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Paterson

Jim Jarmusch / 2016

>> Ginette Vincendeau  

Publié le mardi 3 janvier 2017




Il écrit des poèmes, elle fait des cup-cakes

Œuvre d’une des grandes figures du cinéma d’auteur indépendant américain, Jim Jarmusch (réalisateur notamment de Down By Law en 1986 et Broken Flowers en 2005), Paterson est un film charmant, fin, amusant, sophistiqué. Dans une petite ville du New Jersey qui s’appelle Paterson, le héros, nommé aussi Paterson (Adam Driver), est conducteur d’autobus et poète. Chaque jour il conduit son bus, puis le soir il retrouve sa ravissante épouse Laura (l’actrice iranienne Golshifteh Farahani), ressort promener son chien, prend une bière toujours dans le même bar, puis rentre dîner. Ce faisant, il compose des poèmes dont des extraits s’inscrivent parfois en surimpression sur l’écran.

Pendant ce temps, Laura peint inlassablement des motifs en noir-et-blanc sur toutes les surfaces de leur maison ainsi que sur ses vêtements, décide d’apprendre la guitare et fait des cup-cakes qu’elle vend à une fête locale le samedi. Dans ce récit volontairement minimaliste, une panne d’autobus, le chien qui déchire le carnet de poèmes de son maître et la rencontre entre Paterson et un amateur de poésie japonais constituent des péripéties majeures.

Jarmusch s’attaque ici à un sujet particulièrement difficile : comment rendre au cinéma le processus de création artistique, exercice d’autant plus ardu qu’il s’agit de poésie. Il le fait intelligemment, par petites touches cumulatives : le choix de Paterson et la répétition du nom ne sont évidemment pas arbitraires. Cette petite ville est liée à deux poètes marquants : William Carlos Williams, un des grands modernistes américains et Allen Ginsberg, pape de la beat generation. Le premier, originaire de la région, consacra un livre à la ville et le second y est né. Autre décalage signifiant, celui entre l’activité « ordinaire » de conducteur d’autobus et un des arts les plus érudits, la poésie. S’ajoute l’aspect « zen » d’un récit où les tâches les plus banales sont filmées comme des rituels immuables, suggérant que l’art et la beauté résident dans le quotidien ; on parle beaucoup de l’influence du réalisateur japonais Ozu sur Jarmusch. S’y ajoute le charme discret d’Adam Driver, « joli laid » à la persona d’homme doux que l’on a pu voir dans d’autres films indépendants comme While We’re Young (2014) et dans la série Girls. Dans Paterson, ses échanges avec les passagers du bus, les clients du bar et sa femme intriguent, surprennent et amusent. Bref, s’il « ne se passe rien » dans Paterson, on ne s’y ennuie pas.

On a beau être séduite par ce déploiement de charme et d’esprit, et par le casting glamour du couple central, il est difficile de ne pas constater que cette modernité « indie » se greffe sur une vision genrée de l’artiste plutôt conservatrice. Pour s’exprimer, à lui la création noble, à elle la déco et la pâtisserie. Plus fondamentalement, Paterson l’artiste masculin existe dans la société : sous son côté Pierrot lunaire rétro qui refuse le téléphone portable, il travaille, sort, se déplace, parle, fait des rencontres. Laura semble passer le plus clair de son temps au foyer, seule. Ses activités créatrices relèvent du passe-temps enfantin, notamment décorer les rideaux, tables et autres meubles, ainsi que les cup-cakes, de gros pois ou rayures noir et blanc. Son désir de devenir une chanteuse de country music est traité comme une velléité parmi d’autres.

Je ne suis pas juge de la qualité des poèmes de Paterson (écrits par le poète Ron Padgett), mais le film établit une filiation claire entre son protagoniste et plusieurs artistes masculins reconnus (explicitement Williams et Ginsberg, implicitement Ozu et Jarmusch). Une brève rencontre entre Paterson et une petite fille qui écrit des poèmes évoque ceux de d’Emily Dickinson – ce sera la seule mention d’une figure artistique féminine. Dans son livre de 1989 Gender and Genius, la philosophe britannique Christine Battersby montre comment, depuis les Grecs, le génie est toujours représenté comme masculin : quelle que soit sa définition, qui change selon les époques, les femmes en sont toujours exclues. Paterson nous montre à quel point, hélas, ce constat est toujours d’actualité.


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  • Indeed Paterson is full of charm. It is slow, often too slow. In fact almost nothing seems to happen. For most of the in-action, the camera lingers on the beautiful faces of Adam Driver and Golshifteh Farahani. They are young. They are flawless. They live in a childlike marriage. There are no catastrophes.
    Paterson is a poet and Laura is an amateur cook/ painter with ambitions to be a singer.

