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Harry Bosch


>> Aurore Renaut / lundi 29 juin 2020

Misogynie «old scool»


Série policière produite et diffusée par Amazon depuis 2014 (6 saisons de 10 épisodes de 52 mn


Autant prévenir tout de suite : je n’ai jamais lu les romans de Michael Connelly, il ne s’agira donc pas ici de comparaison entre la série et les romans. Mais il serait très intéressant de vérifier si ce que j’analyse dans la série est aussi valable dans les livres. Avis aux amateur/trices !

Mise en production par Amazon en 2014 avec l’acteur Titus Welliver dans la peau du charismatique et tourmenté détective californien, la série Harry Bosch présente de nombreuses qualités. Inspirée des romans de Michael Connelly qui est partie prenante dans l’aventure, c’est toutefois Eric Overmyer qui dirige les opérations, avec succès puisque la série a été renouvelée pour une 7e et dernière saison il y a quelques mois.

A raison de dix épisodes par saison, Bosch et ses acolytes dénouent les fils de plusieurs enquêtes criminelles. La série a ceci d’orignal de ne pas, le plus souvent, jouer sur de spectaculaires cliffhangers [1]. Les enquêtes sont minutieuses, on voit souvent les inspecteurs à leur bureau, effectuer des tâches répétitives avec sérieux afin de traiter rationnellement et de façon minutieuse leurs enquêtes. Cela n’empêche pas la série de nous donner aussi à voir des scènes d’action, courses-poursuites, combats, fusillades. A côté des enquêtes principales, les saisons proposent aussi toujours des intrigues secondaires, souvent des cold case [2] que Bosch exhume pour enfin élucider le meurtre de sa mère ou plus tard (saison 5 et 6) celui d’une jeune fille, Daisy, dont la mère, toxicomane, le touche.

Parce que Harry Bosch, sous ses airs de vieux bourru (il a la cinquantaine bien tassée) est un homme de cœur : il pense que tout le monde a droit à la même justice. Tout.e John ou Jane Doe [3] assassiné.e doit pouvoir bénéficier de l’enquête la plus exhaustive. Il repousse parfois les limites de la loi mais ne les franchit jamais vraiment, ce qui est l’enjeu de nombreuses scènes. On reproche souvent à Bosch, dont l’efficacité est légendaire et agaçante, d’avoir ajouté des preuves sur une scène de crime. D’ailleurs le premier épisode commence sur un procès où il est accusé d’avoir placé une arme dans les mains d’un suspect qu’il a abattu en légitime défense. Mais c’est mal comprendre le personnage : fan de jazz classique et retranché comme un vieux cow-boy dans sa penthouse [4] qui domine Los Angeles, Bosch est un héros à l’ancienne – « old scool » comme les autres le qualifient –, taiseux mais intègre. Plus de femmes dans la vie de Bosch, si ce n’est de manière très épisodique. Il n’a pas le temps, si ce n’est pour sa fille, Maddie, personnage central dans les 6 saisons.

Ce qui m’amène au sujet qui m’intéresse ici : la représentation des femmes dans la série. Malgré toutes les qualités que l’on peut lui prêter – et je suis la première à y trouver mon compte, j’ai dévoré les enquêtes de Bosch et de son co-équipier, Jerry Edgar (Jamie Hector qui était le terrifiant Marlo de The Wire [5]) – on peut à raison être agacé.e par le traitement réservé aux personnages féminins dans la série, dans l’héritage de schémas misogynes anciens, même si les scénaristes tentent aussi de répondre à des impératifs contemporains de diversité.

Où sont les femmes dans la série ? Il y a les collègues. D’abord, le lieutenant Grace Billets (Amy Aquino) qui est la chef de Bosch et son amie. Personnage très important placé hiérarchiquement au-dessus de Bosch, elle sera pourtant de plus en plus malmenée par ses supérieurs. Cela pourrait correspondre à un harcèlement classique dont les femmes sont victimes quand elles sont en position de pouvoir. Malgré tout, le scénario met souvent en avant les problèmes que pose sa place dans l’équipe. Un exemple : alors qu’elle tente le concours pour devenir capitaine – elle semble en avoir toutes les compétences – elle est saquée lors de l’entretien final par une femme qui se trouve être la nouvelle épouse de son ex-mari. Ce qui l’empêche de briguer une fonction plus haute n’est pas l’immobilisme imposé aux femmes par les hommes de pouvoir mais une bonne vieille rivalité entre femmes, d’autant plus que la nouvelle épouse en question est elle-même déjà capitaine.

