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Titré d’après une œuvre pour piano de Maurice Ravel, Miroirs n°3 est le 19e long-métrage du réalisateur et scénariste allemand Christian Petzold, après le récent Ciel rouge (2023).
Laura erre dans Berlin, perdue dans ses pensées. On la retrouve chez elle avec son compagnon Jakob qui semble indifférent à sa détresse. Il la presse pour partir en week-end avec un couple d’ami·es (lui est son producteur). Dans la voiture de sport rouge qui les emmène, elle est toujours absente aux autres mais on comprend qu’elle est musicienne. Quand ils s’apprêtent à embarquer, elle se sent trop mal pour les suivre et Jakob furieux la ramène en voiture à la gare la plus proche. Sur le chemin, il fait une embardée devant une maison où une femme regarde fixement Laura. On reste sur cette femme qui entend le bruit d’un accident. Elle découvre la voiture renversée, son conducteur mort et la jeune femme étendue plus loin, évanouie. Elle la ramène chez elle. Plus tard les secours et la police constatent qu’elle s’en est sortie miraculeusement. Elle demande à rester dans cette maison avec l’accord de son hôtesse, Betty.
Commence alors une renaissance : Laura reprend goût à la vie, avec l’aide de Betty, bientôt rejointe par son mari Richard et son fils Max qui tiennent un atelier de réparation automobile un peu plus loin. Un mystère enveloppe cette famille où chacun semble marcher sur des œufs. La présence de Laura remet de la vie, fait repartir la machine, y compris au sens littéral, puisque les deux hommes viennent réparer tout ce qui était cassé dans cette maison : le robinet qui goutte, le lave-vaisselle en panne, la bicyclette pour Laura. Elle retrouve le sourire, va de la maison à l’atelier, semble apprivoiser les deux hommes d’abord méfiants. Le piano est bientôt accordé pour qu’elle puisse jouer. Pendant que les deux époux qui semblent s’être retrouvés partent en ville remplacer le lave-vaisselle qui a explosé, elle rend visite à Max dans son atelier, partage une bière en écoutant de la musique mais quand elle s’apprête à l’embrasser, Max la repousse violemment et lui révèle qu’elle a pris la place sans le savoir de sa sœur Yelena qui s’est suicidée. Le conte de fées se transforme en cauchemar pour Laura qui s’enfuit, s’enferme dans sa chambre et appelle son père qui vient la chercher et l’emmène sans autre forme de procès.
On reste avec la famille d’abord bouleversée par la réaction de Laura et par son départ, puis resoudée autour du désir de savoir ce qu’elle est devenue. On comprend que Laura leur a permis de faire le deuil de Yelena. Max part à Berlin à la demande de sa mère pour la filmer en secret : elle a repris ses activités au conservatoire et la famille vient assister à son audition publique, puis se retrouve sur la terrasse de la maison autour d’une tarte aux prunes. Le film se termine sur un gros pan de Laura chez elle esquissant un sourire.
Christian Petzold présente ainsi son histoire : « Une jeune femme tombe sur une famille détruite qui va se reconstruire à travers elle. (…) Le film s’intéresse à la façon dont ces gens se débrouillent avec leurs traumatismes, leurs pertes, et ce qu’ils espèrent de leur vie. »
Miroirs n°3 s’apparente à un conte dans la mesure où on ne saura rien ni des causes de la détresse de Laura au début du film, ni des causes du suicide de Yelena. La maison de Betty isolée dans la campagne n’est reliée à aucune vie sociale, sinon les commentaires malveillants des voisins qui passent, sans qu’on puisse en comprendre la cause. Si on se laisse prendre par le charme de cette maison, de ces paysages et de cette vie qui renaît autour d’activités simples : repeindre une barrière, jardiner, cuisiner, faire du vélo dans la campagne, on est un peu frustré de l’absence de toute contextualisation à cette histoire. Betty est une figure de mère mais n’a pas d’autre identité que familiale. Elle n’existe pas en dehors de sa maison. Les alentours se résument à l’atelier de mécanique des deux hommes, le père et le fils, dont on comprend qu’ils se livrent sur des voitures de luxe à des manipulations pas très légales pour que leurs propriétaires puissent échapper à toute surveillance. Eux-mêmes n’ont pas d’autre existence ni relation. Dans son désir de raconter une histoire de traumas intimes, le réalisateur semble avoir renoncé à lui donner une épaisseur sociale, ce qui faisait la réussite du Ciel rouge. Les deux femmes semblent appartenir à un autre registre socioculturel que les deux hommes. Elles incarnent la haute culture (la musique classique que Laura joue pour Betty), les hommes le travail manuel. Pourtant le lave-vaisselle qu’ils sont censés avoir réparé explose, au risque de blesser Laura, sans qu’on comprenne le sens de cette péripétie.
L’épilogue où Laura joue le morceau de Ravel qui donne son titre au film devant une assistance où l’on reconnaît Betty, Richard et Max, symbolise le dépassement des traumatismes, tant pour Laura que pour la famille qui l’a accueillie. Chacun reprend le cours de sa vie séparément. On peut apprécier la beauté et la simplicité de ce conte consolateur tout en regrettant ce qui faisait la richesse sociologique du film précédent du même réalisateur.
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