    What does it all add up to ? An idealisation of the amateur and of an infantilised marriage ? Are the characters credible or merely cardboard ? Laura resembles no woman I have ever met. Paterson seems so ’good’ that I longed for him to mess up. To complete the marriage, of course, this child-couple have a cute dog who, of course- and it is signalled before it happens- destroys Paterson’s poetry manuscript.
    This ’crisis’ is certainly underwhelming.

    If plotting is slow then there is a surprise at the end. The arrival of the Japanese poetry- lover, is a crude deus ex machina who engineers the ’happy end’ where the poet resumes his writing and all is right with the world. Paterson is more than charming, it is cloying. Too much sugar in the cupcakes for me.

  • Votre lecture du film repose sur l’acceptation d’une hiérarchie des pratiques artistiques, classant les arts du plus abstraits (au sens de reposant sur une communication dans le différé et la séparation) au plus matériel (reposant sur le contact,le présent, le corporel). Cette opposition est différente de l’opposition qui structure la représentation genrée des rapports humains. On peut ne pas y souscrire, comme aussi à cette dernière. Dans le cas du film Paterson, on peut observer d’autre part que l’ activité de création patissière de la jeune femme aboutit au succès public, aussi bien en termes de rencontre que de gratification pécuniaire... Son activité de peinture est effectivement dans le domaine interne et intime du foyer, et renforce une impression de confinement et d’isolement, caractéristique d’une certaine condition féminine dans la civilisation pourrie à la fois par l’idéologie sexialiste et le salariat... On n’a pourtant guère d’indice que ce confinement soit dans ce cas individuel un résultat d’une domination masculine... On peut même percevoir que l’univers masculin, même s’il est en semaine "d’extérieur" est lui aussi très prédéterminé, étroit, confiné. Le bus, son trajet, son contremaître stéréotypé,le bar répétitif... Le destin de la création poétique du personnage masculin est assez paradoxal : il n’a en fait qu’une seule lectrice, certes admirative, mais qui échoue à le faire se tourner vers un public ou même à assurer un minimum de perennité à son écriture. Si l’on considère le public du film comme un lectorat des poèmes, on peut remarquer qu’il faut toute la compétence lettrée de votre commentaire pour sortir de l’anonymat le nom du poète de passage au générique... Et que ... la lectrice que vous êtes en tant que spectatrice refuse de se constituer en public des poèmes, déclarant "n’être pas juge de la qualité des poèmes", alors que la position de "juge" n’est pas nécessaire pour dire un goût, un plaisir, une interprétation... Il ne semble en tout cas pas possible de dire que "l’artiste masculin existe dans la société"... car celui que existe dans la société, et au demeurant n’existe qu’en retrait et une quasi-invisiblité, c’est le conducteur de bus. L’artiste n’existe que pour lui-même, sa lectrice élue, et deux rencontres uniques, sans lendemain ou très peu de l’oeuvre est en jeu.... La pâtissière au contraire a rencontré et séduit un public de plusieurs centaines de personnes, dans un espace que le poète a évité, peut-être par agoraphobie... Il me semble donc possible de nuancer votre thèse que ce film renforcerait une idéologie sexiste machiste du génie... Car le génie y est peut-être plus masculin que féminin, si on ne souscrit pas à la hiérarchie convenue des arts maisau contraire prend en compte que les créations de la jeune femme sont évidemment belles, réussie et rencontrent un public... Alors que celle de l’homme sont inabouties, introverties, peu socialisées et sans perennité...

    • Olivier Chantraine   a raison de pointer la hiérarchie dans notre culture qui souvent méprise les activités créatrices codées « féminines » comme la couture et la cuisine et les oppose aux arts « nobles ». C’est dans ce sens que je critiquais la distinction que fait le film mais je comprends que mon texte peut laisser penser que je partage cette hiérarchie, ce qui n’est absolument pas le cas – au contraire. Mais tandis que des films comme Les Brodeuses (Eléonore Faucher, 2004) ou Julie & Julia (Nora Ephron, 2009) clairement valorisent ces pratiques dites « féminines », par le récit, la mise-en-scène et/ou le star système (sans parler des émissions télévisées sur la cuisine et la pâtisserie), Paterson soutient implicitement la distinction de la culture savante entre les pratiques culturelles, ne serait-ce que sur le plan spatial et du temps narratif alloué aux deux membres du couple. L’aspect social des activités de Laura est largement occulté par le film, qui n’en laisse voir que l’aspect solitaire au foyer. Oui bien sûr, Laura peut prendre du plaisir à faire des cup-cakes et ceux-ci peuvent mener à des échanges sociaux gratifiants, mais ce n’est pas ce que le film nous montre.

