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On rit, on a le cœur serré : étrange destin que celui de Johan Otto von Spreckelsen, dit « Spreck » (Claes Bang), architecte de l’insolite arc de triomphe de la Défense, à Paris.
Venons-en au contexte : les années 80, époque des « Grands travaux » du président François Mitterrand (Michel Fau), voient surgir dans le paysage parisien une nouvelle Bibliothèque nationale, les colonnes de Buren au Palais-Royal, l’Institut du monde arabe, l’Opéra de la Bastille, le Grand Louvre. Et la Grande Arche de la Défense, qui devra, en 1989, témoigner de la grandeur de la Révolution française [1]. L’affaire mijotait de longue date, déjà sous Pompidou et Giscard d’Estaing : comment ponctuer, sans en fermer la perspective, l’axe « historique » parisien, autant dire français, qui partant du Louvre passe par la Concorde et l’Arc de triomphe ? « Arc de Triomphe de l’Humanité » ? « Arche de la Fraternité » ?
En 1982, l’appel à projets est imprécis : il s’agit de poursuivre cet axe « historique », d’offrir à la Nation un lieu consacré à la communication et de sortir le quartier de la Défense de son « tout business » (1982, c’est aussi le minitel, gloire française qui sera vite supplantée par internet). Intervenir dans un environnement aussi prestigieux suscite l’enthousiasme mondial : la Commission des Grands Travaux – n’hésitons pas sur les majuscules – reçoit 424 réponses qui doivent rester anonymes, ce qui est rare, et n’existe plus dans le cadre des marchés publics [2].
« Qui est-ce ? »
Le jury choisit le projet d’un architecte danois, un certain Johan Otto von Spreckelsen, reléguant la « starchitecte » Jean Nouvel [3] au second rang. À l’ouverture de l’enveloppe en présence du Président, François Mitterrand, surprise : c’est qui ? On n’a même pas son numéro de téléphone [4]. Dans le film, l’affaire tourne à la comédie, avec cette cour soucieuse des lunettes du maître et du confort de son fauteuil. Subilon (c-à-d Jean-Louis Subiliau, urbaniste, maître d’ouvrage du projet - Xavier Dolan) file chercher « Spreck », qui s’adonne à la pêche dans un lac danois. Invité à décliner son CV lors d’une grande présentation, c’est avec humour et une certaine naïveté que Spreck fait la liste de ses hauts faits : sa maison, deux églises et deux chapelles [5]. Conseillé par ses amis danois, il arrive en France convaincu de la légèreté d’une France « débraillée », fantaisiste et inconstante. Lui, catholique, est imprégné de la rigueur toute protestante de son pays. D’une élégance singulière, grand, bel homme toujours chaussé de sandales, il s’avère que travailler à la française lui est très difficile.
Son projet, c’est « le Cube », pas une « arche » qui supposerait de la rondeur : un hectare au sol, deux piliers et un toit d’un hectare chacun, 110 mètres de hauteur. Le Cube sera blanc et lumineux, couvert du meilleur marbre de Carrare, le tout pour 40 000 m² de bureaux. Une peinture monumentale de Jean Dewanes doit courir sur les parois de trente-cinq étages du pilier sud. Le Président est fasciné par la beauté du Cube, et nouera avec l’édifice et son architecte une relation farouche.
Jusqu’à la rupture
Plus artiste, « auteur » comme il le dit, que technicien, Spreck ne supporte pas la rigueur de la réglementation française, les réunions interminables, les réticences à accepter ses exigences, les refus, les calculs sur ordinateur, les atermoiements… Le film le met en position de relever les malfaçons dans les joints d’une terrasse, ce qui est sans doute destiné à faire comprendre au spectateur son sens maniaque du détail. C’est au point qu’on lui adjoint un « chargé de réalisation », Paul Andreu (architecte spécialisé dans les aéroports - Swann Arland). Ce dernier et Subilon déploient des trésors de diplomatie pour arrondir les angles, si l’on peut dire s’agissant d’un cube, jusqu’à la rupture qui amène Spreck à démissionner et à rentrer au Danemark. Psychorigide ? Narcissique jusqu’au-boutiste ? Peut-être. Mais surtout peu familier du travail d’équipe et d’une culture professionnelle totalement décalée des pratiques françaises. Spreck, à en croire les avis divergents des partenaires réels du projet, dont Laurence Cossé se fait l’écho, reste un mystère.
Qui manque à l’appel ?
Ne remarque-t-on pas une absence dans le film ? Une femme, une seule, hormis de rares figurantes dans les groupes, semble jouer un rôle : Liv, épouse de Spreck (Sidse Babett Knudsen). Elle le soutient, lui propose des solutions lors des conflits, est présente au point de l’exaspérer : elle plie bagage après une violente dispute. Ce personnage relève de la seule fiction. Karen Spreckelsen a bien été présente à Paris, sévèrement vêtue d’une robe noire, mais muette et effacée. Fallait-il vraiment une femme ? Le cinéma a besoin des femmes au point d’en imaginer de fictives ? Ce que l’on sait d’elle, la « vraie », c’est qu’elle a en effet protégé au mieux les intérêts de sa famille, exigeant que toute publication d’une photographie du Cube soit soumise au droit d’auteur, ce qui a ouvert la voie à la réglementation qui désormais concerne toutes les architectures et a failli être appliquée jusqu’aux paysages ! Fictive aussi, probablement, la tentative de séduction de la secrétaire de la carrière de marbre.
