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Jonah Hill / 2018


90s : masculinité blanche cool et toxique


>> Célia Sauvage

lundi 2 septembre 2019


Le premier film de l’acteur américain Jonah Hill s’ouvre sur une image marquante : le jeune Stevie (Sunny Suljic), treize ans, se fait violemment propulser contre le mur du couloir, puis gifler au sol par son grand frère, Ian (Lucas Hedges). A ses yeux, ce frère qu’il idolâtre, incarne la jeunesse blanche « cool » des années 90. Celle qui écoute du hip hop, collectionne des CDs, des magazines de rap, des Jordans, comme nous le montre la caméra fétichiste de Jonah Hill, lorsque Stevie s’introduit en cachette dans la chambre de son frère quelques minutes plus tard. Il n’obtient aucune reconnaissance de son grand frère et se tourne rapidement vers un groupe de jeunes skateurs. Ray, Fuckshit, Fourth Grade, Ruben deviennent de nouveaux modèles à impressionner. Pour gagner leur respect, Stevie repousse ses limites.

La réception critique française et américaine du film a presque unanimement encensé le film : « un bijou de nostalgie pop » (Les Inrocks), « sa mélancolie authentique » (Positif), « plus doux et moins nihiliste » que Kids de Larry Clark (Entertainment Weekly), « une performance de la pureté de la jeunesse » (Variety). Les Inrocks évoquent « une période bénie » et les Cahiers du cinéma décrivent Stevie comme « un jeune garçon [qui] a transcendé son complexe d’infériorité pour en extraire une véritable poétique de petit homme ». Dans sa critique pour Libération, Camille Nevers célèbre même la douleur et le masochisme comme « ce qu’il y a de plus personnel et remarquable dans 90’s », « ce qui fait du film autre chose que la bluette hypée, le bon devoir de premier essai ». Elle se réjouit du fait que le film « ne s’appesantit pas sur la violence sociale en toile de fond de sa chronique teen, violence en famille, violence des rues ». Enfin, elle caractérise l’apprentissage de la souffrance par Stevie comme « un apprentissage à la dure, profitable et triomphal » : « Stevie apprend à surclasser la douleur, sa manière de la maîtriser est de la rendre désirable. Le plaisir de la raclée, de la chute de skate répétitive, sur le sol en béton ou du haut d’un toit, au risque de se tuer ». La fascination pour cette jeunesse masculine blanche « cool » devient prétexte à débattre de l’authenticité et de la nostalgie qui se dégagent du film, voire prétexte à célébrer une poétique du masochisme masculin, et n’ouvre que trop rarement un débat sur cette masculinité pourtant toxique, véritable problématique au cœur du film.

90’s est le récit initiatique du jeune Stevie, sa recherche de repères et la construction de son identité au cours des années 1990. Le skate n’est pas seulement prétexte à des belles séquences filmées comme dans Paranoid Park (Gus Van Sant, 2007), ou encore Lords of Dogtown (Catherine Hardwicke, 2005). Il questionne également les constructions de genre, de race et de classe. Plus qu’un sport, il se définit d’abord par le sentiment d’appartenance à une communauté alternative. Le skate interroge cependant les privilèges invisibles des cultures subalternes ou contre-culturelles blanches. Celles-ci se pensent traditionnellement comme un espace marginal pour les hommes blancs victimisés ou rejetés des communautés dominantes comme les sports « virils » - pour le dire vite, les adolescents moins intégrés ou « rebelles » préfèrent le skate et le rock plutôt que le foot et les grosses voitures. Elles se pensent également comme une alternative transgressive et résistante, qui remettrait en question l’oppression et les normes de la culture dominante. La culture skate n’est pourtant pas exempte d’enjeux de pouvoir, de sexisme, de racisme, comme le montre le film de Jonah Hill.

