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Yoon Ga-Eun / 2026

The World of love


par Martine Bulard / mardi 19 mai 2026

Une victime non conforme

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Pourquoi Joo-in, lycéenne de 17 ans, refuse-t-elle de signer la pétition contre le retour dans le quartier d’un homme condamné pour le viol d’une fillette, que lui présente l’un de ses camarades ? Elle est généralement très active parmi les élèves de sa classe, très appréciée par tous. Mais elle trouve le texte mal rédigé et rejette la phrase présentant les victimes comme « irréparablement brisées », de « pauvres âmes meurtries à jamais ».

Elle s’entête, s’emporte, finit par dire qu’elle sait de quoi elle parle puisqu’elle a été agressée dans le passé, avant de faire une pirouette en assurant qu’elle plaisantait, et ne cède pas. Puis elle repart à sa vie habituelle, débordante d’énergie, riant, embrassant son petit copain comme n’importe quelle jeune fille de cet âge. À la recherche du monde de l’amour, The World of love, selon le titre du troisième long métrage de la réalisatrice sud-coréenne Yoon Ga-eun, le premier à être diffusé en salles en France.

Celle-ci filme avec délicatesse les contradictions de sa jeune héroïne Joo-in, premier rôle pour Seo Su-bin, aussi impressionnante dans ses débordements de colère que dans son mutisme si expressif. Après avoir brouillé les pistes avec cette étrange plaisanterie, Joo-in retrouve sa vie ordinaire, joue à fond au ballon avec les autres lycéens, plaisante avec ses copines sur le sexe, se cogne aux amours insatisfaisantes avec les garçons (fille facile pour les uns, hautaine pour les autres, trop compliquée pour un autre), fait du bénévolat dans un groupe de femmes (dont son amie Mido, abusée par son père), nettoie la maison avec son petit frère, la mère ayant un penchant certain pour l’alcool, le père habitant ailleurs et refusant de lui parler.

Ainsi la réalisatrice rassemble les pièces du puzzle, jusqu’au moment où Joo-in n’en peut plus du silence. Convoquée par la direction du lycée avec Su-ho son jeune collègue pétitionnaire qu’elle a agressé, elle décide de parler : elle a bien été violée dans son enfance. Silence de plomb dans le bureau, sa mère baissant les yeux. Car, en Corée du Sud plus qu’ailleurs, la honte est rarement du côté du violeur (un oncle dont on ne saura rien), mais elle s’incruste dans toute la famille – du père qui s’est réfugié à la campagne et n’ose plus regarder sa fille, à la mère qui boit… Mais, revendique la lycéenne sur sa lancée : « Comme vous le voyez, je vais bien. Ce n’est pas cela qui définit qui je suis ». Elle ne veut pas être assignée au seul statut de victime.

Suivra un extraordinaire huis-clos entre la mère et la fille, en voiture, sous les énormes rouleaux du lavage automatique où se confirme qu’il est plus facile de nettoyer une automobile que de laver son âme et son corps. Joo-in explose, crie, pleure, reproche à sa mère de ne l’avoir pas crue, de ne l’avoir pas protégée. Là réside précisément la force de ce film émouvant : n’enfermer aucun des personnages dans un seul sentiment ; regarder vers la lumière sans évacuer les noirceurs. Si le message est universel, il possède une puissance plus affirmée encore en Corée du Sud où « les violences sexuelles [y] sont devenues banales » comme le rappelle la réalisatrice.

Pour réaliser The World of love, Yoon Ga-eun, 44 ans, a dû s’accrocher. Elle a mis des années avant de concrétiser son projet. Pour des raisons cinématographiques, comme elle le raconte sur le site Simone Media : « Je me suis souvent demandé comment je pourrais traiter un tel sujet. Je manquais de courage pour raconter mon histoire ou celle de mes proches. Mais le sujet restait dans un coin de ma tête. Je me suis décidée à un moment à l’affronter, même si ce n’est pas mon vécu qui est à l’écran. Pour des raisons financières : « les investisseurs pensent que la société n’aime pas trop regarder des films qui traitent de ce sujet-là, qu’ils ne sont pas prêts à voir des histoires qui sont forcément tristes. »

Il arrive que les financiers se trompent. Le film a connu un gros succès, parmi les premiers au box-office sud-coréen. Ce qui est réjouissant pour cette réalisatrice qui défend un cinéma « utile au monde » et capable de « contribuer à la société », à la manière de Ken Loach ou de Hirokazu Kore-eda dont elle se réclame.

En Corée du Sud, les scandales se multiplient : féminicides, agressions sexuelles de la part de personnalités connues qui minimisent leurs actes, caméras cachées dans les toilettes ou les cabines d’essayage pour transmettre les images sur Internet, jusqu’à susciter l’apparition d’applications téléphoniques pour essayer de les détecter. Selon la chercheuse Mathilde Penda, « les Sud-Coréennes sont réduites à des objets sexuels ou à des reproductrices pour perpétuer le nom de famille. Une misogynie qui va de pair avec une montée de l’antiféminisme ». Les sites masculinistes y sont répandus bien plus qu’ailleurs et les mouvements antiféministes avaient contribué à élire le précédent président Yoon Suk-yeol (2022-2025) sur la promesse de suppression du ministère de l’égalité. Ce président qui a tenté un coup d’État est aujourd’hui en prison, le ministère supprimé a été rétabli, mais les idées restent.

Alors que la Corée du Sud occupe le peloton de queue mondial sur toutes les questions d’égalité hommes-femmes (salaire, emploi…), une enquête internationale menée dans 29 pays montre qu’une majorité d’hommes (65 %) considèrent que les « choses sont allées assez loin en ce qui concerne l’octroi de droits égaux aux femmes et aux hommes » et seuls 13 % d’entre eux se considèrent féministes, en dernière position [1] . Le mouvement féministe, très divers, s’est développé mais avec beaucoup de difficultés. « Le mot est devenu pollué », assure Yoon Ga-eun.

Même sur les agressions sexuelles, « aujourd’hui, on fait face à un backlash où des personnes viennent témoigner au tribunal à l’encontre des victimes pour dire qu’elles le méritaient. C’était important de montrer cette réalité », précise-t-elle. Ainsi les amies de Joo-in se mettent à douter de la réalité du viol : n’invente-t-elle pas pour se rendre intéressante ? Ne va-t-elle pas trop bien, après un tel traumatisme ? Ce que l’on entend régulièrement dans les tribunaux : il faut être une victime conforme.

The World of Love lance aussi quelques lueurs d’espoir : la recherche de l’amour (ou des amours) dans laquelle Joo-in inscrit son avenir ; la conscience de jeunes hommes comme Su-ho qui lance la pétition (ce n’est pas qu’une affaire de fille) ; le petit frère de Joo-in qui apprend à faire la lessive et étendre le linge (impensable dans une famille traditionnelle). Sans doute ce côté solaire, débordant de vitalité et d’une grande sensibilité, explique-t-il le succès du film dans une société encore arcboutée sur des valeurs patriarcales.


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[1« 65% of Korean men say gender equality has gone ‘far enough’ ; only 42% of women agree » Hankyoreh, 10 mars 2026. Lire aussi « 10 years after Gangnam Station murder, feminists reflect on work still left to be done », 11mai 2026.