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Louise Hémon / 2026

L’Engloutie


Par Geneviève Sellier / mercredi 14 janvier 2026

L’institutrice en sorcière

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Louise Hémon, dont c’est le premier long métrage, se réclame du « réalisme magique » pour L’Engloutie, dont l’histoire se situe au tournant de l’année 1900, dans les Hautes-Alpes hivernales, où une jeune institutrice arrive pour apprendre le français à trois enfants d’un hameau perdu dans la montagne. Elle est pleine de bonne volonté, mais aussi d’arrogance, en tant que représentante de l’école républicaine et de l’hygiène moderne. La « tribu » qui l’accueille garde son quant à soi, ses coutumes, ses soirées où les ancien.nes racontent, les fêtes où l’on danse au son d’un violon et d’une vieille à roue. Les femmes sont absentes, descendues pour l’hiver dans la vallée où elles sont domestiques. L’institutrice, incarnée par Galatea Bellugi (on l’a vue très récemment dans La Condition), manifeste une sensualité et une curiosité qui sont le moteur de l’histoire. Elle est entourée d’hommes, jeunes et moins jeunes, à la fois attirants et inquiétants. Quelques incidents vont bientôt troubler la routine du hameau, sans qu’on puisse vraiment savoir ce qui se passe, sinon qu’à deux reprises, un jeune homme disparaît après avoir passé la nuit avec elle.

Le film oscille entre reconstitution du quotidien rude de quelques familles montagnardes au début du siècle, et fable sur l’éveil de la sensualité et du désir chez une jeune femme. On sent que le tournage a dû être éprouvant, à plus de 2000 mètres d’altitude. Les acteurs ne font pas semblant d’avoir froid ou de s’enfoncer dans la neige. On entend le bruit terrifiant des avalanches la nuit. A cela s’ajoute une musique volontairement dissonante, propre à créer le malaise. Et en effet le malaise s’installe au fur et à mesure que le film semble vouloir nous faire croire que la jeune femme attire dans ses rets les jeunes hommes, et les fait disparaître une fois son désir satisfait. Autrement dit rejoue le vieux fantasme misogyne de la sorcière, ici une jeune femme séduisante venue de la ville pour se nourrir de la chair fraîche des montagnards. Sous couvert de proposer une image « moderne » d’institutrice, pour sortir des clichés de la vieille fille guindée qui a étouffé toute sexualité pour se consacrer à l’éducation des enfants, L’Engloutie renoue avec les pires archaïsmes, en associant la sexualité d’une jeune femme émancipée avec la mort de ses partenaires, sur un mode vampirique (on pense à L’Aurore (1927) de Murnau).

Je suis allée voir ce film sur la foi d’un papier dithyrambique de la chroniqueuse de France-Culture Lucile Commeaux, avec laquelle je suis souvent d’accord. Mais en réécoutant sa chronique, j’ai constaté qu’elle passait complètement sous silence ce que raconte le film, en digne héritière de la critique Cahiers du cinéma.


générique


Polémiquons.

  • Lectrice assidue de votre blog, je trouve cette analyse quelque peu cruelle acec les intentions de la cinéaste. Nous avons eu la chance d’assister en avant-première au Grand Action à la projection du film en présence de Louise Hamon, celle-ci a évoqué la figure de la femme sorcière, mais uniquement à travers le regard inquisiteur de la communauté. Selon moi le film tente justement de s’interroger sur ces clichés archaïques : dès qu’un montagnard disparait de façon inexpliquée, les hommes et les anciennes du hameau se retournent contre celle qui se prévaut d’une sexualité libre et qui bouleverse l’ordre et la tradition.
    Amitiés