L’apprentissage des rapports de force

Jonah Hill explique, au cours d’une interview, son intention de faire le portrait de « la masculinité fragile avec laquelle j’ai grandi. Dans ma génération et les générations d’avant, beaucoup de comportements masculins déplacés résultaient d’une incapacité à exprimer la souffrance et les émotions ». Stevie et ses amis skateurs incarnent des modèles de masculinités fragiles. Physiquement, d’abord, ils sont tous maigrichons dans leurs vêtements amples. Ruben, et plus particulièrement Stevie, les plus jeunes, sont petits de taille et n’ont pas encore eu leur puberté. L’ensemble du groupe ne possède pas l’autorité et la confiance des élèves populaires de leur âge qui peuplent les teen movies. Ils sont discrets, pas très malins. Le film se déroule l’été, loin de salles de classe du lycée. Il est donc impossible de savoir s’ils ont des élèves marginalisés, voire victimisés. Stevie arbore tous les signes du « geek » de l’époque : t-shirt Street Fighter (jeu vidéo de combat populaire sur la Super Nintendo) et t-shirt Beavis et Butthead (série télévisée animée culte, diffusée sur la chaîne MTV), draps Tortues Ninja. On suppose qu’il ne fait donc pas partie des élèves populaires et « cool ».

Lorsqu’il fait la rencontre du groupe de skateurs, il change sa garde-robe, redécore sa chambre, se met à fumer (même s’il tousse) pour s’adapter à de nouveaux codes culturels. Il est pris en main par Ruben, le plus jeune du groupe avant l’arrivée de Stevie. Ruben lui vend son ancienne planche, lui donne des conseils – par exemple, lui ordonne d’arrêter de s’excuser car « c’est gay ». Mais il voit que Stevie gagne l’attention de Ray et Fuckshit, les plus âgés et les plus respectés du groupe. Par jalousie, Ruben humilie Stevie et se désolidarise de lui. Dans l’imaginaire collectif, les skateurs sont pourtant des marginaux qui refusent les communautés populaires dominantes et leur système d’oppression envers les plus faibles (par exemple dans Kids, Larry Clark, 1995 ; Freaks and Geeks, NBC, 1999-2000). A travers le personnage de Ruben, 90’s montre ainsi la reproduction d’un rapport de force toxique y compris au sein d’une communauté subalterne.

On apprendra pourtant au cours du film que Ruben est lui-même victime de la violence de sa mère alcoolique. Ian, le frère de Stevie, est à son tour victime de la violence de Fuckshit. Il bouscule l’ami de son frère qui l’humilie devant le groupe et lui répète : « Qu’est-ce que tu vas faire, negro ? » Fuckshit l’intimide en se réappropriant un langage raciste violent. Ian, incapable de réagir, baisse la tête et part. Le lendemain, il manque de crédibilité lorsqu’il dit à Stevie qu’il prendra sa revanche. 90’s interroge ainsi les hiérarchies de pouvoir et montre leur importance même dans une communauté subalterne.

Ray, le plus âgé, explique également à Stevie la nécessité de cacher ses origines sociales. La précarité familiale dans laquelle ils se trouvent tous, leur ferait perdre leur autorité devant les autres skateurs. La race ne paraît pas un facteur déterminant dans ce groupe mixte. Ray, adolescent afro-américain, a perdu son frère et vit seul depuis. Ruben, adolescent latino, fuit son foyer abusif. Fourth Grade, adolescent blanc, est « si pauvre, qu’il ne peut même pas s’acheter des chaussettes ». Seuls Stevie et Fuckshit semblent mieux lotis. Le premier est élevé par une mère célibataire blanche, de classe moyenne, qui se soucie de lui et le second est autorisé par ses parents blancs privilégiés à ne pas se soucier de son avenir.

L’apprentissage du sexisme ordinaire

Le film montre également le sexisme ordinaire au sein de la culture skate, reproduisant une fois de plus une norme de la culture dominante. Stevie y est d’emblée exposé lorsqu’il entre pour la première fois dans la boutique locale de skate. L’un des adolescents demande au reste du groupe : « Vous préférez sucer la bite de votre père ou lécher votre mère ? » - ce qui fait rire Stevie. Il est rappelé à l’ordre par sa mère quelques scènes plus tard, qui lui interdit de passer tout son temps avec le groupe de skateurs. Stevie lui hurle dessus. Le doux garçon aux yeux bleus qui acceptait de passer ses soirées à regarder des films avec sa mère célibataire, se rebelle violemment contre elle.

