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Guillaume Canet / 2019


Nous finirons ensemble : « un film de potes »


>> Ginette Vincendeau

mardi 21 mai 2019


Film choral typiquement français, Nous finirons ensemble est la suite des Petits mouchoirs du même réalisateur Guillaume Canet, un des grands succès de 2010 avec plus de cinq millions d’entrées. Sans atteindre ces sommets au box-office, le nouveau film s’annonce un succès lui aussi, avec près de 2 millions de spectateurs en deux semaines.

Huit ans plus tard, la même troupe de bobos parisiens « en crise » des Petits mouchoirs, et les mêmes acteurs, se retrouvent dans la magnifique maison de Max (François Cluzet) au Cap-Ferret dans le bassin d’Arcachon. Les couples se sont défaits et les familles recomposées, les ados sont accrochés à leur portable, Éric (Gilles Lellouche) a un bébé dont la mère est mystérieusement absente, Marie (Marion Cotillard) a un fils de 8 ans qu’elle néglige et Vincent (Benoît Magimel) est « officiellement » gay, histoire de moderniser le film. On se perd un peu dans qui a couché avec qui dans le passé, mais cela n’a pas grande importance. Les ami.e.s, qui ne s’étaient pas vu.e.s en raison d’une brouille également obscure, se sont réuni.e.s pour fêter les 60 ans de Max – une surprise qui ne le réjouit pas du tout car, en plus d’être perpétuellement ronchon comme dans le premier film, il est à la fois déprimé et ruiné. Sans rien dire à ses amis, enfants ou ex-femme Véronique (Valérie Bonneton), il projette de vendre la maison. On se doute bien que dans un projet aussi consensuel (comme le titre l’indique), les ami.e.s fâché.e.s vont se réconcilier et Max, malgré sa faillite, gardera sa maison. Donc, encore un film français hors sol sur le plan social.

Nous finirons ensemble est aussi un film bien français dans sa représentation des hommes, des femmes et de la sexualité. « Comédie dramatique », le film vise à nous faire rire et nous faire pleurer, dans les deux cas de manière aussi convenue que manipulatrice, avec en prime plusieurs épisodes d’humour potache ou beauf (plaisanteries scatologiques ou sur le cancer). Certes, les personnages sont tous caricaturaux, croqués avec plus de cynisme que d’empathie – comme disent les Anglais, avec des amis comme ça, qui a besoin d’ennemis ? Il faut néanmoins ajouter que, comme dans Les Petits mouchoirs, nous sommes dans un film « de potes » où les femmes (et le compagnon gay) sont des potiches, même si l’une d’entre elles, Marie, est interprétée par la plus grande star au générique (Cotillard). N’ayant pas peur des lieux communs, Canet montre les hommes aux prises avec des problèmes existentiels – jusqu’à une tentative de suicide – ou de carrière, les femmes avec des histoires de sexe ou de maternité. Isabelle (Pascale Arbillot) est accro aux sites de rencontre et fait plusieurs centaines de kilomètres de nuit pour « s’envoyer en l’air ». Les deux seules autres scènes où elle échange quelques répliques consistent en un compliment sur son « cul » de la part du raté du groupe, Antoine (Laurent Lafitte) et son consentement immédiat quand son ex-mari Vincent débarque dans sa chambre au milieu de la nuit (délaissant du coup son compagnon Alex (Mikaël Wattincourt). De même l’unique séquence avec l’ex-femme de Max, Véronique (l’excellente Valérie Bonneton, encore une fois sous-employée), la voit se venger de Max en couchant avec le voisin Alain (José Garcia) tandis que son amie Géraldine (Gwendoline Hamon) a comme seule identité celle de « nymphomane ». Faut-il préciser que la très jolie nouvelle compagne de Max, Sabine (Clémentine Baert), un ange de patience et d’abnégation, a au moins 20 ans de moins que lui ?

