L’article long et richement documenté de Wikipedia sur Alice Guy (1873-1968), la première réalisatrice française, est typique des débats qui traversent la cinéphilie française, y compris dans ses composantes universitaires les plus érudites. Utilisant toutes les sources disponibles (près de 300 notes de référence !), l’article semble à chaque coin de phrase contester l’appropriation d’Alice Guy par les féministes, tout en prenant acte de toutes les péripéties qui ont jalonné son invisibilisation, pour chaque fois tenter de faire la démonstration que cette quasi disparition jusqu’à la publication de son autobiographie par l’association féministe Musidora en 1973, cinq ans après sa mort, et depuis, ne serait pas due principalement aux multiples formes de discrimination liées à son genre, à la fois pendant sa vie et sa carrière, et depuis.
On peut faire l’hypothèse que la revue d’histoire du cinéma 1895, qui a publié en 2019 un article de la rédaction pour contester la responsabilité des historiens français dans l’invisibilisation d’Alice Guy, est également responsable de l’article de Wikipedia, compte tenu du ton, de la méthode et des références utilisées. En 2019, c’est à propos d’un papier de Laure Murat dans Libération que la revue contestait l’analyse féministe de l’invisibilisation d’Alice Guy.
L’enjeu est le même dans l’article de Wikipedia : il s’agit, y compris en utilisant les travaux des historiennes étatsuniennes, les seules à avoir fait un conséquent travail d’archives sur Alice Guy, de contester la responsabilité des historiens et des institutions françaises dans l’invisibilité persistante de la réalisatrice dans son pays.
Dans ce contexte, l’ouvrage de vulgarisation de Véronique Le Bris, Alice Guy, la plus audacieuse des pionnières, ne fera certainement pas cesser la polémique mais rend visible l’extraordinaire audace de cette pionnière, tout en faisant le point sur les travaux qui permettent aujourd’hui de mesurer l’originalité de son œuvre, longtemps sous-estimée pour des raisons archivistiques (les films des premiers temps ne comportent pas de générique, ce qui a facilité les erreurs d’attribution aux dépens de la réalisatrice) et pour des raisons idéologiques : en France l’histoire du cinéma continue à être dominée par des hommes qui sont au mieux ignorants, sinon hostiles à la reconnaissance des biais de genre dans la recherche.
Le livre de Véronique Le Bris (créatrice du prix Alice Guy) est d’abord une biographie qui confronte systématiquement l’autobiographie d’Alice Guy, écrite entre 1941 et 1953, ultime tentative de faire reconnaître son rôle dans le métier, alors qu’elle a cessé toute activité de cinéma depuis presque vingt ans, avec les recherches les plus récentes qui permettent de rectifier quelques erreurs de date ou d’éclairer les zones d’ombre (mais pas toujours), depuis son enfance mouvementée entre la Suisse, le Chili et la France, son adolescence dans une famille ruinée et déclassée, ses débuts comme dactylo à l’âge de 18 ans, son embauche à 22 ans comme secrétaire par Léon Gaumont qui dirige alors le Comptoir de la photographie, son initiative de tourner des « saynettes » en utilisant l’invention des frères Lumière dès 1896, le développement du studio Gaumont qu’elle initie, les dizaines de films qu’elle dirige et réalise, jusqu’à son mariage en 1907 avec Herbert Blaché qui va marquer un premier coup d’arrêt à sa carrière, accentué par l’exil aux Etats-Unis dont elle ne parle pas la langue, alors que son mari anglais est chargé par Gaumont de développer le chronophone outre-Atlantique. Non seulement ça ne marche pas (incompétence de Blaché ?), mais le ménage vit sur la dot d’Alice.
Gaumont fait alors signer à Blaché un contrat de six ans pour diriger une usine et un studio de Gaumont dans le Queens et pour défendre ses brevets. En septembre 1908, alors que sa fille Suzanne vient de naître, Alice Guy assiste son mari en prenant en charge « la comptabilité, le tirage, le développement, etc. » des entreprises Gaumont (sans être payée ?). Deux ans plus tard, elle crée avec son propre argent sa société, la Solax, qui va produire avec succès des drames sociaux mettant en scène des enfants, dont elle surpervise tout le processus, mais aussi des films de cow-boys, privilégiant les tournages en extérieurs, des films de guerre et d’aventure, souvent centrées sur des héroïnes, et dont le succès est fulgurant. Elle produit plus de cent films d’une bobine en 1911 et doit s’agrandir. Elle devient une célébrité dans la presse magazine et crée en 1912 « le plus grand et le plus moderne studio du monde » à Fort Lee, tout en mettant au monde son deuxième enfant. Elle tourne des histoires à suspense, des romances contrariées, des films avec un casting entièrement afro-américain, des films historiques, toujours richement documentés. Elle constitue une troupe d’acteurs à qui elle impose le mot d’ordre « Be naturel ». 1913 marque l’apogée de sa carrière. Non seulement, elle met en scène des femmes puissantes, mais elle signe en juillet 1914 dans The Moving Picture World une longue tribune intitulée « La place des femmes dans la production de films », où elle s’étonne qu’il y ait si peu de femmes dans un art où les femmes lui paraissent particulièrement aptes, en particulier dans la direction d’acteurs, par leur capacité à éprouver et à communiquer des émotions.
