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pour une critique féministe des productions audiovisuelles

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The Morning Show


Deux femmes à l’antenne

>> Geneviève Sellier

lundi 6 avril 2020


Nous sommes sur le plateau de l’émission matinale The Morning Show. Au top, la présentatrice annonce le licenciement de son co-présentateur depuis quinze ans, pour comportement sexuel inapproprié : c’est la presse qui a fait éclater le scandale. Est-ce que l’émission y survivra ?

Cette série de dix épisodes d’une heure, diffusée sur Apple TV [1] , co-produite par ses deux interprètes principales, Reese Witherspoon et Jennifer Aniston, est un exemple particulièrement convaincant de la façon dont l’implication économique de deux actrices féministes dans la conception d’une série peut changer la donne.

The Morning Show est une fiction enfantée par la vague #MeToo, qui raconte comment le présentateur phare d’une chaîne « d’infotainment » (l’information-divertissement pratiquée par les chaînes de télévision américaine) est dénoncé publiquement comme un harceleur sexuel, et le bouleversement qui s’ensuit pour sa co-présentatrice, pour toute l’équipe de l’émission et pour les dirigeants de la chaîne. Dans un contexte de concurrence effrénée entre les chaînes sur ce créneau du matin, Mitch Kessler (Steve Carell), le présentateur, est immédiatement viré et remplacé, à la suite d’une série de « coups » plus ou moins tordus, par une jeune journaliste, Bradley Jackson (Reese Witherspoon) venue d’une chaîne locale, que Alex Levy (Jennifer Aniston), la co-présentatrice de l’émission, impose à sa direction pour éviter d’être virée dans la foulée.

À travers des péripéties brillamment écrites et toujours socialement pertinentes, les enjeux que soulèvent cette série sont multiples : les discriminations de genre parmi les présentateur/trices (c’est peu de dire que la date de péremption n’est pas la même pour les hommes et pour les femmes…), mais aussi les agressions sexuelles et les diverses formes de harcèlement qui s’y pratiquent, le silence complice des proches, les injonctions et les assignations à travers lesquels s’expriment des rapports de pouvoir implacablement genrés ; enfin les rapports de rivalité que cette domination masculine entretient entre les femmes ; et la façon dont la question de la race vient encore complexifier ces rapports de pouvoir, même si elle est abordée ici de manière secondaire…

Au fur et à mesure que se déroule la série, on va s’apercevoir de l’étendue des dégâts provoqués par l’omerta qui couvrait les pratiques de harcèlement sexuel du présentateur, dans l’équipe de l’émission jusqu’à la direction de la chaîne.

Évidemment, on pense aux complicités dont a joui pendant des décennies Harvey Weinstein. Ici elles sont décrites dans le détail, avec une précision inédite, sans pour autant qu’aucun personnage ne soit diabolisé : même le présentateur harceleur (avant la vague #MeToo, on aurait parlé d’un séducteur bon vivant…) jouit apparemment de la sympathie générale dans l’équipe de l’émission, et a le plus grand mal à comprendre pourquoi son comportement tombe sous le coup de la loi… Seul le le PDG de la chaîne est une figure assez univoque d’homme de pouvoir sans scrupules.

Mais le cœur du récit, ce sont les relations entre deux femmes, la co-présentatrice historique de l’émission depuis quinze ans, incarnée par Jennifer Aniston, et sa nouvelle recrue, Bradley Jackson, jouée par Reese Witherspoon qui a abandonné pour l’occasion la blondeur qu’on lui connaît dans la plupart de ses rôles, en particulier le dernier en date, Big Little Lies). Cette couleur auburn concourt à rendre crédible son personnage de reporter venue du terrain, habituée à un journalisme engagé (elle s’est fait remarquer par un reportage mouvementé sur la fermeture d’une mine de charbon).

L’affrontement entre les deux femmes est d’abord de nature sociale : la présentatrice mondaine qui vit dans le milieu bling bling new yorkais face à la journaliste venue de l’Amérique profonde, porteuse des luttes sociales (en l’occurrence, il s’agit de défendre les mineurs de charbon de l’Amérique profonde, rien à voir donc avec les batailles écologiques) . Mais leur position dominée en tant que femmes, face à la direction masculine de la chaîne qui cherche constamment à les instrumentaliser, va les amener peu à peu à construire des formes de solidarité, non sans difficultés et trahisons diverses.

La force de cette série est le maintien d’une vision constamment dialectique des rapports sociaux : aucune position n’est essentialisée, et les rapports de force évoluent en fonction des intérêts de chacun.e, dans une société qui a érigé la réussite individuelle en valeur centrale.

J’ai rarement vu une série aussi bien écrite, où tous les rebondissements sont inscrits dans la réalité concrète de la vie de l’émission, le souci central de l’audience, les relations affectives et amoureuses traversées par les rapports de pouvoir entre les individu.es, la pression exercée par la concurrence avec les autres chaînes et avec la presse écrite…

Mais surtout, le souci central des auteur/trices collectif/ves de cette série est de rendre compréhensible à un large public le fonctionnement du harcèlement sexuel au travail. Toute cette zone grise qui a permis, lors des procès récents, de diffamer, de délégitimer les femmes qui portent plainte, est magistralement décrite et déconstruite.

C’est en particulier l’enjeu des scènes qui se focalisent sur deux des victimes du harcèlement sexuel du présentateur vedette. La première, qui a démissionné de l’émission pour échapper à son atmosphère empoisonnée, est invitée à raconter son expérience dans un entretien avec la journaliste nouvellement recrutée, la seule qui ne soit pas susceptible d’avoir participé à l’omerta. Cet entretien, soigneusement préparé et encadré par un prompteur pour éviter tout dérapage, se transforme en déballage en direct, qui échappe à la volonté de contrôle de la chaîne. Mais comme l’audience explose, du fait même de cette parole enfin authentique qui ouvre tout grand la plaie, la chaîne ne peut plus contrôler les choses et c’est le début d’un mouvement de fond qui va remettre en cause toute la chaîne de responsabilités.

La seconde victime de cette omerta, c’est une journaliste africaine-américaine, dont un flash-back tout en douceur et en empathie, nous permet de voir en direct la « technique » par laquelle le présentateur abuse « gentiment », « naturellement » d’elle, de manière d’autant plus psychologiquement destructrice.

Hannah Shoenfeld (Gugu Mbatha-Raw) dont la chaîne a acheté le silence à coup de promotion, deviendra la victime expiatoire du système. Mais ce personnage reconduit malheureusement aussi, dans cette série indubitablement féministe, le point aveugle ultime des fictions états-uniennes, qui consiste non seulement à maintenir les acteur/trices racisé.es dans des rôles secondaires [2] , mais aussi à les « sacrifier » au sens littéral, pour que les personnages principaux (blancs) puissent continuer à exister.

Et justement, une deuxième saison est annoncée…

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[1On peut s’inscrire gratuitement pour une première semaine. Cela permet de voir la série, mais il faut penser à se désabonner avant la fin de la semaine…

[2Les séries produites par Shonda Rhimes, showrunner africaine-américaine, sont l’exception qui confirme la règle. Voir la chronique de la série Scandal sur le site Le Genre et l’écran.