Mais pas de femmes sur le terrain professionnel. Liv est-elle dans le rôle habituel dévolu aux « femmes de… » des secteurs architecture et construction et des professions artisanales ? Il y a bien plus de « femmes d’architecte » que d’architectes-femmes ! Dans les écoles d’architecture, 60 % d’étudiantes, mais 70 % d’enseignants masculins et seulement 32 % de femmes inscrites à l’Ordre des architectes. Elles sont nombreuses à changer d’activité passée la quarantaine, pour de multiples raisons : des différentiels de revenus importants (de l’ordre de 39 % chez les architectes libéraux), des statuts souvent précaires (CDD, auto-entrepreneur…), une orientation vers ce que le ministère de la Culture appelle « activités atypiques » [6]. Ce n’est pas tout : le harcèlement genré est massif : dans les écoles, les violences sexuelles et sexistes affectent 38 % des femmes. Les violences genrées, du harcèlement sexuel aux violences verbales, sont massives dans la profession, identifiées par 97 % des femmes. Sont en cause tout d’abord les maîtres d’ouvrage et les chefs d’entreprises [7], la violence verbale courante consistant à mettre en cause leur professionnalisme [8]. Ce n’est pas comme au cinéma ?
Quel rapport avec la Grande Arche ?
Charlotte Perriand et Le Corbusier : « Qu’est-ce que vous voulez ?” “Travailler avec vous.” Il jeta un rapide coup d’œil sur mes dessins. “Ici, on ne brode pas des coussins” fut sa réponse. Il me reconduisit à la porte. » [9]
Faire du beau ? Qui construit ? Qui décide ? Des hommes, essentiellement, collectivement. Des hommes qui dans un appel à projet ne trouvent pas nécessaire de préciser à qui, à quoi, et comment, va servir l’œuvre, ce qui est finalement assez banal, dans la construction comme au cinéma. Des hommes qui travaillent selon des modalités assez semblables : un projet qui aura une durée limitée de réalisation, un budget souvent dépassé [10], une équipe à géométrie variable (maître d’ouvrage, maître d’œuvre, bureaux d’études, ingénieurs, entreprises, ouvriers…). À défaut de précisions sur les futurs usages de l’Arche, quels en ont été les usages réels ? Ils auraient désespéré Spreck : des bureaux, des bureaux et encore des bureaux, dans un jeu de chaises musicales public-privé, entre ministère et entreprises, locataires ou propriétaires.
Une maltraitance posthume
On peut considérer que la rigidité d’un Spreck, surprenante ou agaçante, a quelque chose de sympathique et de pathétique. Voilà un homme qui dans son entêtement, soutenu par un président de la République et par une équipe aux petits soins, a réussi à totalement disparaître avant que d’autres s’avisent de maltraiter son Cube. « Ce n’est pas mon Cube », dit Spreckelsen.
Au fil du temps, le marbre a mal vieilli, il faut le remplacer. L’État, responsable du pilier sud et du toit, décide la rénovation intérieure et extérieure, et c’est bien. Pour des raisons de durabilité, c’est un beau granit blanc qui est choisi.
L’accès au toit a été fermé, rendu à nouveau possible en 2017, fermé à nouveau depuis 2023 [11]. Pour le pilier nord, les propriétaires (AXA et la Caisse des dépôts) rechignent à s’y mettre, proposant de remplacer les plaques de marbre défectueuses par de la tôle blanche laquée [12] , revenant plus tard à un meilleur choix. L’ascenseur qui permet au public de monter sur le toit – vue imprenable sur Paris – est trop petit pour satisfaire les besoins, et les ascensoristes ne veulent pas s’impliquer dans une rénovation. Les « nuages » de verre que Spreck imaginait sous l’Arche et sur ses côtés sont en partie remplacés par des structure de grosse toile. La grande peinture colorée… est invisible de l’extérieur ! Quant aux petits cubes blancs qui devaient entourer l’Arche, ils disparaissent du projet, pour des raisons financières et techniques, au profit d’immeubles de bureau.
Le film ne s’appesantit guère sur les turpitudes immobilières et financières qui ont toute chance de rester incompréhensibles au commun des mortels ! Conflits avec le propriétaire du CNIT, tentatives d’achat un rien tordues, ventes à la découpe de certains étages, contestations financières de Bouygues…
Spreckelsen n’a pas vu son Cube terminé, il est mort avant l’inauguration de 1989. Il reposerait sous le gazon du cimetière de Hørsholm, sans même une pierre tombale. On n’imagine pas effacement plus radical.
On ne peut prendre le vent sur le toit, mais on peut encore, les beaux jours de printemps, prendre le soleil sur les marches en imaginant entendre la mer ! Les touristes ne s’y trompent pas. Dans les années 80, c’est l’ambition culturelle de l’Arche qui s’imposait, pas l’ambition touristique.
Pour aller plus loin
Ce papier doit beaucoup au nécessaire ouvrage de Laurence Cossé, La Grande Arche (Gallimard)
• La Grande Arche, Laurence Cossé, Gallimard
• La Grande arche de La Défense, François Chaslin et Virginie Picon-Lefebvre, Électa Moniteur
• Laurence Cossé sur France-Inter le 9 avril 2016 : « Un cube de vide dans un cube de marbre »
• Affaires sensibles sur France Inter le 1er septembre 2016 : L’histoire de la Grande Arche de la Défense












