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Alexis Michalik / 2018


Edmond


>> Geneviève Sellier

jeudi 10 janvier 2019


Alexis Michalik est un dramaturge et metteur en scène extrêmement doué pour qui le théâtre est avant tout ce que les Américains appellent « entertainment », c’est-à-dire un spectacle jubilatoire où le spectateur en a pour son argent.

Sa pièce Edmond, sur la genèse et la création de Cyrano de Bergerac par le jeune Edmond Rostand, d’abord prévue pour être un film, se joue sans interruption depuis 2016 au Théâtre du Palais Royal, ce qui a donné à l’auteur les moyens de faire un film à grand spectacle avec une distribution entièrement nouvelle : Olivier Gourmet dans le rôle de Coquelin, le célèbre acteur qui a créé le rôle en 1897, Clémentine Célarié incarne Sarah Bernhardt, dont la protection lui a permis de débuter, Mathilde Seigner est Maria Legault, la créatrice du rôle de Roxane, et tout à l’avenant. Les péripéties et les dialogues du film sont aussi drôles et brillants que celles de la pièce de Rostand, et l’on n’a pas lésiné ni sur les décors, ni sur les costumes. Même Rostand, sorte d’alter ego de l’auteur, est incarné par un jeune acteur déjà connu, pour avoir été le partenaire de Line Renaud au théâtre dans Harold et Maude en 2012.

Alexis Michalik ne se cache pas d’avoir pris beaucoup de liberté avec les faits historiques, comme Rostand l’avait déjà fait pour imaginer son Cyrano. On ne lui reprochera pas. Cependant, toute invention a un sens, et l’on ne peut qu’être frappé.e par le fait que les personnages féminins sont, soit ridicule (Sarah Bernhardt/ Clémentine Célarié), soit pitoyable (Rosemonde Gérard, l’épouse, incarnée par Alice de Lencquesaing), soit hystérique (Maria Legault/Mathilde Seigner). Or ces trois personnages renvoient à des figures historiques éminentes, que le réalisateur a systématiquement dévalorisées.

Inutile de rappeler le monstre sacré qu’était Sarah Bernhardt dont personne à son époque ne songeait à se moquer, et dont l’influence et la protection ont été déterminantes pour le jeune Rostand qu’elle avait pris sous son aile.

Rosemonde Gérard, l’épouse d’Edmond Rostand, était, contrairement à lui, une poétesse déjà connue à l’époque de leur mariage ; petite-fille du comte maréchal Gérard, héros de Wagram, elle eut pour parrain Leconte de Lisle et à la mort prématurée de son père, Alexandre Dumas fils devint son tuteur. Elle a déjà publié un recueil de poèmes couronné par un prix, quand elle se marie. Comme beaucoup de femmes remarquables dans cette génération et dans les suivantes [1], elle renonce alors à sa carrière littéraire pour se consacrer à celle de son mari, en faisant des recherches d’archives (pour Cyrano en particulier) et en le soutenant psychologiquement (c’est un grand dépressif). C’est aussi grâce à sa fortune personnelle (et à celle du père d’Edmond) qu’ils n’auront aucun souci d’argent, même avant le triomphe de Cyrano, contrairement à ce que raconte le film.

Dans le film de Michalik, elle n’est plus qu’une pitoyable créature enchaînée à des enfants en bas âge qui pleurent, confinée dans un appartement exigu, et qui a perdu toute séduction. Michalik crée un personnage imaginaire qui va devenir l’inspiratrice de Rostand, Jeanne d’Alcy (Lucie Boujenah, âgée de 31 ans), habilleuse de l’actrice qui doit jouer Roxane (Mathilde Seigner), et qui va finalement se substituer à elle le soir de la première.

Le plus choquant dans le film est sans doute le traitement auquel est soumis le personnage de Mathilde Seigner, censée incarner l’actrice Marie Legault, et que Michalik transforme en un stéréotype de diva capricieuse. Elle commence par refuser de jouer le rôle pour finalement accepter quand on l’a suffisamment flattée et suppliée, avant de faire défaut le soir de la première, et être remplacée au pied levé par son habilleuse, Jeanne, dont Edmond et son ami Jules sont amoureux. Bien entendu, la jeunesse et la « fraîcheur » de celle-ci en font l’interprète idéale de Roxane, alors que Mathilde Seigner (50 ans en 2018) n’a plus vraiment l’âge du rôle [2]. Non seulement, elle est cantonnée dans un rôle d’emmerdeuse hystérique, mais les violences physiques que lui inflige la pièce (le soir de la première, elle tombe dans une trappe ménagée sur scène où on la laisse inconsciente, et quand elle reprend conscience et revient sur scène, la troupe la jette à nouveau dans la trappe pour que sa remplaçante puisse continuer à jouer. On est vraiment gêné.e qu’une actrice aussi talentueuse que Mathilde Seigner soit à ce point et aussi gratuitement brutalisée.

Pour résumer, les personnages féminins dans le film de Michalik se répartissent en deux catégories : les femmes d’âge mûr dotées d’un pouvoir social sont grotesques et/ou hystériques, et les jeunes tendrons sans pouvoir n’existent que si elles ont l’heur de plaire aux hommes, jeunes et vieux, qui sont seuls légitimes à avoir un pouvoir social, grâce à leur génie.

Comme souvent dans les productions culturelles françaises, la misogynie se masque sous un antiracisme qui préserve la domination masculine : Michalik invente un sympathique personnage d’aubergiste noir, Monsieur Honoré (Jean-Michel Martial), qui offre au jeune Edmond un havre pour écrire, loin du domicile perturbé par les pleurs du bébé, et lui amènera le soir de la première le public populaire qui plébiscitera son œuvre.


>> générique


Polémiquons.

  • Merci beaucoup pour cet article. Ce film m’a mis très mal à l’aise. Malgré la beauté des décors des costumes, j’ai du mal à croire qu’on puisse le qualifier comme familial, et j’espère que peu d’enfants le verront. J’ai
    bien peur qu’ils n’aient pas forcément le recul pour prendre de la distance par rapport à ces représentations féminines et aussi masculines qui font aujourd’hui beaucoup de mal à notre société....

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[2Ce qui tendrait à prouver que Yann Moix dit tout haut ce que beaucoup d’hommes pensent tout bas…