Tout en déroulant la biographie d’Alice Guy, Véronique Le Bris commente et discute les précédentes biographies écrites ou filmées sur la réalisatrice : elle s’entretient par exemple avec Caroline Huppert, la réalisatrice d’une fiction télévisée en 1983, « Elle voulait faire du cinéma », qui explique pourquoi elle a inventé une liaison entre Léon Gaumont et sa jeune secrétaire, à l’époque où Alice Guy était encore pour le grand public une parfaite inconnue.
Mais l’originalité du livre de Véronique Le Bris est de mettre systématiquement en regard la vie et les films d’Alice Guy, dont on a aujourd’hui retrouvé ou réattribué un nombre suffisant pour que son œuvre apparaisse dans son ampleur, sa diversité mais aussi dans son originalité qui réside principalement dans sa sensibilité aux questions sociales, la pauvreté, l’enfance maltraitée, le racisme, le sexisme et surtout la fréquence et l’importance des personnages féminins actifs dans ses films.
Si Iris Brey a montré dans son récent ouvrage, Le Regard féminin (2020), l’audace féministe et l’humour du film d’Alice Guy Madame a des envies (1906), Véronique Le Bris élargit cette perspective à l’ensemble de son œuvre, depuis la 2e version de La Fée aux choux (1902), en passant par le très drôle Les Résultats du féminisme (1906), jusqu’à sa carrière étatsunienne (1910-1922). Plusieurs des films de cette seconde période soulèvent les questions d’émancipation féminine et d’égalité homme/femme, qu’on ne trouvera évidemment pas chez les « grands » cinéastes de la même période, qu’il s’agisse de Griffith ou de Chaplin.
Quoiqu’en disent les auteurs de la notice de Wikipedia, je ne peux qu’être frappée par les obstacles qu’Alice Guy a rencontrés dans sa carrière parce qu’elle était une femme : même si elle évite de se plaindre, elle mentionne l’hostilité d’un des techniciens chez Gaumont qui sabote son travail. Mais c’est surtout son mariage qui lui fait perdre toute fonction professionnelle au profit de son mari, beaucoup moins qualifié qu’elle. Gaumont envoie Herbert Blaché aux Etats-Unis dès leur mariage, obligeant sa femme à le suivre, sans lui donner aucune responsabilité. Si elle parvient à se reconstruire une carrière aux Etats-Unis, c’est sans aucune aide, ni de Gaumont, ni de son mari. Au contraire, dès qu’elle donne à son mari des responsabilités dans son entreprise, il va trahir sa confiance, non seulement sur le plan personnel, en la quittant pour une actrice, mais aussi sur le plan professionnel, en ruinant l’entreprise par ses paris boursiers hasardeux. Enfin le divorce va achever de la ruiner puisqu’elle ne récupère rien et qu’il ne paiera jamais vraiment sa pension alimentaire, si bien qu’Alice Guy revient en France sans travail en ayant la charge de ses deux enfants. Pour autant, Gaumont n’accèdera pas à sa demande de travail, malgré l’expérience acquise par la réalisatrice aux Etats-Unis. Un tel gaspillage de ressources est incompréhensible, sinon par la crainte de voir une femme à un poste de pouvoir. Cet ostracisme est d’ailleurs confirmé par l’effacement d’Alice Guy dans les mémoires de Léon Gaumont.
Effacement qu’on retrouve dans les ouvrages des « grands » historiens français, Georges Sadoul et Jean Mitry : la boucle est bouclée. Le fait que ce biais genré continue à être contesté par les historiens français, explique que la réhabilitation d’Alice Guy tarde à venir, en particulier à la Cinémathèque française, où elle n’a toujours pas droit à une rétrospective.
