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Un village français

Frédéric Krivine, Philippe Triboit, Emmanuel Daucé / 2009-2016

>> Delphine Chedaleux  

Publié le mardi 22 novembre 2016




Un village français (7 saisons diffusées sur France 3 entre 2009 et 2016) est une série créée par Frédéric Krivine, Philippe Triboit et Emmanuel Daucé, qui raconte la vie quotidienne d’une sous-préfecture sous l’Occupation. Connaissant bien cette période à laquelle j’ai consacré ma thèse, j’étais à la fois curieuse et un peu inquiète avant de m’y plonger : la représentation de la Seconde Guerre mondiale – en particulier au cinéma – est en effet souvent très problématique, spécialement du point de vue du genre.

Première bonne surprise : la série tient compte de façon minutieuse de l’historiographie des années noires grâce à la présence de Jean-Pierre Azéma qui en est le conseiller historique. Azéma appartient à une génération d’historien-ne-s qui ont mis en lumière, à partir des années 1990, les bouleversements sociaux engendrés par la guerre, mais aussi la complexité des pratiques et des attitudes quotidiennes des Français-e-s, contribuant de ce fait à démystifier l’image d’un pays divisé entre résistants héroïques et infâmes collabos.

La guerre fait éclater les normes et les hiérarchies de genre, d’âge, de classe et de sexualité, et ces bouleversements prennent forme dans la série à travers la trajectoire de plusieurs personnages : Jean Marchetti (Nicolas Gob), le jeune flic ambitieux promu d’un seul coup chef de la police (Vichy a besoin de « sang neuf » et la promotion de la jeunesse est l’un de ses grands chantiers) ; Marie Germain (Nade Dieu), la paysanne courageuse qui finit par abattre froidement sa brute de mari et devient la cheffe en armes d’un mouvement de résistance ; Lucienne (Marie Kremer), l’institutrice un peu gourde qui découvre le sexe et l’amour avec un jeune soldat allemand, avant de coucher avec une résistante lesbienne ; etc. Pourtant, si la complexité est injectée au cœur de la série et de ses nombreux personnages, ce sont essentiellement les hommes qui en bénéficient.

La plupart des personnages masculins centraux sont en effet pris dans des tensions contradictoires opposant l’intérêt général à leur intérêt individuel, leur engagement politique à leur conviction intime : Daniel Larcher (Robin Renucci), le médecin de famille pragmatique devenu maire de la ville en 1940 un peu malgré lui, qui fait face à des dilemmes impossibles opposant son éthique et sa fonction politique ; Raymond Schwartz (Thierry Godard), l’industriel apolitique (donc de droite…) qui fait du business avec les nazis mais finit par intégrer un réseau de résistance par amour pour une femme en armes ; Jean Marchetti, le « boucher de Villeneuve », jeune chef zélé de la police dont l’autoritarisme retombe comme un soufflé à partir du moment où il tombe amoureux d’une Juive clandestine ; et même Heinrich Müller (Richard Sammel), le nazi sanguinaire accro à la morphine (car il souffre, lui aussi…) qui, entre deux séances de torture, vit une histoire d’amour passionnée et érotique avec Hortense Larcher, l’épouse du maire.

La série compte certes des personnages féminins très forts : les transgressives Marie Germain et Suzanne Richard (Constance Dollé), la postière socialiste, abandonnent familles et enfants pour la clandestinité, font toutes deux le choix des armes et de la liberté sous toutes ses formes (sexuelle, politique, etc.). Or, ces héroïnes du peuple sont construites en opposition avec des garces dépendantes des hommes, qui sont significativement les seuls personnages que rien ne sauve de l’abjection : la pathétique et versatile Hortense Larcher (Audrey Fleurot), qui dénonce son beau-frère pour les beaux yeux de son nazi auquel elle est totalement soumise (dans la dernière saison, elle finit par devenir à moitié folle après avoir été tondue à la Libération, tandis que son ex-amant s’en tire bien plus dignement), et l’odieuse Jeannine Schwartz (Emmanuelle Bach) qui est alternativement pétainiste, pro-nazie, résistante et américanophile… l’essentiel étant que ça lui rapporte gros. C’est comme si la complexité accordée aux personnages masculins principaux ne pouvait s’appliquer de la même manière aux femmes, la partition héroïnes/garces recoupant par ailleurs une opposition de classe entre prolétariat et bourgeoisie.

En d’autres termes, la série propose une vision de l’Occupation de gauche, informée par l’historiographie et soucieuse d’apporter un regard nuancé sur la période. Mais – et c’est bien entendu significatif du travail qu’il nous reste à accomplir en tant que féministes – elle invisibilise les contradictions et les difficultés quotidiennes vécues par les femmes, tout comme les rapports de genre et la division sexuelle du travail au sein de la Résistance. Du même coup, elle réactive deux stéréotypes féminins solidement ancrés dans l’imaginaire collectif depuis la fin de Seconde Guerre mondiale : celui de la combattante armée et celui de la « collaboratrice horizontale ». Tout ça ne m’empêche pourtant pas d’être totalement accro à la série… complexité quand tu nous tiens !


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  • Bonjour,

    je suis pas d’accord avec votre vision moralisante d’Hortense.
    Hortense n’est pas juste
    "la pathétique et versatile Hortense Larcher (Audrey Fleurot), qui dénonce son beau-frère pour les beaux yeux de son nazi auquel elle est totalement soumise (dans la dernière saison, elle finit par devenir à moitié folle après avoir été tondue à la Libération, tandis que son ex-amant s’en tire bien plus dignement)"
    A mon sens, c’est une romantique. Peut être "pathétique", mais alors au sens premier (ou second ?) du terme. En l’occurrence, elle est aussi complètement insouciante de la norme de l’époque, rejetant les compromis et là encore s’assumant, une vraie femme amoureuse, prête à tout (elle n’hésite pas à coucher avec le maire collabo qu’elle hait pour soulager l’homme qu’elle aime, ni à vendre ses bijoux). Elle n’hésite pas à se mettre en péril pour sauver une juive internée dans le camp temporaire dans l’école, par exemple. A part prendre les armes, les options pour une femme n’étaient pas diversifiées à l’époque. Je la trouve plutôt sympathique, c’est en fait un des personnages les plus attachants de la série...

    Quant à Jeannine elle ne vaut pas mieux que son amant Chassagne, le maire ultra collabo ; et de plus je la trouve justement pas réduit à des stéréotypes. Tout en étant assez antipathique, elle s’assume comme femme de pouvoir, femme assumant son désir et l’utilisant pour soumettre les hommes : elle est plutôt écrite, en ce sens, comme un personnage masculin qu’un personnage féminin, et ce en tenant compte de l’état de la société de l’époque...et je trouve que la dernière saison la réhabilite presque, lorsqu’on voit la médiocrité que la fin de la guerre fait apparaître, les compromis avec la morale, la réécriture de sa propre histoire ; au final, elle n’est pas tellement pire que Blériot, les communistes, qui tous rentrent dans le rang. Cette dernière saison montre finalement qu’elle n’a peut être pas été tant pétainiste que ça (ce qui, pour le coup, aurait été une abjection)

    Pour ce qui est de Lucienne, également, elle est presque mise en valeur comparée à son mari qui est montré comme un médiocre, lui aussi obsédé par le pouvoir, la reconnaissance, la notabilité, tout en étant brutal et inhumain.