  • Jarmusch a dit ceci (extrait d’une interview accordée à Amy Taubin, dans Film Comment) :

    I talked to a feminist French journalist in Cannes, who said, “Your film’s a throwback to ’50s domesticity, et cetera, with this character of Laura.” And I was like, “Wait a minute, she makes her own decisions, she lives the way she wants. She wants to make cupcakes, which might make money for them. She’s not oppressed by a male figure. She’s totally free. So why are you defining her only because her environment is basically domestic, how is that anti-feminist ? Are you against every working-class female on the planet who right at this moment might be washing her children or making food for them, or are they anti-feminist ? Are they oppressed ? Should they be working for a corporation, wearing a business suit, and then you’d be okay ?” It was interesting, because I understood that domesticity set off a reaction in someone. I’m a feminist !

    http://www.filmcomment.com/article/jim-jarmusch-paterson-gimme-danger-interview/

    • Jim Jarmusch s’érige en féministe par une pirouette. Bien entendu, une femme (ou un homme) peut s’épanouir en faisant des gâteaux, voire gagner de l’argent en les vendant. Mais si les rôles étaient inversés, si Laura écrivait des poèmes et Paterson faisait de la pâtisserie, gageons que nous en aurions appris beaucoup plus sur cette dernière activité ; et aurait-il porté des vêtements décorés de la même manière que ses cup cakes ? Je ne crois pas. L’argument qui consiste à dire « si les femmes agissent ainsi c’est qu’elles le veulent bien » est aussi une des plus vieilles ficelles de la misogynie. Personnellement je veux bien croire que Jim Jarmusch est féministe (car j’aime bien ses films), mais alors qu’il le prouve clairement à l’écran !

  • Merci Ginette, je me sens moins seul. Voici ce que j’avais écrit (seul contre tous ?) sur ma page Facebook après avoir découvert le film à sa sortie en salles :
    "P. se lève tôt le matin et porte un t-shirt et un caleçon pour dormir à côté de sa jolie compagne beaucoup moins habillée. Elle lui prépare de bons plats pour sa pause de midi et aussi le reste du temps. C’est une bonne maîtresse de maison qui aime à s’occuper de son intérieur qu’elle décore avec soin. Si elle veut s’acheter une guitare elle doit lui demander la permission, avec insistance. Le soir il va au bar boire une bière avec ses potes. Ils n’ont pas d’enfant mais un chien. P. est un homme hétérosexuel blanc calme et maître de lui. Des seconds rôles ethniques amusants ou pathétiques fournissent le contrepoint comique ("comic relief" ?) indispensable. Sommes-nous dans une de ces comédies sociales ou sentimentales vaguement sexistes et racistes des années 1950 que personne ne regrette vraiment même si elles suscitent parfois une nostalgie coupable en raison de leur savoir-faire disparu ? Non, nous sommes en 2016 et le film était en compétition à Cannes. Le jury a été sage de l’écarter du palmarès."
    J’avais seulement omis de préciser que nous ne connaissons aucun.e ami.e à la compagne de Paterson.

  • Au fait, mille excuses, j’aurais mieux fait de lire avant d’écrire.
    je suis tout à fait d’accord avec Olivier Chartraine, mon message n’est pas utile, sinon pour conforter son point de vue.
    Toujours est il que la femme ne connait pas les poèmes de son mari, qu’elle suppose géniaux. Très sensée, elle suggère qu’il les fasse photocopiés. Elle lui fait des compliments sur des oeuvres inconnues, que nous, spectateurs, savent être plutôt mignonnes mais un peu triviales. Quant à elle, elle s’expriment avec beaucoup de liberté et de joie, transformant l’ordinaire (elle dessine sur les clémentines qu’elle met dans sa gamelle) et vivant joyeusement dans le même état de créativité que son mari. Je suis plutôt du côté de Jarmusch !
    Cela dit, je suis très sensible aux interprétations féministes qui nous font interroger nos principes et nos perceptions.

  • @Ginette Vincendeau   : Je suis très étonnée de voir que vous semblez prendre au sérieux le test de Bechdel. Je n’arrive pas à comprendre comment on peut s’en servir comme d’un véritable argument ! Une fois qu’on a dit qu’un film réussit ou échoue à ce test, qu’a-t-on dit ? Pour moi, rien de plus que les termes du test. Et alors ? Qu’est-ce que ça prouve ? (La formulation du test est d’ailleurs la seule chose stable : la conclusion à tirer dépend entièrement de la personne qui évoque le test.) En quoi le contact entre deux personnages féminins identifiables parlant d’autre chose que d’un personnage masculin est-il un élément forcément souhaitable dans un récit ? Est-il réellement une preuve que l’ensemble du film est féministe, ou du moins va dans ce sens-là ? La présence d’une ou de plusieurs scènes permettant de réussir à ce test serait donc une chose « positive » - parce que les femmes doivent forcément être montrées de manière « positive » ?

