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Koya Kamura / 2025

Hiver à Sokcho


par Geneviève Sellier / samedi 15 février 2025

La problématique tout à fait passionnante de la double identité culturelle

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Hiver à Sokcho est un film franco-sud-coréen réalisé par Koya Kamura, Franco-Japonais, adapté avec Stéphane Ly-Cuong, Franco-Vietnamien, d’un roman d’Élisa Shua Dusapin, Franco-Coréenne [1]. Les deux acteurs principaux sont eux-mêmes issus d’une double culture : Bella Kim est une Sud-Coréenne installée à Paris comme mannequin, dont c’est le premier film. Roschdy Zem est franco-marocain (mais cette dimension n’est pas utilisée par la fiction). La protagoniste, Soo-Ha, est une jeune métisse sud-coréenne qui a fait des études de français, pour tenter de se rapprocher d’un père biologique français qu’elle n’a pas connue. Cette question de la double identité eurasienne, qu’elle soit le fait d’une naissance dans un couple mixte ou d’une adoption, donne lieu depuis quelques années à de nombreuses œuvres documentaires et fictionnelles, en littérature, au cinéma, dans la BD… ce qui s’explique par le grand nombre d’adoptions d’enfants coréen·nes depuis les années 1950 d’abord aux Etats-Unis puis dans la plupart des pays occidentaux, jusqu’aux années 2010.

Dans une pension tenue par un veuf un peu dépassé, dans la ville côtière enneigée de Sokcho près de la frontière avec la Corée du Nord, Soo-Ha fait le ménage et les repas. Fille d’une poissonnière locale, elle est sollicitée par son patron pour accueillir un touriste français (Roschdy Zem) qui s’installe pour une période indéterminée. Le film fait la chronique de cette rencontre. Taciturne à la limite de la grossièreté, Yan Kerrand est un auteur de BD qui lui demande son aide pour visiter les alentours (les montagnes, la zone démilitarisée), avant de se barricader dans sa chambre pour travailler, ce qui engendre frustration et espionnite chez la jeune femme.

Par ailleurs, on suit Soo-Ha dans ses relations difficiles avec sa mère, et on assiste à la crise provoquée par la révélation que son père biologique a disparu après avoir appris la grossesse de sa mère, et non avant, comme elle lui avait dit. Il faut préciser qu’en Corée le métissage est mal vu, ainsi que les naissances hors mariage ou les mères célibataires.

La pension accueille aussi une jeune femme qui s’est fait refaire le visage : la tête totalement entourée de bandages, elle tente péniblement de s’alimenter avec une paille. La chirurgie esthétique revient de façon récurrente dans les conversations, avec le petit-ami de Soo-Ha, avec sa mère, ce qui correspond à une pratique massive en Corée du Sud, en particulier chez les jeunes femmes. Soo-Ha résiste à ces injonctions répétées, malgré les remarques désobligeantes qu’on lui fait sur son physique (trop grande, trop maigre, le nez trop fort…).

Le récit est entrecoupé régulièrement par des séquences animées (réalisées par Agnès Patron) qui sont censées illustrer l’état mental de la protagoniste, sur un mode semi-abstrait. Je dois dire que j’ai eu du mal à comprendre le sens de ces séquences d’autant plus qu’on peut croire au début qu’elles sont l’émanation du dessinateur français. En fait elles sont d’un style graphique complètement différent de ses dessins à l’encre, ce qui introduit une hétérogénéité un peu perturbante dans le film.

L’atmosphère du film est pesante, non seulement à cause de l’hiver rude dans cette région, mais aussi du fait que l’avenir de la protagoniste paraît bouché : après des études de français à Séoul, elle est revenue dans sa ville natale, se contente d’un emploi minable dans cette pension vieillotte, et préfère rompre avec son petit-ami plutôt que de le suivre à Séoul, pour ne pas quitter sa mère. Elle illustre une caractéristique de la Corée du Sud, où la modernisation capitaliste à marches forcées et l’investissement dans les études n’ont pas ébranlé les structures familiales traditionnelles. Le mal-être de la protagoniste est accentué par l’arrivée du Français qui réactive sa frustration par rapport à la figure fantasmée de son père biologique. Dommage que ce personnage d’artiste solitaire et misanthrope, qui « n’a besoin de personne », soit un peu caricatural, d’autant plus que la grossièreté du Français contraste violemment avec la politesse respectueuse qui caractérise les relations sociales en Corée. La problématique tout à fait passionnante de la double identité culturelle et des contradictions qu’elle nourrit, est en partie brouillée par cette figure d’artiste inaccessible, enfermé dans sa tour d’ivoire.

On pourra lire avec profit le roman homonyme d’Elisa Shua Dusapin, dont la protagoniste décrit à la première personne par le menu son quotidien ingrat et son désir frustré de reconnaissance vis-à-vis du touriste français. Celui-ci, nettement moins mystérieux que le personnage du film, est un dessinateur de BD qui vient chercher en Corée l’inspiration pour écrire la énième aventure de son héros récurrent, un archéologue. Mais on retrouve chez la narratrice ce mal-être associé à une personnalité clivée entre deux cultures.


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[1merci à Janick Louise-Adèle pour sa relecture amicale