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James Gray / 2019


Ad Astra

mardi 8 octobre 2019

L’homme blanc vulnérable dans l’espace



Ad Astra, le septième film de James Gray, explore de nouveau (cette fois-ci dans l’espace) les relations familiales, thème cher au cinéaste indépendant américain depuis son premier film, Little Odessa (1994). Roy McBride (Brad Pitt), brillant astronaute, est missionné pour retrouver son père, Clifford McBride (Tommy Lee Jones), autre héros de la NASA, porté disparu autour de Neptune au cours d’une mission d’exploration de la vie intelligente dans l’espace et déclaré mort depuis 16 ans. Des décharges d’énergie inexpliquées autour de l’ancienne station spatiale de Clifford McBride menacent la Terre. Au cours de son voyage, Roy questionne son propre détachement émotionnel, sa peur de l’abandon et sa relation avec un père qu’il n’a pas connu.

Réception critique de la masculinité blanche fragile

Ad Astra est le premier film de James Gray distribué par une major hollywoodienne (Walt Disney Studios). Les images sont magnifiques, le budget aidant. Mais la simplicité du résumé d’Ad Astra prête presque à sourire, tout autant que la réception du film.

Télérama titre : « Mais pourquoi partir dans l’espace pour régler son Œdipe ? » [1] Dans l’émission « Le Masque et la plume » sur France Inter, le critique du Figaro Eric Neuhoff résume ainsi le film : « Le slogan ça devrait être, en parodiant Alien : "dans l’espace, personne ne vous verra pleurer". » [2] Il continue : « Brad Pitt est encore plus émouvant pour les femmes que quand il se met torse nu dans le dernier film de Quentin Tarantino […] À un moment donné, on voit Brad Pitt verser une larme derrière la vitre de son casque de cosmonaute et c’est absolument magnifique. » L’introspection des hommes blancs fragiles émerveillera toujours un critique (masculin et blanc) qui réussit même à discerner une larme (une !) à peine perceptible. Plus drôle encore, le recours à la sensibilité des femmes, censées être vulnérables aux charmes de Brad Pitt, hypothèse fictionnelle qui exprime sans doute plutôt la sensibilité (non assumée) du journaliste !

La promotion du film à la Mostra de Venise en août dernier prête aussi à sourire. Brad Pitt explique en conférence de presse que le film est « une exploration de la définition de la masculinité » [3]. Il raconte son enfance au cours de laquelle il a appris « à être fort, sans montrer de faiblesse, un homme respecté ». Il décrit sa relation avec James Gray qui lui « envoyait des emails très personnels » qui lui décrivaient la dimension autobiographique des scènes avant chaque journée de tournage. Cette anecdote renvoie à une pratique somme toute conventionnelle. Pourtant Brad Pitt en conclut que lui et James Gray n’ont pas « une relation normale entre hommes » : « Nous avons toujours été honnêtes quant à nos faiblesses et nous avons beaucoup ri de nos épisodes embarrassants » [4]. Dans le portrait que propose le New York Times, Brad Pitt raconte comment les séances des Alcooliques Anonymes l’ont également aidé à exprimer sa vulnérabilité après sa séparation (très médiatisée) avec l’actrice Angelina Jolie en 2016. Le journaliste de l’article parle « d’une qualité partagée par peu d’hommes » [5].

La vulnérabilité masculine tant vantée par la réception critique et vendue par la promotion de Ad Astra, n’est pourtant pas très originale.

La fragilité loin dans l’espace

La chercheuse féministe Molly Haswell a travaillé l’idée de « male weepies » [6], l’équivalent masculin des mélodrames larmoyants (weepies), dans lesquels des hommes tourmentés par une tragédie, sont en proie à une crise existentielle qui les pousse à exprimer leur vulnérabilité. L’espace au cinéma est un lieu propice à la mise à l’épreuve de l’héroïsme des hommes blancs, le stéréotype du « strong silent type » (l’homme fort et silencieux), depuis la mission survie dans Apollo 13 (Ron Howard, 1995), la mission secours dans Armageddon (Michael Bay, 1998), la mission des retraités de Space Cowboys (Clint Eastwood, 2000), la mission suicide du remake de Solaris par Steven Soderbergh (2002), la mission vers le soleil de Sunshine (Danny Boyle, 2007), la mission solitaire de Seul sur Mars (Ridley Scott, 2015), et j’en passe. Roy McBride, le héros de Ad Astra ressemble beaucoup au héros de First Man (Damien Chazelle, 2018) [7], récit du premier homme (le « first man ») sur la Lune également présenté à la Mostra de Venise l’an dernier. Comme Neil Armstrong (incarné par Ryan Gosling), Roy fait preuve d’une maîtrise de soi exceptionnelle et maintient son pouls à 80 pulsions par minute en toutes circonstances sans jamais céder à la panique.
Depuis au moins les années 1990, l’espace au cinéma est également propice à l’introspection masculine. Ad Astra est d’ailleurs structuré autour des confessions en voix-off de Roy. Au cours de sa mission, il doit se soumettre régulièrement à une analyse de son état mental. Celle-ci prend des airs de séance de psychanalyse. Roy dévoile ses pensées les plus intimes à un ordinateur qui valide sa stabilité mentale. Lorsque celle-ci n’est pas satisfaisante, il est invité à enregistrer une nouvelle confession, plus honnête cette fois-ci. Les « Space weepies  » [8] repensent l’exploration spatiale comme une exploration spirituelle, métaphysique, au cours de laquelle des astronautes apathiques accomplissent moins une mission au nom de l’humanité, qu’ils ne règlent une crise existentielle personnelle. Dans Ad Astra, Roy est moins préoccupé par le réchauffement de la planète provoqué par la station de son père, que par le souci de le retrouver et s’entretenir avec lui. Dans First Man, la première pensée de Neil Armstrong sur la lune va à sa fille décédée d’un cancer. Il jette son bracelet dans un cratère sur la Lune, et fait ainsi définitivement le deuil de son enfant. Dans Interstellar (Christopher Nolan, 2014), Cooper (Matthew McConaughey), coincé dans la distorsion d’un trou noir, entraperçoit sa fille Murphy en pleurs suite au départ de son père. L’émotion des femmes spationautes est souvent moins expressive mais on retrouve cette motivation suite à un deuil familial : le père décédé de Jodie Foster dans Contact (Robert Zemeckis, 1997), les filles décédées de Sandra Bullock dans Gravity (Alfonso Cuarón, 2013) et d’Amy Adams dans Premier contact (Denis Villeneuve, 2016).