    Sans parler des multiples contre-exemples (films réussissant mais n’étant pas franchement féministes, ou l’inverse), et qui auraient dû faire douter depuis longtemps les personnes s’obstinant à utiliser ce test, il me paraît absurde de se servir d’un test aussi mécanique pour juger d’une œuvre culturelle ou artistique dans toute sa complexité. Même si l’on fait une analyse plus poussée d’un film, ce qui est évidemment souhaitable, je ne vois pas ce que dire "le film réussit au Bechdel Test" ou "il échoue" peut apporter.

    • Je ne prends pas le Test de Bechdel au sérieux dans le sens d’une formule scientifique ou d’une recette. Mais tout de même le fait qu’il existe fait réfléchir. Ce qu’il pointe c’est que la norme, intériorisée par tous et toutes (moi y compris), est que dans un nombre très, très élevé de films, les personnages féminins n’existent qu’en rapport au(x) personnage(x) masculin(x) et sont souvent isolés, sans contacts ou relations avec d’autres personnages féminins. C’est le cas dans Paterson. La force de la norme c’est d’être transparente. Peut-on imaginer un seul instant l’inverse ? Bien sûr que non. Un ’test de Bechdel’ au masculin n’aurait aucun sens alors qu’au féminin il en a, ne serait-ce que pour sur le plan polémique.

  • Merci pour cet article et merci pour tous ces échanges qui suivent, fort riches et surtout ouverts, et à l’écoute des réserves des un.e.s et des autres. J’ai adoré ce film, et en même temps, j’ai aussi ressenti parfois cette impression que Laura est un peu parfaite, pas tout à fait adaptée à la situation, trop jolie trop adorable trop mignonne... mais lui, n’est-il pas un peu parfait dans son genre, à avaler son infâme pie sans émettre un commentaire ironique, à ne jamais faire de remarques sinon positives, à être autant dans la douceur et la gentillesse qu’elle même ? C’est une fable, ce film. Il faut le regarder comme tel, je crois, pour l’apprécier.
    Sur la question des choix d’objet, si je puis dire ; c’est à dire, sur le fait qu’il a la poésie quand elle a la patisserie... je vous rejoins les un.e.s et les autres, bien sûr c’est de l’ordre du stéréotype de la mettre sur la confection culinaire et lui sur l’écriture ; de la montrer rayonnante, expressive, exubérante, libre et joyeuse, et lui au contraire, dans l’expression pudique, réservée, de ses émotions. Mais en même temps, je suis d’accord : pourquoi considérer que la patisserie est forcément de l’ordre de l’aliénation ? elle ne l’est que lorsqu’elle est faite par des femmes. Ce qui est leur enlever toute possibilité d’exprimer leur propre génie dans ce domaine. Une femme ne serait admirable et vraiment libre qu’en écrivant elle aussi de la poésie. Vraiment ? Si elle avait écrit de la poésie, gageons qu’on aurait pensé qu’elle était niaise, sans public, trop quotidienne, enfin pas assez noble. Je veux dire par là qu’on pose sur les femmes un regard qui est biaisé, même quand on est féministe. On a tendance à ne jamais leur accorder de capacité d’action, de liberté, d’autonomie de pensée et donc, de génie. A l’inverse, si c’était un homme qui faisait ces cup cakes, avec l’originalité qu’elle y met, la créativité et la passion, l’obsession pour ce noir et ce blanc, ce côté très subjectif qui fait parfois l’artiste, si c’était un homme, nous ne crierions pas à l’enfermement, nous crierions au génie. Un homme qui fait de la cuisine, ce n’est pas un homme aliéné, mais un "grand chef" (y compris en puissance) ; on le regarde toujours comme une graine de ce génie là. Masculin forcément. Mettez une femme derrière un fourneau, c’est une ménagère ; mettez une femme derrière une guitare : on ne la voit même pas, on ne parle pas de ce talent que Jarmush, lui, met en avant (elle réussit en une matinée à faire sortir une chanson de ses cordes : vous avez déjà essayé la guitare ?). Donc, oui, c’est stéréotypé mais attention aussi à notre manière de juger les actes, ici la patisserie ou la poésie, en fonction de qui agit. Est-ce qu’on n’a pas un peu vite tendance à mépriser ce que font les femmes, quoi qu’elles fassent ?