Certainement dans le but de répondre à un impératif de diversité (mais peut-être était-ce déjà dans les romans de Connelly qui participe de toute façon aux scénarios), la série fait de Grace Billets une lesbienne. Contrairement à une détective qui arrive dans la saison 4, Christina Vega (Jacqueline Obradors), qui se présente rapidement auprès de son co-équipier, Rondell Pierce (DaJuan Johnson), comme poli-amoureuse mais dont nous ne saurons rien de plus de sa vie personnelle, la sexualité de Billets est un élément dramatique. Dès la première saison, nous apprenons qu’elle entretient une liaison avec une de ses détectives, une Afro-Américaine plus jeune qu’elle. Cette histoire ne durera pas et on la retrouve rapidement en couple avec une femme blanche de son âge que l’on croisera à de rares occasions. Une lesbienne qui ne fait plus de vague, ça va. Dans la 6e saison, tout à coup, pour les besoins de la série, Billets se met à devenir tactile. Elle met sa main sur l’épaule de Vega à plusieurs reprises, provoquant le malaise de sa subordonnée qui s’en plaint à son co-équipier, lequel en parle au capitaine, un vieil homme blanc de toute évidence homophobe qui va lancer une plainte pour harcèlement sexuel. Le seul personnage lesbien se trouve alors être le seul personnage de la série à être poursuivi.e pour harcèlement…

Qu’en est-il des femmes avec qui Bosch entretient une relation sexuelle, si furtive soit-elle ? Dans la saison 1, il a une liaison avec une « bleue », une recrue qui patrouille dans son secteur, Julia Brasher (Annie Wershing). Au poste, Bosch est moqué parce qu’il sort avec une collègue mais tout se passe bien. Jusqu’à ce que Brasher commette une bavure. Au moment d’appréhender un individu qu’elle a préalablement plaqué contre un mur, elle sort son arme à la place des menottes. Le coup part tout seul. Ses collègues alertés par la détonation arrivent rapidement et s’en prennent à l’homme qu’ils suspectent d’avoir agressé leur co-équipière. Une version que Brasher va rapidement faire sienne pour ne pas perdre la face. Mais Bosch qui a assisté à une partie de la scène, finira par révéler la vérité dans un rapport. Shérif solitaire, pas toujours populaire, il a la vérité comme ligne de conduite. Ce qui n’est visiblement pas le cas de sa maîtresse qui lui assène de sang-froid que de toute façon, l’homme interpellé serait tombé pour un autre délit tôt ou tard ! Alors pourquoi briser sa carrière à elle ? Une vraie opportuniste qui n’a que faire de la vérité. On ne la recroisera que très furtivement en début de saison 2.

Bosch n’a pas de relation amoureuse dans chaque saison, mais à peu près dans une sur deux, voire une sur trois. C’est ainsi que nous découvrons au début de la saison 3 qu’il a une liaison avec Anita Benitez (Paola Turbay), une assistante du procureur. Rapidement, l’histoire, extrêmement secondaire, va tourner court et là aussi, se solde par une « faute » commise par la femme. Alors qu’ils ne sont pas d’accord sur la manière de conduire une affaire (elle s’apprête à accepter le « deal  » du procureur, ce à quoi s’oppose Harry), il la croise au restaurant avec un autre homme. Au téléphone un peu plus tard, elle lui lancera qu’elle n’est pas comme lui, elle ne veut pas que sa carrière stagne. Une menteuse et une ambitieuse.

Dernier exemple, dans la saison 5 : Bosch est confronté à une ancienne maîtresse, Christina Henry (Bianca Kajlich), qui lui reproche de ne pas l’avoir soutenue, des années auparavant, pour une promotion, et l’a toujours tenu pour responsable de l’immobilisme de sa carrière. Alors qu’elle travaille dans un service du procureur pour mettre au jour de possibles erreurs judicaires, elle exhume une ancienne enquête où elle veut croire que Bosch a détourné la loi pour incriminer le suspect qu’il avait en tête. Le contraire sera bien sûr prouvé et la maîtresse aigrie renvoyée dans ses cordes.

D’autres femmes subissent un traitement encore plus dévalorisant. A une époque où Hollywood essaie d’éviter les images discriminatoires, il est curieux de trouver encore de tels stéréotypes. On se croirait renvoyé.e dans de vieilles séries policières des années 80. Mais cela se remarque peut-être moins car il s’agit de personnages très secondaires. En l’occurrence, les deux épouses successives du chef de la police, Irvin Irving (Lance Reddick).

Ici, le naturel revient au galop, celui des rôles traditionnellement décoratifs : ainsi la première madame Irving (Erika Alexander), arrivant dans une réception au bras de son mari ne dira que : « J’adore la maison ! » (The house is beautiful !), une phrase qui en dit long sur la place des femmes auprès des hommes de pouvoir dans la série. Il n’y a que lorsqu’elle aura perdu son fils qu’elle pourra exister un peu, l’expression de la douleur étant classiquement permise aux personnages féminins. Elle refuse alors de revoir son mari qu’elle tient pour responsable et demande le divorce. Plus tard, Irving rencontre une jeune femme d’origine coréenne, Jun Park (Linda Park), bénévole auprès de familles ayant perdu violemment un proche. Cette information qui aurait pu être le début d’une caractérisation narrative ne sera jamais exploitée. Elle devient rapidement seulement la « femme de », avec tous les stéréotypes que cela implique : lorsque Irving sera approché par l’ancienne conseillère en communication du maire, elle le poussera à briguer le poste. Décorative comme la première, elle est aussi ambitieuse, mais bien sûr pas pour elle-même.

