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Voir du pays

Delphine et Muriel Coulin / 2016

>> Geneviève Sellier  

Publié le samedi 1er octobre 2016




Les deux réalisatrices ont signé il y a six ans leur premier long métrage, Dix-sept filles, inspirées d’un fait divers qui a eu lieu aux États-Unis, où dix-sept adolescentes ont décidé de tomber enceintes en même temps.

Le premier film des sœurs Coulin se passait à Lorient, dans un milieu affecté par la crise économique, où l’avenir semble barré. Un groupe de cinq amies inséparables dans une classe de première décident d’être enceintes, suite à la grossesse accidentelle de l’une d’entre elles, Camille ; elles imaginent qu’elles vont ainsi échapper à l’emprise des adultes et élever leurs enfants ensemble ; d’autres filles du lycée les imitent bientôt, ce qui crée la panique chez les profs et chez les parents ; le film suit les cinq au plus près de leur transformation physique qui accentue leur solidarité et leur isolement ; mais leur désir d’autonomie et d’autarcie se révèlera illusoire, et après la fausse-couche accidentelle de Camille et sa disparition, elles se retrouveront avec leur bébé encore plus coincées qu’avant…

Six ans plus tard, Voir du pays change totalement de milieu mais garde la volonté de regarder le monde à partir d’un point de vue féminin socialement dominé en recherche d’émancipation.

Un groupe de militaires français de retour d’Afghanistan passe trois jours à Chypre dans un hôtel cinq étoiles, au milieu des touristes en vacances, pour ce que l’armée appelle un sas de décompression, où on va les aider à « oublier la guerre ».

Le récit est construit à partir du point de vue des deux femmes qui font partie du groupe et qui sont des amies d’enfance, Aurore (Ariane Labed et Marine (Soko).
Unité de lieu, unité de temps, unité d’action : cette fiction documentée suit les personnages, les deux femmes (plus l’infirmière du groupe) au milieu d’une trentaine de garçons, depuis leur arrivée dans l’hôtel jusqu’à leur départ, trois jours plus tard. Aurore a été blessée à la jambe lors d’une embuscade où elle a vu ses camarades mourir autour d’elle, ce qu’elle raconte lors d’une séance collective de débriefing. Mais sa copine reste mutique, jusqu’à ce que l’un des soldats dont elles sont amies raconte l’embuscade et l’ordre qu’ils ont reçu de ne pas secourir leurs camarades, ordre qu’ils ont exécuté contre leur gré. Mais cet aveu devant les supérieurs hiérarchiques, qui transgresse l’omerta que pratiquent les autres soldats, génère des représailles de la part du groupe, au cours d’une ballade en mer où certains tentent de noyer le soldat « coupable » d’avoir parlé. Pour fuir l’atmosphère empoisonnée du groupe, les deux filles acceptent l’offre de deux Chypriotes de leur faire visiter l’île, malgré l’interdiction officielle de quitter l’hôtel. L’infirmière se joint à eux. Elles sont rejointes par trois de leurs camarades masculins. Les Chypriotes proposent de les emmener à une fête de village où les choses vont dégénérer, après qu’Aurore s’est éclipsée avec l’un des Chypriotes pour faire l’amour. Les six Français s’enfuient dans la nuit, mais leur voiture heurte une chèvre et s’arrête ; et les trois hommes tentent de violer les trois femmes, avant de s’enfuir en les abandonnant. Elles rentrent à l’hôtel au petit matin, humiliées et meurtries mais muettes. Le groupe repart pour l’aéroport comme si de rien n’était, les soldats entonnant les chants militaires rituels. Aurore pleure silencieusement et décide de ne pas rempiler.

La caméra est au plus près des corps de ces soldat.e.s habitué.e.s à obéir et à soumettre leur corps aux traitements physiques les plus durs. Il ne s’agit pas pour les réalisatrices de mettre en accusation l’engagement français en Afghanistan qui, en tant que pays pour lequel ils sont censés se battre, est totalement absent des discours ; il n’existe que sous forme de reliefs montagneux et enneigés pleins de dangers, reconstitués par les moyens de la réalité virtuelle. Le film met aussi en relief le rapport de plus en plus technique et abstrait que les Occidentaux ont à la guerre : leur seul problème est d’échapper aux mines et aux embuscades en utilisant une technologie de plus en plus sophistiquée, mais pas toujours efficace face un ennemi invisible.

Il ne s’agit pas non plus de mettre en accusation l’armée et ses méthodes : les officiers font ce qu’ils peuvent pour inciter les soldats à parler de ce qui les a traumatisés, en leur faisant revivre les combats à travers l’utilisation d’un casque de réalité virtuelle, mais on constate que c’est contradictoire avec leur mentalité qui consiste à tout encaisser sans se plaindre : « on n’est pas des chialeuses ! » s’écrit l’un d’entre eux. Les codes de masculinité qui correspondent aux nécessités de la guerre dont ces hommes ont choisi de faire leur profession, sont montrés comme contradictoires avec le comportement « civilisé » qu’ils sont censés adopter quand ils retournent en France : l’agressivité à fleur de peau entre eux, le harcèlement à l’égard des femmes, l’incapacité à reconnaître les souffrances subies, et finalement le viol pour punir « leurs » femmes d’avoir disposé de leur corps, sont les effets inéluctables de la masculinité hégémonique sous la forme brute où elle se construit à l’armée.

Quelles que soient les capacités physiques et psychologiques des deux héroïnes à s’adapter aux codes de la vie militaire, elles sont rattrapées par les rapports de domination genrée qui sont constitutifs de cette forme de sociabilité. Dénuée de tout pathos, cette description très physique d’un groupe de soldats au sortir des combats fait froid dans le dos, et la présence des femmes qui portent le point de vue du film nous empêche d’éprouver la moindre empathie pour cette forme de sociabilité masculine.

Le film montre l’impossibilité pour ces femmes d’échapper à la domination masculine, dans un milieu où elle structure les comportements, malgré l’illusion qu’elles ont pu avoir d’y trouver une forme d’émancipation sociale et professionnelle.


grr Générique


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