Deux scènes vont plus loin dans la misogynie. La première, au petit-déjeuner, montre l’arrivée de deux ravissantes jeunes filles, introduites par le fils de Max. Les deux « bombes », des sœurs jumelles en micro-short et T-shirt ultra-moulants, font sensation autour de la table : les hommes en ont littéralement la mâchoire qui tombe et les femmes sourient avec indulgence. C’est un des rares moments du film où Max est joyeux ; il se rengorge et déclare à son fils : « tu fais la fierté de ton père » (renseignement pris, les sœurs – qui n’ont qu’une ligne de dialogue chacune pour demander un verre d’eau – sont interprétées par les jumelles Mathilde et Pauline Tantot, It-girls [1] et mannequins pour une marque de lingerie, connues pour leurs poses « ultra hot » sur Instagram – intéressante rencontre du film bobo chic et de la culture des célébrités internet, autour de la misogynie). Plus dégradant est le personnage de la nounou engagée par Éric pour s’occuper de son bébé, interprétée par Tatiana Gousseff. Alors que ses paroles sont tout à fait sensées – elle cherche à nourrir le bébé dont elle a la charge et la protéger contre la vie de patachon que mène le père au milieu de ses copains –, son allure revêche, ses vêtements démodés, son ton rébarbatif lui enlèvent toute légitimité. Éric finit par l’insulter en tant que « grosse » et la congédier. Le film par la suite multiplie les plans où il porte tendrement le bébé, ne serait-ce que pour nous rappeler que Gilles Lellouche, comme dans Pupille, a la fibre paternelle. Marie, en revanche, est une mère déplorable (et alcoolique), indifférente et cassante envers son fils. Pour enfoncer le clou, un des copains lui dit : « tu voulais sauver l’humanité et tu n’es pas capable de t’occuper de ton fils ! ». Il faut une scène grotesquement mélodramatique de sauvetage en mer pour lui permettre de se rendre compte qu’elle aime son fils.

Ayant déjà trouvé à l’époque Les Petits mouchoirs plutôt creux et ennuyeux, cette suite ne m’a pas surprise outre mesure. À l’ère post-#MeToo et des Gilets Jaunes, on aurait pu espérer du réalisateur une vision moins narcissique, bourgeoise et sexiste de son entourage. C’est raté. La fin du film laisse hélas la porte ouverte sur un troisième épisode dans quelques années.


>> générique


Polémiquons.

  • Bonjour,

    Je trouve cela dommage de réduire l’analyse du film à "qui a la plus grosse galère et de quel sexe est cette personne" dans ce film tout le monde a des problèmes de différentes natures, donc j’ai du mal à comprendre l’intérêt de l’article. Pour vous Pascale Arbillot à des problèmes avec le sexe, pour moi c’est le personnage le plus heureux et le plus libre du film. Je ne trouve pas que c’est très féministe de la considérer comme une "potiche" idem pour le personnage de Marion Cotillard. Dans des films aucun personnage n’est parfait et ce n’est pas parce qu’il est de tel ou tel sexe que cela fait de lui une potiche. C’est dommage de les résumer à de simples potiches alors qu’elles représentent des problèmes que chacun peut vivre. Idem pour les hommes, ils vivent des problèmes d’infériorité par rapport à leurs amis, ils se font trahir par leur ex femme ou par leur conjoint, ils sont loin d’être des pères parfaits (les personnages de Gilles Lelouche et de Marion Cotillard sont assez proches sur ce pont là sauf que l’un à les moyens de payer une nounou et l’autre non). Bref, je suis une jeune femme féministe et je ne comprends pas pourquoi on s’en prend à ce film en le traitant de "mysogine". Ce n’est pas parce que il represente des hommes et des femmes un peu beaufs qui ont des problèmes de toute nature (problème avec leur fils à cause de leur sexualité, complexe d’infériorité et mythomanie, problème avec l’éducation de leurs enfants, soucis de carrière et puis (pour vous c’en est un) être célibataire à 40 ans).
    Merci de m’avoir lu, et bonne continuation.

  • Oui, bien sûr, dans ce film tout le monde a des problèmes, mais la représentation de ces problèmes est fortement marquée sur le plan du genre. Je constate que dans Nous finirons ensemble les hommes sont montrés comme ayant des problèmes existentiels (carrière, dépression, tentative de suicide...) et que les femmes (et le compagnon gay) se réduisent au sexe et/ou à la maternité - ce n’est pas moi qui en fait des potiches, c’est le film ! Et difficile de voir le traitement de la nounou et des deux jeunes filles au petit déjeuner autrement que comme extrêmement sexiste - c’est censé être comique, mais l’humour n’est pas neutre. Cela dit, mon analyse ne prétend pas être exhaustive. Elle se concentre sur un aspect qui correspond au thème du site ’le genre et l’écran’ (on pourrait parler d’autre chose - du film choral, du jeu des acteurs, de Guillaume Canet en tant qu’auteur, etc. mais ce n’était pas le propos).

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[1Le terme ‘It-girl’, d’origine britannique du début du 20e siècle, désignait une jeune femme attirante, moderne et dynamique, on dirait en français, une fille qui “a du chien” : voir le film éponyme hollywoodien de 1927 avec Clara Bow. De nos jours, le terme a migré vers les célébrités internet et met plutôt l’accent sur le physique sexy et la capacité d’une jeune femme d’attirer de nombreux “followers” sur Instagram, ce qui est le cas des sœurs Tantot.