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Stéphane Demoustier / 2025

L’Inconnu de la Grande Arche [1]


Par Louis-Charles Desgrottes / lundi 8 décembre 2025

Le combat perdu de l'architecte face à la politique et à l'argent

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L’Inconnu de la Grande Arche de Stéphane Demoustier, qu’on pourrait classer dans la catégorie à la mode des biopics, a d’abord pour intérêt de présenter, comme son titre l’indique, l’histoire mouvementée de la construction de la Grande Arche de la Défense et de son architecte. C’est l’architecte danois Johan Otto von Spreckelsen, inconnu de la plupart, y compris des architectes, qui en est le personnage principal. C’est à travers son histoire qu’une série de questions peuvent se poser : quelle est la place de l’art (ici l’architecture) par rapport au politique (en 1983, lauréat du concours pour la construction de l’Arche par François Mitterrand puis pendant la cohabitation à partir de 1986) ? L’artiste doit-il, dans une conception plutôt romantique être « seul contre tous », obsédé par la pureté de son œuvre, refuser les compromis et risquer sa vie pour que son œuvre soit comme il l’a imaginée ?

Utilisant le procédé littéraire de Montesquieu dans Les Lettres persanes, la présence d’un « étranger » permet d’interroger les intrigues plus ou moins courtisanes de l’environnement immédiat du pouvoir : le personnage satirique joué par Xavier Dolan, sorte de vibrion faisant sans cesse la navette entre les exigences radicales de l’architecte et les rouages compliqués des différentes administrations chargées de rendre possible l’exécution du chantier, présente aux yeux ahuris du Danois (et par conséquent aux nôtres) l’inextricable et kafkaïen labyrinthe des coulisses multiples et antagonistes des différents lieux de décision. Mitterrand, qui soutient son architecte, est présenté comme une sorte de monarque républicain plutôt mégalomane, cherchant à utiliser l’art pour en faire un monument à sa gloire future. Lorsque la cohabitation avec la droite se met en place après les législatives de 1986, la majorité refuse de continuer un chantier dont le coût semble pharaonique et décide d’en changer la destination pour en faire des bureaux destinés aux entreprises privées. Le président, qui n’a plus la réalité du pouvoir, désavoue en quelque sorte son architecte, ce qui va provoquer son refus de modifier son projet et son départ.

La radicalité esthétique et l’idéalisme d’Otto von Spreckelsen posent donc le problème de l’artiste « pur » face aux contraintes du réel qui viennent défaire le rêve et l’œuvre de sa vie. Il est vrai que l’art est ici l’architecture qui demande effectivement à composer avec les situations qui changent et les financements nécessaires à la réalisation d’une construction. Cela peut sans doute nous faire réfléchir à un autre art qui obéit lui aussi à des contraintes financières : le cinéma. L’Arche, que son créateur appelle toujours le « Cube », serait ainsi une métaphore du cinéma, art « impur » par excellence puisqu’il a besoin pour exister non seulement d’argent mais aussi de nombreux collaborateurs, même s’ils sont au service du metteur en scène. Le choix d’un format presque carré, peu utilisé de nos jours, met en abîme le « cube » évidé de l’Arche s’ouvrant sur le mouvement du ciel avec l’écran et avec le viseur à travers lequel la réalité est saisie, choisie, cadrée. La scène où Mitterrand se penche sur la maquette et s’accroupit pour regarder à travers le « cube » évidé la perspective obtenue, est, outre son côté humoristique, une sorte de métaphore du choix du cadre au cinéma. Cet aspect du film est intéressant mais n’est pas toujours abouti dans la réalisation qui, dans l’ensemble, est plutôt assez terne, impersonnelle et très « qualité française » comme on aurait dit autrefois.

Enfin, le côté romanesque de cette histoire qui nous tient souvent en haleine fait qu’on regarde ce film avec plaisir. L’aspect « romantique » de l’artiste solitaire qui refuse toute concession – contrairement à son assistant, Paul Andreu joué par Swann Arlaud, qui, pragmatique, accepte de changer tel aspect du projet en fonction des réalités – est sans doute la partie la plus romanesque : la mort du héros sur le chantier inachevé qu’il a répudié (alors que von Spreckelsen est en réalité mort au Danemark , des suites d’une crise cardiaque) en fait une sorte d’image idéalisée de l’artiste qui meurt parce que son œuvre est défigurée.

Même si la réalisation est d’un point de vue cinématographique assez neutre et en retrait, pas toujours à la hauteur d’un sujet ambitieux, le film, toujours intéressant grâce à un scénario parfaitement maîtrisé, mérite d’être vu.


générique


Polémiquons.

  • Le film de Stéphane Demoustier est à la fois ambitieux et modeste. Au contraire de l’enflure esthétique et narcissique qui imprègne "The Brutalist" (Brady Corbet, 2024), "L’Inconnu de la Grande Arche" s’efforce de rendre compte des contradictions objectives qui empêchent un artiste de voir réaliser son oeuvre comme il l’avait pensée. Le point de vue du film est clairement du côté de l’architecte, mais les hommes qui lui font obstacle ne sont pas diabolisés, qu’il s’agisse du fonctionnaire ou du maître d’oeuvre qui s’efforcent de traduire dans des termes légalement, techniquement et financièrement soutenables le projet de l’artiste. Le réalisateur accorde le plus grand soin aux dimensions documentaires de son récit, tout en nourrissant la dimension fictionnelle grâce aux choix des acteurs et à la qualité des dialogues.
    Il y a cependant un point aveugle dans le film, c’est la question du rapport de l’architecture avec le public destiné à l’utiliser. L’architecte élude cette question en proclamant son oeuvre destinée à "l’humanité", cependant que son "client" (le président Mitterand) impose comme légitime son désir de laisser une trace monumentale. De la même façon que certains cinéastes prennent prétexte de leur "génie" pour réaliser à grands frais des oeuvres susceptibles d’intéresser un public restreint, certains architectes comme celui de la Grande Arche, estiment de pas avoir à justifier le coût de leur oeuvre par une quelconque utilité publique, sous prétexte que la beauté se suffit à elle-même. On aurait aimé que le film - par ailleurs remarquable - de Stéphane Demoustier aborde cette question.

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