  • Je partage votre avis, il me semble malheureusement que Louise Hémon s’en tient à de vagues poses esthétiques et mythologiques, autour de l’affrontement entre la civilisation moderne et urbaine et les archaismes particuliers des campagnes. On retrouve d’ailleurs un cliché de notre époque qui remet en cause le sens historique et la croyance au progrès, remise en question qui est hélas bien souvent le signe d’une révision facile ou d’une capitulation intellectuelle à la vague réactionnaire actuelle qui voudrait faire triompher la loi du plus fort. L’Engloutie me semble apporter de l’eau au moulin à ces thèses sinistres (en fin de compte le film semble dire : mais pourquoi vient-t-elle embêter ces paysans et ces paysannes qui ont des rituels et des existences plus saines et vigoureuses que celles des gens des villes ?) sans dialectiser les forces en présence, sans soulever et révéler les luttes politiques et sociales sous-jacentes ou évidentes dans cette rencontre entre les milieux et les genres, entre « tradition » et « modernité », « sauvagerie et civilisation », comme y parvenaient John Ford dans Liberty Valance ou Jean Grémillon dans l’Amour d’une femme.
    Dans ces deux films l’arrivée d’un personnage « moderne » dans un lieu où l’atavisme archaïque domine la population, occasionne des faces à faces et des conflits ancrés dans leur réalité et le contexte socio-historique de l’époque, qui cristallisent des rapports de forces, de classes, de genres, mêlés à des rapports amoureux et sentimentaux, riches d’enjeux et surtout de métamorphoses et de devenirs émancipateurs, avec en plus le sens dialectique et celui du relatif (la conquête de la souveraineté et de la liberté du personnage de Micheline Presle dans le film de Grémillon passe aussi par certains renoncements affectifs, notamment la séparation d’avec un homme qu’elle avait choisi d’aimer et qu’elle souhaitait garder dans sa vie ; et la victoire de la démocratie dans Liberty Valance est relativisée par Ford qui montre bien que les combats politiques de la localité du film sont détournés par la classe politicienne bourgeoise et puritaine à son profit, dans laquelle, semble nous dire Ford, le couple d’abord frais et innocent jouait par James Stewart et Vera Miles va se perdre et s’enfermer dans une existence morne et stérile, surtout pour la femme qui sera enfermée dans le rôle d’épouse du grand homme politique et consignée au domicile conjugal pour le restant de ses jours).
    Dans L’Engloutie il n’y a jamais vraiment de rencontre ni de relation poussée et véritablement transformatrice entre les personnages, chacun.e est bloqué dans sa « case », dans son chalet sous la neige, et on en reste là.
    La réalisatrice-scénariste ne semble pas vraiment s’intéresser à l’acte de transmettre et d’apprendre, ni à l’éducation. Les scènes de cours, dans mon souvenir, ne sont là que par souci de vraisemblance scénaristique, il faut quand même en montrer, mais ce sont des scènes assez lâches et laissées sans suite, comme bien des choses dans le film, comme bien des rencontres.
    Celles qui tournent autour de la sexualité font assez gadget aussi avec des inventions plutôt ridicules (le stalactite sex-toy !) et font pencher le film du côté de l’érotisme chic tourné à la chandelle…
    Les deux garçons ont des caractérisations assez creuses et des mouvements irrationnels.
    Quant à leur bi-sexualité elle n’apporte aucun enjeu, elle semble être seulement là pour faire encore plus de ces deux garçons de purs objets de fascination sexuelle, à faire sussurer dans la salle les bourgeois qui aiment bien fantasmer les parties de jambes en l’air sauvages des campagnards !
    L’un des deux est d’ailleurs interprété par Samuel Kircher qui jouait déjà l’adolescent pur objet sexuel dans le dernier film de Breillat.
    Pour résumer Louise Hémon s’en tient à des mystifications mythologiques, et recouvre le tout d’équivoque avec ce bizarre face à face sexuel entre l’institutrice et les garçons, avec ce louche mécanisme de prédation homicide dont on ne comprend pas grand chose et dont on ne saura jamais ce qu’il en a réellement été.
    L’épilogue du film est une sorte de deus ex-machina qui jette encore plus le trouble sur ce qu’on vient de voir (et d’ailleurs le film est éclairé à la chandelle par un assez vain souci de réalisme, mais pas tellement magique, plutôt charlatanesque, et en plus pour les spectateurs et les spectatrices, en tous cas pour moi, ça n’est pas très gentil pour les yeux qui doivent vraiment appuyer pour y voir quelque chose dans ces plans excessivement sombres ! Une pose esthétique de plus qui enlève encore de la vitalité et du rythme au film)
    Bref un drôle de coup en l’air qui ne touche aucun des objets politiques potentiels de son récit et laisse tout sujet se perdre dans l’obscurité, donnant ainsi du champ à diverses interprétations réactionnaires.

  • Simple remarque en passant : vos critiques et commentaires ainsi que le synopsis de L’Engloutie, que je n’ai pas encore vu, me donnent envie de revoir Le Premier Maître de Konchalovski, vu il y a belle lurette.

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