Au cours du film le groupe invite Stevie à sa première soirée. Il fait la rencontre d’une fille plus âgée. Elle le drague, l’emmène dans une chambre et initie son premier rapport sexuel malgré son jeune âge apparent et son inexpérience : « Tu es trop mignon. Tu as l’âge parfait avant de devenir un connard comme tous les mecs. » Pourtant quelques minutes plus tard Stevie se vante auprès de ses amis d’avoir « mis deux doigts dans son vagin » et déclare avec arrogance lors d’une autre scène : « Je fume, je skate, je baise des salopes. J’ai une vie cool ». Stevie deviendra sûrement « un connard comme tous les mecs ». Le film confirme la scène de dépucelage comme une étape cruciale du récit d’initiation – classique des comédies teen depuis Losing It (Curtis Hanson, 1983), Risky Business (Paul Brickman, 1983), American Pie (Paul et Chris Weitz, 1999). Stevie gagne le respect du groupe qui le félicite de devenir « un vrai homme ». Pourtant, quelques minutes plus tôt, loin des regards, Stevie, 13 ans, tremble et ne semble pas savoir comment s’y prendre. L’adolescente, sans doute âgée de 16 ou 17 ans, est quant à elle en plein contrôle de sa sexualité. Inversons la scène, avec Stevie dans le rôle de l’adolescente, et gageons qu’à l’ère post #MeToo, celle-ci aurait dérangé plus d’un.e. L’innocence et la naïveté des adolescentes dans les teen movies les exposent toujours à une grande fragilité. Au contraire, Stevie ne peut pas être vu comme une victime naïve non consentante, mais plutôt comme un jeune homme courageux qui repousse ses peurs.

L’apprentissage de la violence masculine

Repousser ses limites pour prouver son courage, est aussi une étape nécessaire de l’apprentissage de la masculinité violente de Stevie. Pour avoir l’air « cool », il apprend le sexisme ordinaire, puis la violence ordinaire de la culture skate. De nouveau, on retrouve la réappropriation d’une masculinité toxique qui se rapproche de la norme et non d’une culture alternative qui viendrait résister.

Le premier modèle de masculinité « cool » de Stevie est son grand frère qui paradoxalement le frappe régulièrement. Ceci en dit long sur la fascination qu’exercent encore les harceleurs et la violence ordinaire. Puis pour impressionner le groupe de skateurs, Stevie s’inflige lui-même une violence corporelle quotidienne et redouble de cascades en skate. Au cours d’une scène, les plus expérimentés sautent dangereusement entre deux toits. Ruben refuse. Stevie se met au défi sans y être invité, et finit violemment par terre avec sa planche. Il se relève, saigne abondamment de la tête, ce qui provoque l’admiration de Ray, le plus expérimenté qui valide son audace. Rien ne semble arrêter le garçon, prêt à toutes les acrobaties pour se donner en spectacle devant ses nouveaux amis. A la toute fin du film, le groupe est victime d’un violent accident de la route, l’un d’eux ayant conduit ivre. Les quatre skateurs sont égratignés au visage. Stevie est plus durement amoché et se retrouve avec le bras cassé. Le groupe lui rend visite dans sa chambre d’hôpital. Ray valide une fois de plus son courage et sa capacité à endurer la violence corporelle : « Tu encaisses plus de coups que n’importe qui. Tu sais que tu n’es pas obligé ? »

Le film n’offre pas de réponse à cette question. Stevie n’est pas forcé d’endurer une telle violence, d’adopter tous les comportements toxiques de ces modèles. Mais il est validé, encouragé et trouve de la reconnaissance à le faire auprès de ses pairs. Cela amène à questionner la nostalgie que manifeste le film pour cette masculinité blanche subalterne mais toxique. Jonah Hill ne choisit pas de revisiter de façon critique le comportement « cool » des années 1990 et de la culture skate. Il lui rend même un hommage qui se veut touchant. Un autre film indépendant américain récent, peu médiatisé, Skate Kitchen (de la réalisatrice Crystal Moselle, 2018), offre en revanche cette vision critique de la culture skate. Camille, jeune femme latino de 18 ans, fuit son quartier pavillonnaire de Long Island pour découvrir la communauté mixte du skate park du Lower East Side à Manhattan. Elle questionne son intégration dans des groupes de jeunes femmes puis de jeunes hommes, résiste aux pressions collectives et individuelles et se refuse de céder à la violence ordinaire. Sortir de la nostalgie et des communautés exclusivement masculines est donc possible, même si cela amène moins de visibilité médiatique…


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