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"Une rencontre apaîsée"
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"Sans doute Geneviève Sellier et moi ne sommes-nous d’accord que sur un tout petit, voire un minuscule nombre de choses. Une partie importante du travail de GS ne consiste-t-elle pas à « déconstruire », comme on a désormais coutume de dire, voire à dénoncer, les impasses et les impensés de la tradition critique dont je suis issu, celle des Cahiers du cinéma ? À cette tradition, GS reproche non seulement d’être majoritairement masculine – argument peu disputable –, mais aussi de privilégier une approche esthétique au détriment du contenu, notamment social, des récits, et encore d’avoir reconduit, sinon renforcé, le mythe du génie créateur.
Tout cela n’empêche pas que, depuis longtemps, je souhaitais m’entretenir avec elle. Parce que le mouvement #metoo a marqué l’apparition, indéniablement tardive, dans le champ critique français de thèmes et d’enjeux féministes qui ont toujours été au cœur des écrits de GS. Et parce que, insistons-y, GS fut pendant des décennies la seule en France à porter de tels enjeux et de tels thèmes. Non sans une solitude dont, brièvement, elle fait état dans notre échange et dont on peut concevoir qu’à l’occasion elle se traduise par une certaine raideur.
Là était la première raison, historique et non pas polémique, de vouloir parler avec GS. Plus d’un cinéphile s’est étranglé à la lecture de son livre paru à l’automne 2024 à La Fabrique, Le culte de l’auteur – Les dérives du cinéma français. Il est vrai que d’assez nombreuses critiques pouvaient légitimement lui être adressées. Par exemple celle d’avoir été écrit trop vite pour coller à l’actualité. Une seule de ces critiques me paraissait à la fois imparable et, disons, bien intentionnée : c’est que dans cet essai à chaud ne figurait nulle part le rapport de la position d’antériorité de GS à l’égard de questions – féministes – pendant longtemps ignorées et devenues aujourd’hui très pressantes. Faute d’avoir inscrit un tel rappel, Le culte de l’auteur me paraissait difficile, voire impossible à (bien) lire.
C’est donc en quelque sorte pour réparer cet oubli, ainsi que pour ma propre instruction – et bien sûr aussi pour celle des Burdstackeuses et des Burdstackeurs – qu’au cours de notre entretien, je commence par demander à GS de raconter son itinéraire intellectuel. Sa découverte du cinéma et ses premiers écrits. Son livre sur Jean Grémillon, cet immense cinéaste dont il semble que, toujours, il doive être découvert et redécouvert. Sa rencontre avec Noël Burch, la découverte grâce à lui des textes féministes anglo-saxons, leur travail ensemble sur le cinéma de l’entre-deux guerres. Son essai La Nouvelle Vague – Un cinéma au masculin singulier, paru en 2005 aux Éditions du CNRS et dont la réédition il y a quelques mois chez Amsterdam, augmentée d’une préface (rapide) de Mona Chollet et d’une (excellente) postface d’Occitane Lacurie a fourni l’occasion de cette discussion.
Lorsque j’ai écrit à GS – par l’intermédiaire d’Hélène Fiche, dont elle a dirigé la thèse et que je remercie – pour lui proposer que nous nous parlions, je lui ai immédiatement dit que j’étais conscient de nos désaccords, mais que je ne voyais pas l’intérêt d’un échange contradictoire. Il ne s’agissait pas seulement de prudence, voire de ruse. Il se trouve que j’avais un précédent en tête. Sur sa chaîne Microciné, peu de temps après la parution du Culte de l’auteur, Samir Ardjoum s’y était courageusement essayé. Courageusement aussi, GS avait relevé le défi. L’entretien qui en résulte est à la fois passionnant et par moments très proche d’un dialogue de sourds qui laissa SA lui-même un peu perplexe.
On comprendra donc qu’à aucun moment je n’ai souhaité renouveler l’expérience. L’idée était tout simplement d’écouter GS, de prêter l’oreille à ses arguments et à sa vision du cinéma, non d’aller au clash. Cela n’empêche pas quelques désaccords de se signaler ici ou là. Leur expression reste toutefois, à ce qu’il m’a semblé en tout cas, discrète et feutrée.Deux bandes : 37mn32s + 25mn33s. Me résoudrai-je un jour à prendre la formule payante de Zoom et donc à pouvoir faire tenir tout un épisode, aussi fleuve soit-il, en une seule bande ? Pour l’instant je bloque. Il y a donc, une nouvelle fois, une pause. Puis un redémarrage.
On pourra entendre que, interrogée pour finir sur l’avenir, GS place moins son espoir dans la suite de son propre travail que dans les collectifs nés avec #metoo. Elle en cite quelques-uns au cours de la conversation. Quelques minutes après la fin de celle-ci, GS a envoyé un message au standard du Burdstack pour signaler qu’elle avait oublié de mentionner un site collectif qu’elle a créé et qu’elle anime depuis 2016, Le Genre et l’écran, et me demander de le faire. Dont acte."

