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Noémie Saglio, Julien Teisseire et Chris Lang


Plan cœur, saisons 1 & 2


>> Marion Hallet

samedi 19 octobre 2019

Entre stéréotypes et paresse d’écriture, la série romantique française de Netflix déçoit



Depuis sa présentation en 2014, la plateforme de streaming Netflix s’est bien implantée dans le paysage audiovisuel français, créant sa première série made in France en 2016 – Marseille (stoppée après deux saisons). Au vu du succès international de son catalogue « romcom  », Netflix a massivement investi dans le genre, créant plusieurs films originaux qui ont débarqué coup sur coup sur la plateforme en 2018 [1]. Plan cœur intervient au croisement de ces deux évènements : elle est la deuxième création originale française de Netflix, diffusée après la dernière saison de Marseille, et c’est une comédie romantique.

Le teaser (une parodie de la fameuse scène des pancartes dans Love Actually [Richard Curtis, 2003]) et la bande-annonce de la saison 1 de Plan cœur donnent le ton : le « plan » en question est emprunté à Pretty Woman (Garry Marshall, 1990), dans la lignée des comédies romantiques les plus aimées du public. Plan cœur suit le parcours d’une bande de copines parisiennes, Elsa (Zita Hanrot), Emilie dite Milou (Joséphine Draï), et Charlotte (Sabrina Ouazani). La première touche le fond depuis une rupture et les deux autres se donnent pour mission de la remettre sur pieds. Elles sont persuadées que leur meilleur moyen pour Elsa de reprendre confiance en elle, c’est de « baiser », mais afin d’éviter tout pépin, Charlotte loue secrètement les services de Jules Dupont (Marc Ruchmann), un travailleur du sexe (qu’elle appelle « le pute »), et lui fournit scénario et autres conseils d’initiée afin de séduire sa meilleure amie. Le but est de flatter l’ego d’Elsa pour ensuite la quitter en douceur, en espérant que la parenthèse Jules Dupont ouvre la voie à d’autres aventures plus authentiques.

Les compagnons respectifs complètent le tableau : Antoine (Syrus Shahidi), frère de Charlotte et compagnon de Milou ; Matthieu (Tom Dingler), meilleur ami d’Antoine et « plan cul » secret de Charlotte ; et Maxime (Guillaume Labbé), ex d’Elsa et maintenant fiancé à une autre. Netflix ne divulguant que très peu d’informations sur les coulisses de ses contenus originaux, il est difficile d’affirmer que l’importante cohorte masculine a été pensée dans le but d’élargir l’éventail spectatoriel, que Plan cœur n’entend pas s’adresser uniquement aux femmes, public cible des comédies romantiques, mais à l’ensemble d’une génération (socialement privilégiée), celle des trentenaires d’aujourd’hui.

Presqu’aucune partie du plan de Charlotte et Émilie ne se déroule comme prévu et l’on suit les pérégrinations de ces trentenaires au cours de huit épisodes d’une vingtaine de minutes, entre mensonges, techniques d’espionnage un peu bidon, ruptures et doutes, grossesse et naissance (Milou est enceinte et accouche à la fin de la saison 1). La saison 2, composée de six épisodes seulement, est, depuis le 11 octobre, disponible sur Netflix. La série est créée et écrite par Noémie Saglio, Julien Teisseire et Chris Lang, un scénariste britannique spécialiste de l’écriture épisodique outre-Manche, auteur de l’idée de Plan cœur. Il est remplacé au générique de la saison 2 par Joris Morio. Saglio (connue pour ses capsules Connasse diffusée sur Canal+ et pour le film éponyme sorti en 2015) réalise également la majorité des épisodes en collaboration avec Renaud Bertrand.

Il y a eu également plusieurs changements au niveau de la production : d’une équipe de producteurs aguerris pour la saison 1, on est passé à une équipe moins expérimentée pour la saison 2. Il est possible que ce jeu de chaises musicales explique l’éparpillement narratif et le manque de cohérence de cette seconde saison, de même que le court délai entre les deux saisons (dix mois seulement), ce qui signifie que l’écriture de la saison 2 a été expédiée en quelques mois (information confirmée par Noémie Saglio) [2].

On peut néanmoins trouver certaines qualités à Plan cœur, comme son excellent casting, quelques situations et dialogues franchement drôles (Roman, l’ami de Jules et interprété par Yvan Naubron, est hilarant, mais c’est un rôle secondaire), et sa bande-son électro – le titre original « Close To Me » composé par Fred Magnon a eu son petit succès parmi les internautes.

Mais ces éléments qui se comptent sur les doigts d’une main, n’empêchent pas la déception qui est d’autant plus grande que la série se veut moderne, féministe, « dans l’air du temps » avec des amitiés féminines fortes et soudées (la promotion de la série a essentiellement gravité autour de ces éléments). Plan cœur montre au contraire des héroïnes presqu’exclusivement dans la confrontation et le jugement, obnubilées par les hommes de leur vie. La série souhaitait montrer des femmes aux personnalités très différentes, mais Plan cœur se conforte dans la réaffirmation de stéréotypes de genre d’un autre âge : Elsa est une femme douce, influençable, qui s’étonne qu’un homme puisse s’intéresser à elle et à ses goûts « excentriques » (elle aime la musique de Boby Lapointe) ; Émilie est architecte, déterminée, mais présentée comme « névrosée » (elle fait des listes) et castratrice ; Charlotte est la fantaisiste de la bande, impulsive et velléitaire (elle enchaîne les petits boulots).