La quête de Roy McBride est donc d’abord personnelle. Lorsqu’il doit enregistrer un message radiophonique pour prendre contact avec son père, il refuse de lire le message écrit par ses supérieurs et improvise le sien. Il quitte le ton formel d’un astronaute en mission et l’émotion monte rapidement. Les retrouvailles entre les deux hommes n’auront cependant rien de dramatique. Clifford McBride est un vieil homme, peu charismatique. Le brillant astronaute est devenu un vieil homme diminué. On apprend qu’il a assassiné tout son équipage après une mutinerie (ils souhaitaient rentrer faute de preuve concluante de l’existence d’une vie extraterrestre autour de Neptune). Roy confie sa déception en voix-off et comprend qu’il ne veut plus ressembler à ce père qu’il a tant admiré en son absence. Il décide de le ramener de force à son tour. Mais le père le supplie (« libère-moi ») et détache la corde qui les liait dans l’espace pour rejoindre le vaisseau du fils. Il coupe le cordon ombilical et se laisse partir à la dérive dans l’espace vide. Le père se sacrifie pour laisser place au fils, symboliquement à une nouvelle génération.

L’angoisse de l’extinction des hommes blancs

« Nous sommes en voie d’extinction », sera l’une des dernières répliques du père. Traditionnellement dans le cinéma de science-fiction prédominent l’angoisse de l’extinction de l’espèce humaine, de la disparition de la Terre. Le film de James Gray exprime quant à lui l’angoisse de l’extinction de l’homme blanc. Ad Astra s’ouvre par une chute spectaculaire. La structure de la base satellite dans laquelle Roy travaille, s’effondre. Roy échoue à la réparer et est contraint d’abandonner la base. Il se jette dans le vide pendant plusieurs minutes avant d’atterrir violemment sur la Terre. La chute de Roy rappelle la mythique chute d’Icare et la peur de la fin de la civilisation (blanche).

Il est intéressant de noter la place et la fonction des personnages racisés. Lorsque Roy arrive à la base de Mars pour contacter son père, il est pris en charge par la responsable interprétée par l’actrice irlando-éthiopienne Ruth Negga. Elle le conduit de couloir en couloir jusqu’à la rencontre d’un homme blanc qui interdit à la femme de poursuivre le chemin malgré sa position hiérarchique dans la station. Il y a des affaires qui ne concernent que les hommes blancs. Plus tard, elle s’entretient avec Roy et lui explique que Clifford McBride a tué ses parents au cours de la mutinerie. Elle est la première personne à démystifier l’héroïsme de son père. Cette courte scène en dit long sur le massacre des personnes non blanches par des hommes blancs toxiques et égoïstement centrés sur leurs obsessions. Elle aide néanmoins Roy à embarquer clandestinement dans le vaisseau pour Neptune. À bord, il fera comme son père et tuera les quatre membres de l’équipage qui tentent de l’arrêter – dont une femme afro-américaine et un homme sino-américain.

La fonction de l’ex-femme de Roy (interprétée par Liv Tyler) n’est pas plus valorisante. Dès le début du film, Roy regarde les messages vidéo qu’elle lui a laissés depuis qu’ils sont mariés. Elle se plaint de son absence, de son manque d’engagement et d’amour envers elle. Le personnage sera réduit à ces courtes séquences. Aucun développement narratif ne lui est consacré. Lors du retour de Roy sur Terre, un court plan au ralenti montre sa femme courir vers lui. L’image est d’abord floue puis nette. Comme le rôle traditionnellement réservé aux femmes d’astronautes au cinéma, son unique fonction est d’être le soutien inébranlable de leur homme, voire la femme-repos du guerrier. Dans Ad Astra, le retour de la femme dévouée exprime également la reconnexion émotionnelle de Roy qui mérite d’être aimé à nouveau. En coupant le cordon avec son père, il confie en voix-off devenir un homme nouveau : « Je suis engagé, impliqué. Je suis attentif. » Le choix des mots n’est pas anodin et donne une connotation politique à cet engagement. L’espace lui a permis d’avoir une révélation politique. L’extinction du patriarche a transformé le fils qui incarne la promesse d’une nouvelle masculinité plus sensible aux autres, ce qui permettra à l’homme blanc de continuer à dominer…

Alors que la vulnérabilité masculine est devenue une nouvelle forme d’héroïsme, elle reste un frein à l’héroïsme féminin dans la science-fiction, et ce depuis la saga Alien. Les sorties prochaines de Lucy in the Sky (réalisé par Noah Hawley) avec Natalie Portman et d’Underwater (réalisé par William Eubank) avec Kristen Stewart pourront peut-être critiquer ce déséquilibre ou mieux de le renverser…


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