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Mireille Darc / 1938-2017

La blonde pas du tout idiote

>> Ginette Vincendeau  

Publié le mardi 29 août 2017



Dans la mémoire collective du cinéma français populaire, Mireille Darc, c’est la ravissante grande blonde des films de Georges Lautner comme Galia (1965), Ne nous fâchons pas (1966) et La Grande sauterelle (1967), la comparse de Pierre Richard, dans une robe noire de Guy Laroche au décolleté vertigineux dans le dos du Grand blond avec une chaussure noire (Yves Robert, 1972). C’est aussi la compagne d’Alain Delon pendant quinze ans, dans la vie et dans plusieurs films, puis la réalisatrice d’un long métrage au cinéma et d’une dizaine de documentaires pour la télévision. Les cinéphiles citeront Week-end de Jean-Luc Godard (1967) mais c’est son aptitude à allier talent comique et plastique exemplaire qui en font une actrice très appréciée du public français.

Mireille Darc est née le 15 mai 1938 à Toulon dans une famille modeste sous le nom de Mireille Aigroz (elle choisit le nom de Mireille Darc en hommage à Jeanne d’Arc). Elle échappe à une enfance apparemment pas très heureuse par le cinéma (elle dit être éblouie par Brigitte Bardot dans Et Dieu… créa la femme en 1956) et le théâtre. Munie d’un prix du Conservatoire d’art dramatique de Toulon elle « monte » à Paris en août 1959, où elle fait des petits boulots, y compris mannequin, et débute à la télévision dans La Grande Bretèche, une dramatique de Claude Barma d’après Balzac. Après plusieurs petits rôles au cinéma, c’est en 1963 Pouic-Pouic avec Louis de Funès, qui la lance comme vedette. Elle va exceller dans un registre de fausse blonde idiote pendant une douzaine d’années dans les films de Lautner (treize au total), de Gérard Pirès, d’Yves Robert et de Michel Audiard – la fine fleur du cinéma comique français populaire de l’époque, qui fait dire élégamment à Godard « je n’aime pas le personnage que vous êtes dans vos films comme dans la vie » lorsqu’il la fait tourner dans Week-end (1967), où il l’humilie durant le tournage et, dans une scène célèbre, lui fait réciter un texte inspiré de Bataille émaillé d’obscénités.

Dans la France des années 1960, entre BB, bombe sexuelle iconoclaste, et Catherine Deneuve, incarnation de la blondeur cool du cinéma d’auteur, Mireille Darc est une « blonde » plus ambiguë mais aussi originale, dans laquelle un type de comique essentiellement sexiste (sur le modèle de la dumb blonde du cinéma américain) rencontre la modernité. Elle dit elle-même de son entourage masculin des films de Lautner etc., « ils étaient tous un peu misogynes ». L’actrice détourne finement la difficulté en jouant au second degré – voir par exemple sa performance hilarante en animatrice de télévision mielleuse dans Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas, mais… elle cause (Michel Audiard, 1970) où elle forme un duo de choc avec Annie Girardot. Galia reste un de ses films les plus justement célèbres (et controversés) car il est emblématique des difficultés qu’a le cinéma français des années 1960 à représenter une figure de femme moderne. Galia est une jeune fille d’Étretat – le générique nous fait admirer les fameuses falaises – qui débarque à Paris pour vivre sa vie. Elle est dotée d’un physique « moderne » : grande, très mince, les cheveux blonds coupés au carré (chez Carita, nous informe le film), elle porte ballerines et pantalons moulants et d’adorables robes de chez Dorothée Bis. Le film traduit son désir de liberté par liberté sexuelle, c’est-à-dire vivre « comme un garçon » ; elle drague, notamment au Sélect à Montparnasse. Naturellement, cela ne lui réussira pas. Elle sauve une femme de la noyade dans la Seine. Mais la belle Nicole (Françoise Prévost) jette Galia dans les bras de son mari Greg (Venantino Venantini), un abominable macho dont elle tombe néanmoins amoureuse, piégée par les époux cyniques. Nicole finit par tuer Greg et Galia retourne seule et triste dans sa province. Malgré la réputation sulfureuse du film à sa sortie (il a quelques ennuis avec la censure), Mireille Darc n’est pas dupe ; pour elle Galia n’est « pas du tout féministe » mais elle « incarne la liberté […] elle assume ses choix », une description du personnage qui s’applique aussi à l’actrice.

Mireille Darc fait des films pour le cinéma jusqu’en 1987. De gros ennuis de santé la forcent à ralentir à plusieurs reprises. Dans les années 1990 on la voit dans des téléfilms et des séries, notamment Franck Riva (2003-2004), série policière avec Delon – de qui elle est restée très proche. Avec ce dernier également elle remonte sur les planches en 2007 dans une version de La Route de Madison au Théâtre Marigny, d’après un roman à succès adapté au cinéma en 1995 avec Meryl Streep et Clint Eastwood. Les années 1990 et 2000 la voient se consacrer à la photographie et surtout à la réalisation de documentaires pour la télévision sur des sujets difficiles tels que la prostitution, la maladie et les personnes en fin de vie. Elle publie deux ouvrages autobiographiques en 2005 et 2008. Si ces activités illustrent amplement une facette de son talent et de son intelligence, ses rôles à la fois comiques et érotiques au cinéma en éclairent une autre, tandis que le contraste entre les deux témoigne des contraintes qui pèsent, dans le contexte médiatique français, sur une actrice qui est à la fois talentueuse, courageuse et belle.


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