais de vue ses convictions. Face à elle, Olivier Gourmet, dans un registre bourru jusqu’à la brutalité, incarne la logique capitaliste la plus impitoyable. Deux acteurs masculins plus jeunes jouent aux deux pôles opposés de ces mondes : d’un côté Julien Frison, le frère éleveur bio qui tire le diable par la queue, et de l’autre Jonas Bloquet, le jeune cadre de l’agro-industrie sans états d’âme, qui déploie sa séduction auprès d’Audrey, sans être dupe de leur conflit d’intérêts.
Ce qui manque sans doute à cette intrigue, c’est la dimension genrée des relations entre les protagonistes : le fait qu’Audrey soit une (jeune) femme n’intervient jamais dans les rapports entre les protagonistes et le PDG de la centrale d’achats est une femme qui semble tout d’abord favoriser la promotion d’Audrey avant de l’instrumentaliser au profit des intérêts de son entreprise. De même il ne sera jamais question des discriminations genrées dans le monde agricole, qui sont pourtant de notoriété publique.
Si l’intrigue écrite comme un thriller tient le public en haleine, elle finit par écraser la protagoniste, à qui il ne reste plus qu’à déverser sa rage impuissante sur la ferme… On sort du film aussi écrasé que la protagoniste ! Certes on a pris conscience, si ce n’était pas encore fait, des effets destructeurs de la « guerre des prix » sur le tissu agricole, mais l’existence d’une alternative (les producteurs bios locaux et les circuits courts) est finalement détruite aussi par cette guerre sans merci, puisque la centrale d’achat vend finalement le réseau à un gros industriel en échange de plus gros rabais sur les produits.
Mais le problème que pose aussi ce film c’est l’autonomie des personnages par rapport à la problématique qu’ils illustrent. Malgré le jeu très habité d’Ana Girardot, le personnage d’Audrey a du mal à exister en dehors de la bataille qu’elle mène, malgré ses relations orageuses avec son frère et les soirées de flirt avec le séduisant Axel. C’est sans doute les limites du film par rapport à une série qui peut prendre le temps de déployer la fiction en tressant la sphère privée avec la sphère professionnelle. Quand la problématique d’un film est aussi lourde d’enjeux éthiques et économiques, il reste peu d’espace pour des enjeux affectifs et des relations amoureuses crédibles.