À l’inverse, le genre masculin est très peu critiqué au cours de la série, il en sort même renforcé : les femmes se chamaillent, sont rancunières et manquent de confiance, les hommes sont victimes des comportements « excessifs » de la gente féminine et traités avec compassion. Le comportement machiste de Max est très peu remis en question par ses amis, ni celui d’Antoine qui apprécie peu que son meilleur ami sorte avec sa sœur au nom d’une sorte de protection fraternelle intrusive et déplacée.

La seconde saison est si pauvre en péripéties que des éléments relégués au second plan ont davantage retenu mon attention. Par exemple, les personnages queer sont caractérisés d’une façon si stéréotypée que cela frise l’affront, et nous ramène aux tropes des productions connues dont Plan cœur semble s’inspirer (comme la célèbre série Sex and the City, ou même Girls), mais l’on aimerait plutôt voir s’exprimer les contrastes et la diversité de nos réalités contemporaines.

Dans la série, Chantal (Ludivine de Chastenet), la collègue et amie d’Elsa, est la seule personne faisant preuve de bon sens, comme si seule une lesbienne pouvait discerner les mauvaises intentions masculines parce qu’elle est insensible à leur charme, mais à part quelques réparties typiquement cinglantes de la part d’un rôle secondaire, Chantal est juste une épaule pour pleurer. Arthur (Victor Meutelet) est le stagiaire engagé par Charlotte qu’elle harcèle sexuellement tout au long de la saison 2, comportement par ailleurs traité de façon anecdotique afin d’attiser la jalousie de Matthieu – c’est la fameuse « drague lourde » minimisée par de nombreux médias français, sauf que les scénaristes ont simplement inversé les rôles. Perpétré par une femme donc, le harcèlement sexuel est vu comme innocent, et il l’est d’autant plus que Arthur est en fait homosexuel (et donc forcément inaccessible), ce que le spectateur était déjà supposé savoir à travers une série de clichés (il fait des claquettes et apprécie le patinage artistique). La caricature est tellement accusée que pendant un bref instant on se demande si elle ne cache pas quelque chose de plus subtil, de plus surprenant, il n’en est finalement rien.

La référence au mouvement #MeToo est insultante : Charlotte, au cours d’une ascension professionnelle remarquable, fonde, à la fin de la saison 1 et à l’instigation de Matthieu, un service de taxi pour femmes, après avoir elle-même vécu une expérience déplaisante, mais c’est elle à présent qui se comporte de façon inappropriée envers son stagiaire. Elle était déjà présentée comme incapable de prendre des décisions cohérentes dans la saison 1 ; la saison 2 la montre inapte à gérer les finances de son entreprise (c’est finalement Arthur qui viendra à la rescousse).

La morale de Plan cœur est simple – mesdames, rêvez fort et rêvez haut, mais n’espérez pas réaliser vos rêves sans l’aide d’un homme, sous quelque forme que ce soit. C’est également Charlotte qui aura cette phrase lors d’un concert : « on voulait se faire une soirée entre meufs, il y a toujours un mec pour tout gâcher, hashtag Me Too quoi ! », après qu’Elsa trébuche volontairement sur un agent de la sécurité et crie qu’il lui a « touché les fesses », créant ainsi la diversion qu’elle espérait. L’appropriation par la série d’un mouvement social progressiste à des fins négatives, traité de façon triviale sous prétexte d’« humour », défend et renforce les voix réactionnaires et patriarcales qui ont récusé le mouvement #balancetonporc en France.

Ces allusions ne sont pas présentes dans tous les épisodes, mais elles révèlent une incompréhension fondamentale des discours féministes. Plan cœur semble avoir néanmoins trouvé son public. Les réactions des spectateurs (majoritairement des femmes) sur les forums spécialisés et les réseaux sociaux sont nombreuses : les fans, sans doute davantage enclins à commenter, regrettent une saison 2 trop courte et réclament déjà une saison 3, les détracteurs pointent une écriture alourdie de clichés. Pourtant, avec la multiplication des plateformes de streaming, nous avons désormais accès à des comédies romantiques de qualité où les questions de genre et de sexualité tiennent une place centrale (Crazy Ex-Girlfriend, Jane the Virgin, She’s Gotta Have It, Sex Education, Chewing Gum, et même la série française Dix pour cent pour citer des titres disponibles sur Netflix). En confondant subversion et audace avec vulgarité et paresse, Plan cœur échoue à traiter de façon originale son sujet.


>> générique


Polémiquons.

  • une autre chose m’a choquée dans cette série : la désinvolture avec laquelle est traitée l’identité racisée : la protagoniste principale du trio, Elsa, incarnée par Zita Hanrot, est métisse (son père est incarné par Jean-Michel Martial) mais elle est dépourvue de tout trait identifiable comme "négroïde" (ses cheveux sont parfaitement lisses et son teint est à peine "bronzé") , contrairement à sa soeur, incarnée par Aude Legastelois, comme si on ne pouvait pas avoir une héroïne principale trop "typée" comme non blanche... quant à Charlotte, incarnée par Sabrina Ouazani, son nom de famille est Ben Smirès, comme son frère Antoine (Syrus Shahidi), mais étant donné leurs prénoms, ils ne peuvent pas être arabes... On leur attribuera plutôt une ascendance juive... c’est moins problématique dans la société française contemporaine...

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