Les working-girls ambitieuses ne sont pas non plus oubliées : la conseillère Jen Kowski (Daya Vaydia) aura d’ailleurs des mots éloquents qui éclairent les choix narratifs faits par les scénaristes. Alors que le chef Irving est talonné dans les sondages par une femme latina, la conseillère enjoint son poulain à être plus populaire auprès des femmes, quitte à leur concéder quelques postes-clés. Ce qui est effectivement la politique de la série en termes de distribution des rôles. Les scénaristes ont-ils eu conscience que le cynisme du personnage était aussi un peu le leur ? La seule qu’on verra être approchée dans cette « opération séduction » auprès des femmes est l’autre working-girl carriériste de la série, Honey Chandler (Mimi Rogers), surnommée « Money Chandler » car elle a pour habitude de défendre des cas lucratifs sans s’encombrer de déontologie. Pour être une femme forte et respectée, il faut se conduire comme un homme…

S’il y a quelques femmes sublimes, elles sont toujours cabossées. Evidemment, ce sont les plus proches du détective mélancolique. Elevé par une mère qui s’est prostituée pour les faire vivre décemment, et qui a été assassinée alors qu’il était adolescent, il mettra plusieurs décennies pour élucider le crime mais en gardera toujours une tendresse pour les femmes qui « fautent » ou « ont fauté ». Toutefois ces femmes-là ne risquent pas d’être des rivales ni des égales…

Son ex-femme, Eleanor Wish (Sarah Clarke), ex-FBI, radiée du bureau pour faute, s’est reconvertie à Hong-Kong puis à Las Vegas comme joueuse de poker professionnelle. Mystérieuse, elle ne cesse de vouloir se faire pardonner pour retourner dans le giron de la maison mère. Elle se mettra en danger et sera finalement sacrifiée, assassinée au moment où elle allait retrouver sa place. Comme les Indiens, les meilleures femmes sont les mortes... L’amie de Bosch, Grace Billets, interrogée par un détective, dira le jour de sa mort : « Il l’aime encore  ». Maintenant qu’elle est morte, il pourra l’aimer toujours.

Il faut terminer cette exploration des personnages féminins avec le plus valorisé, Maddie (Madison Lintz), la fille adolescente puis jeune adulte d’Harry. Pas facile de faire exister des « filles de » sur 6 saisons sans qu’elles deviennent agaçantes ou superflues (on se souvient de l’insupportable fille de Jack Bauer dans 24h chrono [6] qui rapidement n’a plus servi aucun arc narratif valable). Or Maddie qui arrive doucement dans la saison 1 devient de plus en plus présente, au point de s’installer chez son père. Lui qui n’a ni épouse ni petite amie est tout entier tendu vers cet amour paternel (combien de fois dit-il à un méchant de ne pas toucher à sa fille !). Et ils sont assez beaux tous les deux quand ils prennent leur petit-déjeuner ou se racontent leur journée sur l’incroyable terrasse du penthouse que Bosch a pu s’offrir après avoir collaboré à un mauvais scénario de film policier. Mais il est rare qu’elle existe pour elle-même dans la série et même lorsqu’elle discute avec son petit ami dans la saison 6, c’est pour parler de son père (elle ne passerait pas le test de Bechdel !). Naturellement, il faut à un moment donné qu’elle puisse aider ce père qu’elle admire tant. Dans la saison 5, alors en stage au bureau du procureur, elle flirte avec un gentil garçon qui travaille avec l’ex-maîtresse vindicative de son père et prend en photo un document qui permettra de prouver le ressentiment de celle-ci contre Bosch. Cas de conscience : elle agit pour la bonne cause mais en trahissant, et ce dilemme moral l’amène à démissionner. Elle démissionnera de nouveau dans la saison suivante de son stage pourtant captivant chez Money Chandler parce que celle-ci a accepté de défendre une femme accusée d’avoir comploté pour faire assassiner son mari par… Bosch bien sûr.

Il y a fort à parier que tous ces personnages féminins convenus et misogynes sont traités de la même manière dans les romans de Michael Connelly. Chaque saison est adaptée d’un ou deux romans de l’auteur. Celui-ci a d’ailleurs sans doute pris conscience des problèmes que posaient la plupart de ses protagonistes féminines puisqu’il a créé il y a peu un nouveau personnage de détective, une femme cette fois-ci : Renée Ballard est comme l’homologue masculin de Bosch, dure à la tâche et pas toujours populaire. Connelly les a même fait travailler ensemble dans son dernier roman paru en 2019, Nuit sombre et sacrée. On peut compter sur Amazon pour sauter rapidement sur l’occasion et nous proposer bientôt une adaptation de leurs aventures…


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[1Fin ouverte destinée à créer de l’attente chez le spectateur.

[2Affaires judiciaires non élucidées classées sans suite.

[3Expression qui désigne une personne non identifiée.

[4Appartement-terrasse.

[5Série policière créée par David Simon (HBO 2002-2008).

[6Série d’espionnage créée par Joel Surnow et Robert Cochran (Fox, 2001-2010)